On aurait tort de penser que les nombreux textes juridiques actuellement en cours puissent permettre de construire la confiance dans la société. Celle-ci ne se décrète pas. Elle se définit comme un processus politique et social qui se constitue dans et par la société, et non pas au-dessus d’elle.

Par Mohamed Mebtoul, Sociologue, enseignant à l’université d’Oran
La confiance-défiance est transversale au fonctionnement de la société qui est elle-même façonnée par le politique. Nous montrerons que la confiance comme rapport de pouvoir ne peut en réalité se construire que si les personnes se perçoivent en réalité au cœur du processus de changement social et politique, et non pas à sa marge. La confiance-défiance ne peut donc se départir de la distanciation-proximité sociale et politique des personnes. Plus précisément, plus la population est éloignée du fonctionnement du politique dont elle a été exclue, plus elle risque de s’enfermer dans la défiance et l’indifférence à l’égard du politique qui ne lui « parle pas », au sens d’une résonnance positive à l’égard de sa vie concrète et la façon de la réaliser pleinement.
Ancrage profond
de la défiance
L’écoute attentive des jeunes (Mebtoul, 2019) dévoile le malaise, le stress collectif et le drame social vécus profondément par cette catégorie majoritaire de la population. Ils sont dans la « non-vie » selon le mot de Nabile Fares (2019). Leur « normalité » est marquée profondément par une routine quotidienne aléatoire, faites « d’emplois jetables » (Gorz, 2002, cité par Bourdieu) à merci, sans attraits et sans perspectives. Ils nous dévoilent leurs passions brimées par des institutions sociales et politiques qui fonctionnent à la distanciation sociale et politique. Leurs attentes et leurs rêves au quotidien ont été profondément refoulés. Cela fait partie d’un marquage profond et inoubliable qui s’enracine dans la mémoire collective, que les pouvoirs semblent trop rapidement l’oublier. Le « Hirak » va représenter un moment politique majeur dans les représentations sociales des différents collectifs qui le composent. Il a été capté comme la seule bouée de sauvetage pour espérer le changement politique qui conjugue à la fois leur avenir avec celui de la société.

Renouer avec le corps politique
La confiance des personnes a surgi dans l’action collective du 22 février 2019. Elle s’est exprimée avec leur mouvement du corps, devenu un corps politique, se transformant en une osmose collective sous-tendue par des convictions politiques fortes pour exiger un autre système politique. La confiance s’ancre dans les représentations sociales positives des personnes à l’égard du politique, particulièrement quand il s’agit de leur vie sociale. Celle-ci n’est plus banale, mais tend au contraire à prendre sens, à se réaliser collectivement pour une autre vie politique. La confiance devient vitale, incontournable, en raison de la nette conscience que le changement social et politique ne peut se faire sans elles. Etre acteur dans un processus de transformation de la société conduit à produire de la confiance parmi les manifestants. Elle devient incontournable dans la mobilisation populaire, la créativité et la mise en œuvre innovante des slogans et des mots d’ordre qui sont autant de ressources politiques traduisant leur humiliation et leur indignité profonde dans la société. A contrario, la confiance de la population ne peut pas être fabriquée à partir d’une tractation officielle distante des attentes de la société, imposant par le haut un dispositif juridique (projet de constitution) qui prend racine dans un espace politique fermé, jamais neutre, appuyé par des experts qui sont dans l’impossibilité de construire des règles de façon autonome, ne pouvant qu’intégrer le terrain de ceux qui les ont désignés. Qu’ils le veuillent ou non, au-delà du formalisme politique (inscrire le « Hirak » dans le préambule), ils sont bien contraints de faire peu cas du patrimoine politique important produit durant une année par les acteurs du mouvement populaire. La confiance de la population n’est jamais arbitraire. Elle n’est pas spontanée. Elle se construit ou se déconstruit à partir des soubresauts de leur vie quotidienne. La confiance des personnes est impossible quand ils ne sont pas considérés à leur juste mesure, c’est-à-dire des citoyens actifs capables eux aussi de façonner autrement et collectivement le politique. La confiance prend corps dans une dynamique sociopolitique à laquelle la population se reconnait. La reconnaissance sociale et politique de la population va bien au-delà des lois. Elle suppose au contraire que les personnes soient parties prenantes d’un processus politique construit avec elles et non pas sans elles. Il ne suffit donc pas d’agir au nom de la population dans le mépris institutionnalisé comme cela a été fait depuis 1962, pour arracher leur confiance.

