Par Bounouar BOUMEZBAR
Le verrouillage de la capitale et des grandes métropoles du pays a commencé (voir notre contribution/Reporters du 15 mars 2021). Le pouvoir continue à déployer sa stratégie au grand dam des droits-de-l’hommiste et des partisans de l’intervention internationale, pris au piège de leurs illusions d’une communauté internationale à cheval sur les droits de l’homme, ferme et intransigeante lorsqu’il s’agit de s’opposer aux violations des droits humains élémentaires et dont l’ingénuité ou le machiavélisme des membres. On ne sait trop au regard de leur implication directe dans le Hirak et de l’influence qu’ils n’ont cessé d’exercer sur son orientation générale, ont conduit peu à peu le mouvement populaire sur le terrain d’une confrontation de tous les risques…
Le pouvoir, après avoir dompté les «Hirak locaux», poussé les hirakistes des wilayas de l’intérieur vers la capitale et les principales métropoles de l’Est et de l’Ouest (Constantine, Annaba et Oran), rogné sur les espaces dédiés au Hirak et reconfiguré les itinéraires à suivre, s’apprête à donner l’estocade finale… Des centaines de policiers et de gendarmes sont réquisitionnés, des dizaines de véhicules légers, des 4×4, des fourgons et des camions barrent les rues et les boulevards, orientent ou désorientent les flux, des barrages sur tous les périphériques empêchent et filtrent les entrées… Mais si de ce côté tout est fin prêt pour la bataille décisive, qu’en est-il dans l’autre camp ?
Le Hirak, sans arrières, sans logistiques, sans structures, sans direction et sans chefs, semble subir le contrecoup de choix déraisonnés dictés par des conjonctures qui lui ont partiellement échappé… Il n’est pas question de l’absoudre, bien entendu, le mouvement populaire porte la responsabilité de ses échecs, de ses errements, de ses prétentions aussi. «Les régimes ne tombent pas à la chute de leurs capitales sans le contrôle préalable de l’arrière-pays», «l’occupation des rues mène à l’impasse quand elle est érigée en une fin en soi», «un mouvement qui dédaigne l’organisation est voué aux revers, aux convoitises et aux appétits»… Il en a toujours été ainsi, il en sera toujours de même, le Hirak ne fait pas exception, mais il survivra, «il a sept âmes», dit-on. Souvenons-nous encore du commencement, de ces luttes sans merci engagées en son sein entre l’état-major de l’armée, les partis politiques d’opposition, les organisations liées aux droits de l’homme, aux milieux identitaires, religieux… Le Hirak en a été grandement affecté, mais il s’en est sorti. Il survivra cette fois aussi, mais il ne pourra susciter l’espoir et l’engouement populaires du 22 février qu’à la condition d’étendre son «dégagisme» aux forces de tiraillement qui le minent de l’intérieur et qui vont bien au-delà des représentants du pouvoir pour embrasser tous ceux qui, dissimulés en son sein, tentent de concrétiser leurs propres objectifs. Cela ne suffira bien entendu pas, il faudra que le Hirak se dote de structures permanentes qui lui garantissent une certaine stabilité. D’aucuns, arguant de la nature interclassiste du Hirak, pensent que le mouvement populaire du vendredi n’est pas «structurable». Nous n’en sommes pas si sûrs. Nous croyons au contraire que la tendance, aujourd’hui, est au dépassement des frontières idéologiques et des clivages partisans, les divisions classiques gauche-droite n’ayant pu résister aux exigences du libéralisme triomphant, à la globalisation et aux crises internes des démocraties libérales. De nombreux exemples à travers le monde l’attestent, – nous nous contentons de citer le cas de la France où les notions de gauche-droite n’ont plus grand sens au vu des critères qui prévalent dans la détermination des choix électoraux, sans rapport avec les appartenances de groupes et de classes – lors des présidentielles surtout mais aussi du reste des suffrages.
L’entrisme dégénérescent
Chez nous, la situation n’est pas meilleure. La classe politique algérienne se détermine sur et par des critères identitaires, ethniques ou religieux, d’allégeance et de clientélisme… En dépit de quelques rares tentatives de rapprochement, les partis politiques sont restés enfermés dans une logique de conflit remontant aux années 1990 (opposition des démocrates, des islamistes et des partis de gouvernement, luttes de leadership dans chaque famille politique) qui a participé à leur affaiblissement… Cet état de fait a fortement déteint sur leur réputation et contribué à leur dépréciation aux yeux de l’opinion si bien qu’à l’évènement du Hirak, nous les retrouverons naturellement exclus du mouvement populaire ; leurs chefs, du moins les plus téméraires d’entre eux, se sont vus chassés sans ménagement des manifestations populaires…
Affaiblis par les années Bouteflika, rejetés par le Hirak et incapables de formuler politiquement les revendications populaires, les partis n’avaient d’autres alternatives que d’infiltrer le mouvement du 22 février. Ils n’ont pas été les seuls, le pouvoir avait fait de même pour les résultats catastrophiques que l’on sait. Il est peut-être temps de revenir à une compétition politique plus saine…