Dans cet entretien, l’ex-président de la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH), Maître Boudjemaâ Ghechir, analyse la scène syndicale nationale à la veille de la Fête internationale des travailleurs. Il estime que la multiplication d’organisations syndicales dans le pays n’a pas servi la cause ouvrière.

Bien au contraire, les travailleurs ne savent plus à qui s’adresser ou à qui faire confiance. Pour lui, les syndicats autonomes doivent se regrouper en confédérations pour pouvoir faire entendre leurs voix.

Reporters : Les travailleurs algériens célèbreront, cette année, leur fête internationale dans un contexte marqué par la multiplication des conflits sociaux entre les syndicats et les pouvoirs publics. Pourquoi, selon vous, avons-nous enregistré autant de conflits ?
Boudjemaâ Ghechir : Le premier élément qu’il faut retenir, c’est que ces mouvements de protestation ont été tous menés par des syndicats autonomes agréés et non encore agréés.
La centrale syndicale, pour sa part, s’est totalement démarquée et désolidarisée de ces grèves. Pour votre question, je dirais que le pouvoir sous la pression de la rue et des institutions internationales a permis, au début des années 1990, la création d’organisations syndicales autonomes sans qu’il ne soit réellement convaincu du pluralisme syndical. La reconnaissance des syndicats autonomes s’est limitée aux textes et aux documents du gouvernement. Sur le terrain, seule l’UGTA est reconnue comme représentant des travailleurs algériens.
Pour preuve, c’est le seul syndicat invité aux travaux de la tripartite. C’est le seul syndicat qui signe des pactes avec le gouvernement. Le rôle des autres syndicats se limite à mener des grèves déclarées illégales par la justice.     
L’absence de volonté chez le gouvernement d’ouvrir un véritable dialogue avec les syndicats autonomes est à l’origine de ces grèves à répétition qui témoignent d’une grogne sociale de plus en plus importante.

Selon le ministère du Travail, il existe en Algérie 65 organisations syndicales reconnues par la loi. Est-il logique d’avoir autant de syndicats ?
Il est clair pour tout le monde, aujourd’hui, que la multiplication du nombre de syndicats autonomes dans le pays entrave l’activité syndicale sur le terrain. Avoir plus de 10 syndicats dans le même secteur, comme l’éducation et la santé, a non seulement éparpillé les forces des travailleurs, mais surtout donné la possibilité au gouvernement d’agir en toute légalité pour fermer les portes du dialogue et limiter le droit de recourir à la grève.
Rien ne justifie la présence de plus de 10 organisations syndicales dans le même secteur d’activité. Les travailleurs ne savent plus à qui s’adresser ou à qui faire confiance. Ce climat d’incertitude s’est répercuté sur l’efficacité de l’action syndicale.

Le ministre du Travail a indiqué, dans communiqué, que sur les 65 syndicats agréés seuls 17 remplissent les conditions légales de recourir à la grève, qu’en dites-vous ?
Comme je vous l’ai déjà dit, les syndicats autonomes ont donné la possibilité aux pouvoirs publics de restreindre légalement leur champ d’action. Le recours excessif de certains syndicats aux grèves illimitées a discrédité ces derniers vis-à-vis de l’opinion publique nationale. Un syndicat doit agir avec intelligence pour arracher des acquis tout en préservant son image et les intérêts de ses adhérents. Une action mal coordonnée pourrait coûter cher à une organisation syndicale évoluant dans un environnement hostile. Pour ce qui est de la condition de représentativité exigée  des syndicats pour pouvoir exercer le droit de grève, je dirai que le gouvernement ne fait qu’appliquer la loi en vigueur. Le seuil de 20% de représentativité, exigé pour pouvoir dialoguer avec le gouvernement et mener des grèves, n’a rien d’illégal. C’est une disposition inscrite clairement dans la loi.

Vous ne pensez pas que le seuil de 20% est un peu exagéré ?
Le seuil minimum de représentativité syndicale est une disposition qui existe dans tous les pays du monde. Il est tout à fait normal que l’employeur exige un minimum de représentativité des syndicats pour pouvoir mener des discussions ou appeler à des actions de protestation. Toutefois, l’application de cette clause doit être précédée par le respect des libertés syndicales.

Voulez-vous dire que la balle est dans le camp des syndicats autonomes ?
Oui, la balle est dans le camp des syndicats autonomes qui doivent s’adapter au contexte. Ils sont appelés, s’ils veulent faire entendre leur voix, à laisser de côté leurs divergences et à unifier leurs actions. Multiplier le nombre des entités syndicales n’a pas servi la cause des travailleurs. Ils sont également appelés à agir avec intelligence pour éviter de commettre des erreurs fatales. Il faut se doter d’une véritable culture syndicale pour pouvoir faire face aux défis de l’heure. Ils peuvent, par exemple, créer des confédérations de travailleurs.