Amel Chaouati a animé, vendredi dernier au stand des éditions Sedia au SILA, avec l’écrivaine et traductrice espagnole Luisa Extenike et l’universitaire algérienne Fatma-Zohra Ferchouli, une rencontre autour du collectif «Traduire Assia Djebar». Dans cet entretien, elle revient sur les différents thèmes abordés dans l’ouvrage par des traducteurs et des universitaires sur les expériences et de traduction de la grande écrivaine.

Reporters : Qu’est-ce qui a motivé votre intérêt pour le thème de la traduction de l’œuvre d’Assia Djebar ?
Amel Chaouati : Le projet de ce livre fait suite à une journée d’étude organisée par «Le Cercle des amis d’Assia Djebar» sur la traduction de l’œuvre. C’était en 2015 au Centre culturel algérien à Paris. A partir de la réflexion partagée durant la journée, j’ai voulu approfondir le thème avec l’apport d’autres universitaires et traducteurs. Ce livre regroupe treize langues de traduction de l’œuvre. Le plus difficile dans ce travail était de retrouver les traducteurs. La première fois que l’idée a dû germer, c’était suite à une expérience de lecture personnelle pour le moins insolite ; après avoir lu plusieurs pages d’un roman, j’avais été surprise d’oublier que je lisais car j’entendais les dialogues et je les entendais en arabe algérien. Cette expérience troublante m’avait conduite, je me souviens, à me demander si les lecteurs qui ne sont pas Algériens pouvaient ressentir l’effet de lecture qui nous introduit dans l’intimité féminine que l’écrivaine s’est attelée toute sa vie, à retranscrire. Je me souviens également que je m’étais souvent demandée de quelle manière telle expression ou tel passage pouvaient être traduits dans une autre langue ; parfois j’avais la certitude qu’ils étaient intraduisibles car bien spécifiques à la société algérienne. Une autre raison a motivé l’écriture de ce livre, il s’agit de l’enfermement de l’œuvre d’Assia Djebar dans un discours idéologique entre la France et l’Algérie. Ce discours étouffe et nuit à l’œuvre. C’est pourquoi, s’intéresser à la traduction, permet un décentrement nécessaire pour revenir à l’essentiel, c’est-à-dire à l’écriture, car c’est le premier exercice du romancier. Et c’est bien ce que tous les auteurs du livre démontrent. Une dernière raison a rendu ce livre plus qu’indispensable, il s’agit du manque d’ouverture qui touche notre pays depuis longtemps et bien d’autres pays dans le monde. Le rejet et la haine de l’autre gagnent du terrain chaque jour telle une contagion qui se propage à une allure que nous ne pourrons bientôt plus contrôler. Partout des barrières mentales se dressent et se matérialisent par des frontières, des murs, des violences et des guerres. Le temps de réaliser cet ouvrage, j’ai fait l’expérience de circuler librement d’un pays à l’autre sans passeport, ni demande d’autorisation et c’est jubilatoire car c’est ainsi que l’on devrait vivre en permanence ; le déplacement est l’essence-même de l’humanité. Cet ouvrage collectif démontre que les hommes et les femmes trouvent toujours le moyen de s’affranchir des obstacles mis en place pour empêcher la communication, le lien et le vivre-ensemble.

Organisé autour de deux grandes parties («Le traducteur, un passeur d’une rive à l’autre» et «Devenir la voix d’Assia Djebar…») et d’annexes, la deuxième partie du livre est consacrée à des entretiens. Pourquoi avoir opté pour cette forme précisément ?

La structuration de l’ouvrage de la façon dont venez de le décrire s’est imposée au fur et à mesure de l’avancement du projet. Il m’a paru plus vivant de donner «la parole» aux traducteurs. C’est différent pour un universitaire qui a un regard extérieur et se trouve dans une démarche d’analyse et de critique littéraire. Il faut dire aussi que je n’aime pas les livres organisés de la même façon du début à la fin. En particulier un ouvrage collectif. Car la pensée n’est pas linéaire. «Le Cercle des Amis d’Assia Djebar» permet cette liberté de créativité pour s’affranchir de grilles normées. Il se trouve aussi que notre maison d’édition Sedia apprécie l’originalité de nos ouvrages. Le précédent, «Lire Assia Djebbar !», avait pour originalité de réunir des auteurs d’univers différents, historiens, universitaires, poètes, comédiens… chacun d’eux a écrit dans son propre style sans rechercher à créer un format unique.

A la lumière des contributions, Assia Djebar apparaît comme une traductrice elle aussi : de l’oralité (arabe et berbère), donnant corps à l’écriture et donnant voix à ses «sœurs» dont la parole a été confisquée (colonialisme, patriarcat) et s’inscrivant dans un entre-deux où son  langage (sa langue) apparaît.
En effet Assia Djebar est la première traductrice dans son œuvre. Elle n’a eu de cesse de retranscrire un univers appartenant à une culture, en le confrontant à l’étrangeté de la culture de l’Autre à travers la langue. Assia Djebar avait besoin de passer par une langue tiers, pour pouvoir dépasser les limites de sa propre langue, dues aux tabous, aux interdits, à la charge historique ou mémorielle des mots mais également pour dépasser la limite qui se pose pour chaque langue qui ne réussit pas à tout exprimer. Par conséquent, le passage par une autre langue est une manière de compléter ce qui manque ou ce que sa propre langue empêche de dire. Cette translation n’avait pas uniquement pour objectif de raconter ce qui se passe dans ce monde de l’oralité féminine, mais l’écrivaine avait besoin de dépasser les résistances de la langue pour tenter d’exprimer l’impensable. Néanmoins, il est important de rappeler que l’écriture est toujours une réécriture quand bien même on écrit dans la même langue que celle qu’on utilise pour parler. L’oralité et l’écriture n’ont pas les mêmes fonctionnements. Leurs temporalités sont très différentes. La parole est instantanée, l’écriture demande du temps. L’oralité ne se corrige pas ; une fois le mot sorti, il ne peut être repris, mais lorsqu’on écrit, on passe son temps à revenir sur ce que l’on a écrit.

