L’historien américain, Matthew Connelly a affirmé, jeudi dernier, que la véritable victoire de la guerre d’indépendance de l’Algérie est une victoire diplomatique et médiatique sur le front international, où les idées ont été plus fortes que les armes.

L’impact international de la guerre de Libération nationale, en tant que jalon important de l’histoire contemporaine, démontrant le rôle crucial de la diplomatie et des médias, pour arracher la victoire, était au cœur de la conférence, animée jeudi passé, intitulée « Guerre de libération et diplomatie» par l’historien Matthew Connelly, dans le cadre de la rencontre thématique dédiée au 60e anniversaire de la création du Gouvernement provisoire d’Alger (GPRA), organisée par le commissariat du Sila. L’historien américain, Matthew Connelly, professeur à l’université de Columbia et auteur de «L’arme secrète du FLN. Comment De Gaulle a perdu la Guerre d’Algérie » publié en 2012, disponible au Sila au niveau du Stand des éditions Media Plus, a exposé, lors de son intervention, les différents points de ses recherches mettant en exergue le fait que l’indépendance de l’Algérie a été arrachée grâce à la victoire diplomatique et médiatique. Il estime à ce sujet que dans «dans l’histoire de l’humanité, la victoire de la stratégie politique de la guerre de libération nationale démontre, pour ceux qui prônent, aujourd’hui, les armes en tant que canal de pouvoir, que ce sont les idées qui sont plus fortes que les armes ». Ainsi, la véritable victoire de la guerre d’indépendance est celle d’une réflexion profonde et d’une stratégie globale dont le véritable terrain de bataille est celui de la scène internationale. L’historien américain, explique à ce sujet que les recherches qu’il a menées sur les archives algériennes, françaises et américaines (qui sont maintenant déclassées de top secret et ouvertes à la consultation des historiens) ont montré que l’Algérie a arraché son indépendance grâce à une véritable stratégie, battant ainsi à plate couture la France coloniale à son propre jeu de propagande et de ballet diplomatique. Il estimera que le mouvement de libération nationale a réussi à s’ancrer dans les nouveaux enjeux géostratégiques dans le contexte géopolitique de l’époque, notamment en surpassant la politique de De Gaulle avec la création du GPRA. Ainsi, la création du GPRA, le 19 septembre 1958, était quelque chose d’entièrement nouveau dans l’histoire du monde en réussissant à obtenir sa reconnaissance sans avoir libéré le territoire national. Le GPRA a également réussi à rallier une majorité contre la France à l’ONU illustrant ainsi le génie des stratèges de la guerre de libération.

La puissante arme du «rapport de Zeddine»
A propos de cette stratégie du FLN sur le plan diplomatique et international, l’historien américain explique que «lorsque j’ai commencé à travailler sur les archives du FLN, j’ai découvert que même avant 1954, le FLN prônait déjà une campagne internationale. En 1948, Hocine Aït Ahmed a rédigé un rapport sur les aspects tactiques et stratégiques». Dans ce fameux rapport de « Zeddine », Aït Ahmed avait ainsi conclu que face aux nombreux obstacles auxquels était confronté le peuple algérien pour sa libération du joug colonial, il était impératif d’avoir une stratégie, incluant les finances, la logistique, l’armement, la propagande et la politique étrangère. Le rapport « insistait sur la nécessité d’obtenir le soutien d’autres pays et d’isoler la France de ses alliés. Il soutenait que la politique étrangère devrait être indépendante et éminemment flexible», précise Matthew Connelly Graphes à l’appui, l’historien américain démontre que le «paradoxe algérien», c’est qu’au moment où la France déployait toute son armada militaire faisant ainsi nettement reculer les victoires militaires du FLN, ce dernier arrachait de plus en plus de victoires sur la scène internationale et diplomatique. Par ailleurs, il démontre également la résonnance entre le lobbying dans les coulisses de l’ONU en 1955 pour inscrire la question algérienne à l’Assemblée générale des Nations unies et les offensives de l’ALN du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois en soulignant que même quand il était au sommet de sa puissance militaire en Algérie, le FLN a décidé de donner la priorité à la campagne internationale. Cette campagne internationale aura un rythme crescendo, notamment avec la bataille d’Alger. L’historien américain rappellera que « le FLN a lancé la Bataille d’Alger non pas parce qu’il espérait prendre le contrôle d’Alger, mais pour gagner la bataille de New York », en l’occurrence gagner le combat à l’Assemblée générale de l’ONU. Il illustrera ses propos, en citant la directive d’Abane Ramdane : «Les frères savent que notre infériorité vis-à-vis de l’armée coloniale en hommes et en matériel ne nous permet pas de remporter de grandes et décisives victoires militaires. Vaut-il mieux pour notre cause tuer dix ennemis dans un lit de rivière de Telaghma dont personne ne parlera ou un seul, à Alger, dont la presse américaine parlera le lendemain ?»

