Par Bouzid Chalabi
A l’inverse des années précédentes, où la frénésie acheteuse s’emparait de la population à la veille du mois de Ramadan, cette fois la boulimie a sensiblement régressé. C’est du moins ce qui ressort de la tournée de Reporters, hier, à travers certains marchés de fruits et légumes, de produits alimentaires et de volaille de la capitale, qualifiés de surcroît de référence en matière de prix, d’abondance et de fréquentation.
Faut-il déduire ainsi que de nombreuses personnes ont adopté un comportement tout autre, celui de la restriction, du rationnement et de la discipline, provoqué en substance par la cherté des prix sur les étals de produits grandement prisés en cette période ?
A priori ça en a tout l’air, si l’on se réfère aux déclarations des patrons de carrés dans l’enceinte des marchés que Reporters a pu interpeller lors de son passage en ces lieux. Ces derniers se rejoignent sur le même constat : «L’année dernière à la même période et à cette heure nos étals étaient dégarnis, ce qui n’est pas le cas cette fois.» Autres aveux dans ce sens, celui de Abdelkader, vendeur de fruits et légumes et herbes au marché de Boumati : «Je me rappelle qu’auparavant à la mi-journée, il ne me restait guère que quelques kilos de légumes. Et du coup je ne pensais plus qu’à baisser rideau. Mais, aujourd’hui, le tableau est différent. Ma journée sera longue du moins jusqu’à la fermeture du marché, faute de ne pas avoir une bonne recette de vente. J’espère que demain, mon volume de vente sera meilleur.» Son voisin, Hadi, dans la même activité, nous précise : «Si on veut comparer nos volumes de vente entre la veille du Ramadan passé et celle d’aujourd’hui l’écart à la baisse est remarquable. J’en déduis que les gens achètent moins en quantité». Quelle en est la raison ? Ce dernier dubitatif dira «la cherté des prix n’est en tout cas pas la seule raison, mais c’est peut-être par souci de rationaliser leurs achats, compte tenu que le budget consacré à la consommation durant ce mois a pris un sérieux coup à la baisse, engendré par les dernières augmentations des prix sur les produits alimentaires facturés».
Volume de vente en baisse sensible des produits carnés
Du côté des bouchers, c’est le même constat. Faut-il rappeler qu’autrefois certaines boucheries implantées dans l’enceinte des marchés de proximité de la capitale étaient prises d’assaut dès la matinée, deux ou trois jours de l’entame du mois du jeûne. C’est d’ailleurs ce que nous rappellent certains d’entre eux. Ali, patron d’une boucherie de longue date au sein du marché d’El Harrach, semble perplexe. «A comparer aux autres Ramadans, c’est à croire que nous assistons à un non-événement», lâche-t-il. Non sans souligner : «Jusqu’à l’année dernière à cette même période, les gens s’approvisionnent en grosses quantités de viandes rouges et blanches. Aujourd’hui, le nombre de carcasses que j’ai mises en vente n’a régressé que de deux unités alors que j’étais censé en vendre tout au moins cinq». Non loin, à Boumati, où de grandes boucheries sont installées, là aussi on reste stupéfait devant le nombre réduit de la clientèle. «Il n’y a pas lieu de s’étonner dès lors où le prix de la viande rouge est devenu inaccessible pour des pans entiers de la population aux revenus modestes», a tranché un boucher. Dans ces mêmes commerces de produits carnés frais, un caissier nous a livré son avis : «Devant la cherté de la viande rouge et de la viande blanche, qui a atteint des pics ces derniers jours, la clientèle a pris conscience de l’utilité de rationaliser l’approvisionnement en produit carné frais en prévision de ce long mois de consommation».
Les gros achats révolus
C’est ce que cautionne un client sur le point de payer son achat de viande rouge. Non sans avouer que «le temps des achats en prévision de la première semaine du mois de Ramadan est révolu». Et de révéler par ailleurs : «J’ai fait mes courses, mais je me suis contenté du juste minimum.» Ce dernier citant à titre d’exemple le cas des dattes, très prisées en ce mois. Il avoue en effet s’être satisfait de 500 grammes «au lieu des deux ou trois kilos les années précédentes». «Je m’approvisionne selon les stricts besoins», commente-t-il.
C’est dans le même sens qu’abonde une ménagère rencontrée aux alentours du marché de Bachdjarah. Par le passé, «je faisais le plein en perspective des premiers jours de Ramadan», mais pour cette année «mes achats sont similaires aux journées ordinaires». Un peu plus loin, un sexagénaire, accompagné de ses deux petits-fils, nous rapporte qu’il considère les achats des journées qui précèdent le début du mois de Ramadan comme ceux d’une journée tout à fait ordinaire. «Les prix affichés y sont pour beaucoup. Je me suis contenté de l’essentiel afin de rationaliser au maximum mes achats», lâche-t-il.
En définitive, on peut dire que la ruée sur les étals, comme il est de coutume à deux ou trois jours du mois de Ramadhan, n’a pas eu lieu. D’aucuns expliquent cette situation par la hausse des prix d’un grand nombre de produits alimentaires dès l’entame de l’année. Ce qui a fini par rendre sceptiques les ménages. Dans ce sens, le patron d’une supérette atteste : «C’est la première fois, en pareille conjoncture, que je constate une réduction sensible des dépenses en produits de consommation.» n