Près de trois ans après l’officialisation de tamazight, le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a, en marge de l’ouverture de la 23e édition du Salon international du livre (Sila) lundi, annoncé que l’académie de langue amazighe sera mise en place avant la fin de l’année en cours. Par cette annonce, le chef de l’Exécutif a ravivé le débat sur tamazight dans un contexte où des lycéens de Tizi Ouzou et de Bouira ont boycotté les cours de langue arabe dans une logique de réciprocité vis-à-vis de l’enseignement «partiel et marginal» de tamazight.

Il ne reste donc que deux mois avant la mise en place de ladite institution et, d’ores et déjà, les spécialistes de la langue et de la culture amazighes accueillent différemment la concrétisation du projet d’une académie de langue prévue dans la Constitution de février 2016, qui a également consacré tamazight langue officielle.
Pour ce faire, le gouvernement a, en effet, chargé le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de proposer 40 noms d’universitaires spécialisés dans la recherche sur tamazight, afin de déposer leurs dossiers de candidature pour la composante humaine de la future académie. C’était en juin dernier.
Le professeur en linguistique amazighe à l’université Mouloud-Mammeri (Tizi Ouzou), Moussa Imarazene, nous a confié que le ministère de l’Enseignement supérieur a contacté des enseignants et professeurs de plusieurs universités, et particulièrement celles des départements de langue et culture amazighes de Béjaïa, Tizi Ouzou, Bouira et Batna. «Je ne peux qu’être content et optimiste à l’approche de la mise en place de l’académie de langue amazighe, notamment après une longue lutte pour la reconnaissance de tamazight et sa promotion», souligne le Pr Imarazene. Cette mesure signifie à ses yeux que «l’Etat va mobiliser davantage de moyens et de mécanismes pour promouvoir la langue et la culture amazighes», après des années de déni identitaire. Il en est de même pour l’historien et universitaire Mohand Arezki Ferrad, qui se réjouit que le travail et le débat sur tamazight se feront sur un fondement purement scientifique. «Tamazight est désormais une question qui relève exclusivement de la compétence des didacticiens, des linguistes et des historiens culturels. Il est temps qu’on laisse l’activisme à part et de passer au travail scientifique et pédagogique», dira M. Ferrad.
Toutefois, l’annonce d’Ouyahia ne fait pas que des heureux. Un spécialiste des sciences du langage qualifie l’installation de l’académie de «faux départ». «Avec un faux départ, je reste sceptique par rapport à la performance, la fiabilité et la qualité» des travaux scientifiques que va mener et diriger cette institution. A ses yeux, «le ministère de l’Enseignement supérieur ou le gouvernement devraient accompagner le processus d’installation de l’académie et non définir la composante humaine d’une institution de langue. Cette mission est du ressort des spécialistes des sciences du langage et des linguistes et non du gouvernement qui va imposer des profils peu qualifiés pour un travail de fond», dénonce le spécialiste.
L’idéal, estime-t-il, serait de mettre en place un noyau avec des publications de très haut niveau et laisser l’académie se constituer progressivement comme cela avait été fait pour l’Académie de langue arabe. «L’Académie peut commencer avec une vingtaine de spécialistes qui compléteront leur nombre par le parrainage des pairs, laissant ainsi l’académie se constituer, progressivement, tout en ayant le recul nécessaire pour avancer de manière prudente. Avec 50 universitaires à trouver dans l’immédiat, l’académie va commettre trop d’erreurs et deviendra une institution ingérable», soutient-il. «Personnellement, ajoute ce spécialiste, je m’attends à une mauvaise surprise. La mise en place de l’académie de langue amazighe n’a pas suivi les modalités internationales de création d’académies de langues et cela va nous conduire vers des résultats infructueux.» «Une académie fonctionne en principe avec des membres de plein droit, membres honoraires et membres correspondants», ajoutera-t-il. Il explique que «les membres de plein droit sont principalement de rang professoral. Ils constituent le noyau dur de l’académie.
Quant aux membres correspondants, ils sont des étrangers généralement hyperspécialisés dans le domaine et que l’Etat s’honore d’avoir comme membres d’une institution académique, et qui viennent aider par leur neutralité symbolique». S’agissant des membres honoraires, ils représentent les artistes et grands intellectuels qui utilisent cette langue, que l’Etat devrait reconnaître en leur qualité de créateurs et de diffuseurs de la langue. En Algérie, «le gouvernement veut faire fonctionner l’académie de tamazight avec 50 spécialistes dans un pays où le niveau universitaire est très bas», avertit ce spécialiste. Avec «la possibilité de se retrouver avec une académie faillible et défaillante», craint-il.