La caméra et les médias armes secrètes du FLN
Ainsi, la guerre diplomatique était aussi intimement liée à la guerre médiatique où «la caméra était l’arme secrète du FLN. Elle était plus puissante que le couteau ou le pistolet», soutient le conférencier mettant en exergue l’importance de la guerre des images dans le contexte de l’époque. Il souligne à ce propos que dans les années cinquante, les images des actualités commençaient à être diffusées sur les postes de télévision de plus en plus présents dans les foyers américains. Le professeur de Columbia ajoute que les autres armes du FLN pour faire adhérer l’opinion internationale à défendre la cause des nationalistes algériens étaient également les rapports sur les droits de l’Homme, les conférences de presse et les congrès de la jeunesse. Abordant l’impact de la guerre d’indépendance algérienne sur les relations entre la France coloniale et les Etats-Unis, Matthew Connelly souligne que les tensions entre la France et les Etats-Unis étaient déjà au plus mal à cause de l’Indochine et ont été exacerbées par la question algérienne. Ainsi, la France, qui comptait sur le soutien militaire et économique des Etats-Unis dans son effort de guerre et aussi pour empêcher le débat à l’ONU sur l’indépendance de l’Algérie, n’a pas eu gain de cause. Même, si publiquement, le secrétaire d’Etat américain de l’époque John Foster Dulles a déclaré qu’il soutenait la France, mais en privé, « il a dit très clairement qu’il y avait une limite à ce soutien. Il disait que c’est peut-être le problème le plus grave auquel nous soyons confrontés et qui risque de faire éclater l’OTAN», souligne l’historien américain se basant sur des documents d’archives. Le conférencier affirmera que la question algérienne a même eu un impact aux Etats-Unis sur l’élection de Kennedy, qui en fin stratège politique est monté au créneau pour défendre la cause algérienne lors de son discours historique du 2 juillet 1957.

Une guerre et une indépendance aux perceptions multiples
Par ailleurs, Matthew Connelly pose, à travers son ouvrage et sa conférence, une véritable problématique qui est celle de la perception de la guerre de Libération nationale des deux côtés de la rive de la Méditerranée. Il explique que «quand je parle de cette guerre en France, je suis étonné par la manière dont elle est perçue comme un drame national, voire un traumatisme et que le discours ambiant est que c’est la France qui a donné son indépendance à l’Algérie. Ici, en Algérie, dès leur jeune âge, les Algériens apprennent que le peuple a conquis son indépendance par la force des armes face à une des plus puissantes forces militaires de l’époque». Il déplore dans ce sillage que le rôle décisif de la guerre diplomatique et médiatique remportée par l’Algérie soit peu mis en avant, autant dans l’inconscient collectif des deux nations que dans les recherches universitaires. Il explique à ce sujet que ces deux visions occultent en fait le rôle prépondérant de la guerre diplomatique et médiatique qui se jouait sur le front extérieur et qui dans les faits historiques est le véritable levier qui a mené à l’indépendance de l’Algérie. Il conclura que malgré ces victoires militaires, face à l’embourbement de la France sur le plan diplomatique et économique et du fait que son image soit écornée vis-à-vis de l’opinion internationale, elle a subi un «Un Diên Biên Phu diplomatique», citant le ministre résident Robert Lacoste qui avait averti dès 1958 sur les risques de la défaite diplomatique de la puissance coloniale. Matthew Connely s’exclamera que par conséquent : «Ce n’est pas la France qui a donné son indépendance à l’Algérie, mais c’est l’Algérie qui a donné son indépendance à la France.»