La pièce «Khatini», écrite et mise en scène par Ahmed Rezzak et produite par le Théâtre régional de Mostaganem Djillali-Benabdelhalim, a été ovationnée par une salle archicomble, avant-hier soir, lors de sa première représentation algéroise  au Théâtre national Mahieddine-Bechtarzi.

Durant une heure et demie, le nombreux public a assisté à un spectacle représentant la situation politique que traverse le pays depuis  près d’un an. Le metteur en scène a reproduit quelques scènes du mouvement populaire sur les planches du TNA à travers une étonnante histoire fictive, construite sur les mécanismes scéniques de dialogues satiriques et de situations grotesques et absurdes. La pièce a été portée par le talent des nombreux comédiens de la pièce, à l’instar de Bouhadjar Boutchiche, Samira Sahraoui, Houria Bahloul, Endebaba Fouad, Korichi Sabrina, Shahrazed Khalifa et Yasmina et Bachir Boudjemaâ.
Dans toute cette représentation, le réalisateur Ahmed Rezzak a affûté une mise en scène qui met en relief de nombreuses critiques envers les régimes corrompus, contrôlés par «les cheikhs », des vieux, qui ont pris le pouvoir et ôté toutes opportunités d’épanouissement  aux jeunes diplômés réduits au chômage. Une jeunesse contrainte par la force des choses à quitter par vagues pays et famille, afin de construire un avenir meilleur. Au  final, ne demeure qu’un seul jeune dénommé « Khatini ».
Ainsi, l’amère réalité de la jeunesse algérienne, qui perd espoir malgré tous ses efforts pour un avenir meilleur, est illustrée à travers l’histoire  du jeune  « Khatini » qui, lui aussi, a fini par baisser les bras en perdant l’espoir et en optant pour l’exil. Les spectateurs sont d’emblée plongés au cœur de cette thématique dès le premier tableau avec la scène d’un vieux couple, les parents de « Khatini », qui tente de le dissuader de quitter le pays et refuse l’idée de le voir  émigrer par crainte d’un sort inconnu. Sa décision prise malgré l’opposition de ses parents, «Khatini» se retrouve dès lors poursuivi par les autorités de son pays qui veulent l’empêcher de faire son voyage malgré l’obtention de son visa.
Les dirigeants au pouvoir veulent ainsi garder sur place leur dernier jeune, afin d’éviter l’embarras de la situation devant la communauté internationale.  
A travers le déroulement des situations absurdes que subit le jeune Khatini, le dramaturge met en évidence le mépris de la société vis-à-vis des jeunes et la soif de pouvoir de leurs aînés qui refusent de leur passer le relais. Toutefois, galvanisé par l’amour de sa petite amie Imane,  le jeune Khatini choisit de faire face au système politique corrompu et de manifester publiquement dans le but de changer la situation  pour un avenir meilleur, dans des tirades profondément patriotiques.
Ce retournement de situation est aussi le prétexte dramaturgique pour les slogans et chants du mouvement populaire en Algérie résonnent sur scène dont certains sont repris en chœur par les spectateurs. L’arrestation du jeune Khatini déclenche un mouvement de protestation générale lorsque sa mère décide de sortir dans la rue pour dénoncer l’arrestation de son fils. La pièce se clôture  par un retentissant  cri de « foi » disant «khlass» (c’est fini), ce qui  résume selon le metteur en scène le fait que «les membres du régime tomberont les uns après les autres ».
La survie des jeunes face au mépris
Après le spectacle chaleureusement  ovationné par les amateurs du quatrième art, le metteur en scène Ahmed Rezzak  nous a déclaré que «Khatini» est «l’histoire du dernier jeune homme dans une société, pleine de vieux qui sont au bout de leur vie et qui le méprisent, alors que lui, se bat pour survivre». Il a nous également révélé qu’il avait transformé l’histoire écrite pour un scénario d’un court métrage intitulé « La ville des vieux ». Il l’a transformé en une pièce qui simule le mouvement  populaire en Algérie mais aussi dans d’autres pays dans le monde, à l’instar de ce qui s’est passé, ou ce qui se passe en France, à Hong Kong, en Amérique latine et en Egypte. Ahmed Rezzak a également confirmé que cette pièce s’appuyait sur «une méthode directe pour représenter la réalité de la vie sur la scène du théâtre avec des touches artistiques». Il a souligné que «le cri à la fin du dernier tableau reflète la réaction de la société face à l’injustice et qui fait en sorte que chaque régime opprimant son peuple sera condamné à tomber ».
A propos de  la musique accompagnant la pièce, dont le fameux « Bella Ciao », un chant de révolte italien, il  avouera que «la musique s’inspire des chansons révolutionnaires, mais elle n’a en aucun cas de fond idéologique. Mais, c’est plutôt pour donner un ton artistique en harmonie avec les différents tableaux scéniques ».
Le metteur en scène  expliquera dans le même sillage que « travailler avec l’équipe de ce spectacle était difficile», argumentant que «la plupart des comédiens sont des jeunes, obligés de jouer des rôles de vieux. Il fallait qu’ils soient très concentrés avec un contrôle total   dans leur jeu scénique pour que leur personnage soit crédible».
En ce qui concerne le personnage du journaliste, qui donne une image sombre de la réalité de la presse, Ahmed Rezzak estime qu’«il existe une situation spécifique dans laquelle la presse vit actuellement en tant que quatrième pouvoir. Les autorités au pouvoir cherchent à la diriger et à la contrôler en mettant des obstacles devant elle pour la dissuader de remplir son rôle d’informer l’opinion publique en toute liberté et transparence».
Par ailleurs, le metteur en scène dira que « dans le contexte actuel, le véritable succès d’une pièce théâtrale est mesuré à l’adhésion du public qui remplit la salle et non pas sur des critères stylistiques ou philosophiques».