Le terme «intraduisibilité» –de certains passages notamment et de la musicalité– revient dans certaines contributions. Assia Djebar est certes traduite dans plusieurs langues, mais que pensez-vous de ce concept d’«intraduisibilité» ?

Comme je l’ai mentionné au début, il m’arrivait de m’arrêter pendant ma lecture pour réfléchir sur la traduction possible d’une expression ou d’un mot. Nous verrons dans cet ouvrage quelles sont les différentes formes de traduction que l’écrivaine a opérées afin de trouver la forme d’expression la plus juste selon elle. Malgré tous les efforts, les langues résistent, elles ont leurs spécificités, leurs particularités que la langue de l’autre n’a pas et n’arrive pas à atteindre. Le sens peut se perdre, de même que la force émotionnelle, mais surtout la poétique ou la musicalité. Les traducteurs et universitaires de l’ouvrage en parlent avec précision. La traduction se confronte à l’idée de la perte et du deuil de la traduction idéale qu’il faut admettre pour ne pas se décourager. En même temps elle ouvre sur des perspectives nouvelles qu’on peut découvrir à la lecture de cet ouvrage.

Le terme «archéologue» a été utilisé par un des contributeurs («parole d’archéologue») et une traductrice l’a utilisé à son tour pour décrire le travail de traduction de son œuvre. A-t-elle été une archéologue dans sa «pratique littéraire» et sa «pratique de traduction» ?

J’aime bien cette comparaison. L’archéologue est celui qui étudie l’homme ; pour cela, il va à la recherche de vestiges anciens à l’aide d’outils spécifiques pour retrouver les traces des anciennes sociétés qui pourraient éclairer notre présent. Assia Djebar n’a eu de cesse d’aller fouiller à l’aide de son seul outil l’écriture pour découvrir le vécu des hommes et des femmes afin de tenter de comprendre les raisons de la suprématie des hommes sur les femmes qui se rejoue à travers la suprématie d’une langue sur une autre. Ces deux dominations ont certainement un lien entre elles.

Même si la plupart de ses ouvrages sont cités et ont été des références pour les intervenants dans votre livre, le roman «L’amour, la fantasia» est celui qui a marqué le plus grand nombre d’entres eux. Pourquoi selon vous ?

Vous avez vu juste. «L’amour, la fantasia» sont pratiquement incontournables. Il y a une raison principale, ce roman est celui qui a permis à l’écrivain une reconnaissance internationale même si elle a été traduite dès son premier roman. Lorsqu’une œuvre fait écho, elle devient très convoitée pour être traduite, et c’est ce qui s’était produit. C’est le roman le plus traduit et par conséquent, le plus étudié dans les universités. Sur le plan littéraire, ce roman a marqué un tournant décisif dans son écriture. Je pourrai ajouter que tout ce qu’elle écrira par la suite puise dans ce roman soit par l’architecture soit par les thèmes ou par cette quête personnelle. Selon moi, toute sa vie, Assia Djebar aura cherché à réécrire ce roman. «Nulle Part dans la maison de mon père» est son parachèvement.

Dans les entretiens que vous 
avez réalisés, il y a une question que vous avez souvent posé et que je vous renvoie ici : la question du genre se pose-t-elle dans la traduction de l’œuvre d’Assia Djebar ?
Cette question est très importante. Elle est le fondement du travail d’écriture d’Assia Djebar depuis «La soif». Il est logique de s’interroger comment un traducteur peut traiter de cette question selon sa propre définition du genre.

Toujours dans les entretiens, vous avez confié qu’Assia Djebar vous avait inspiré pour «Les Algériennes du château d’Amboise. La suite de l’émir Abd el-Kader». De quelle manière ?

Assia Djebar est mon mentor. Son œuvre littéraire et cinématographique est source d’inspiration. C’est grâce à cette œuvre que je me suis réveillée à l’histoire de manière générale et à celle de mon pays de manière plus spécifique. J’ai pris conscience que les femmes algériennes avaient peu de place dans le récit historique et mémoriel. C’est ainsi que je m’étais lancée plus tard dans une longue recherche pour sortir du silence les cinq années d’emprisonnement en France, des nombreuses femmes et enfants appartenant à la suite de l’émir Abdelkader devenu captif au lendemain de sa reddition en 1847. L’ouvrage a été également publié aux éditions Sedia.

Vous avez fondé le Cercle des amis d’Assia Djebar. Pourriez-vous évoquer cette association ?

J’ai fondé le Cercle des amis d’Assia Djebar en 2005 dans la région parisienne. Une association volontairement nomade. Elle a pour objectif de réunir les lecteurs autour de l’œuvre d’Assia Djebar mais également d’autres œuvres qui sont dans le sillage d’Assia Djebar. Nous avons organisé deux journées d’études. Chacune a donné naissance à un ouvrage. Cette année sera essentiellement consacrée à la promotion de notre ouvrage «Traduire Assia Djebar». Un projet est en cours de réflexion pour un événement qui se déroulera je l’espère en 2019 à Alger.
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«Traduire Assia Djebar», sous la direction d’Amel Chaouati.
Collectif, 288 pages. Editions Sedia, Alger, octobre 2018.
Prix : 800 DA