La société n’est pas une cruche vide
Il est donc réducteur d’identifier en permanence la société comme une cruche vide qu’il est possible de remplir de connaissances et d’attitudes, comme si ses différents agents sociaux étaient orphelins de tout travail réflexif critique. On assimile abusivement et faussement la société à des comportements en soi, qui fonctionneraient comme des électrons libres, en oubliant que ce sont les situations sociales, politiques, culturelles qui vont structurer leurs rapports complexes et diversifiés aux différentes décisions des acteurs politiques ou administratifs. La confiance-défiance des personnes ne peut être appréhendée rapidement, dans une position de surplomb par rapport la société profondément sous-analysée, sous-estimée, et occultée dans un processus politique qui fonctionne à l’extérieur et au mépris de la population. Force est de relever que le politique continue de plus belle à être fabriqué dans un entre-soi, qui ne peut être que dans l’occultation des logiques sociales déployées au cœur de la vie concrète des personnes. Dans nos travaux de recherche, les personnes évoquent souvent la question importante de l’exemplarité des responsables qui exercent dans le déni du réel, éloignés des préoccupations centrales de la population. Ceci est loin d’être un détail. Il montre bien que la confiance est indissociable de la proximité sociale, de la possibilité d’interagir rapidement avec les responsables politiques locaux. L’absence de toute médiation crédible, autonome et ancrée dans la société renforce la défiance et l’indifférence à l’égard du politique qui tend vers sa normalisation, c’est-à-dire son ancrage aveugle et son renforcement dans l’espace de pouvoir qui reproduit les règles et les institutions politiques antérieures. La confiance est donc l’antithèse d’un discours rhétorique reproduit de façon dogmatique, pour dire faussement qu’elle existerait dans la société. Elle est présentée comme une « vérité » établie abusivement par les courtiers du pouvoir se limitant à la superficialité des choses sur le tissu social. En réalité, la confiance-défiance gît profondément dans les rapports sociaux entre les différents pouvoirs et les populations. Les gens ne sont pas des « idiots culturels », pour reprendre l’expression du sociologue américain Garfinkel (2007). Ils mémorisent leurs expériences sociales dans les différentes institutions sociales. L’humiliation, l’indignité, le peu de reconnaissance sociale de la vie de la personne, les inégalités sociales, l’opacité, le secret, les décisions politiques prises rapidement, sans le consentement des personnes ne sont pas pour favoriser la confiance dans la société. Les rapports sociaux de domination font éclater toute possibilité de contractualisation sociale qui suppose nécessairement une toute autre façon de construire le politique sur des bases qui redonnent du sens à la profondeur et la puissance du mouvement populaire du 22 février 2019.

Références bibliographiques
Bourdieu P., 2001, Contre-feux 2, Paris, Raison d’agir
Chikhi B., Chibani A., Lazali K., 2019, Hommage collectif, Nabile Farès, Alger, Koukou
Garfinkel H., 2007, Recherches en ethnométhodologie, Paris, PUF.
Mebtoul M., 2019, (sous la direction), Voix multiples des jeunes, Passions brimées. Perception, connaissance et attentes des jeunes de 16 à 32 ans », Rapport de recherche avec la collaboration de l’Association santé Sidi-el- Houari, Oran.
Mebtoul M., 2018, ALGERIE. La citoyenneté impossible ? Alger, Koukou.