L’Algérie a encaissé près de 750 milliards de dollars de l’exportation des hydrocarbures entre 1999 et 2014. Après 15 ans de prix élevés, le baril de pétrole se maintient autour de 55 dollars après avoir connu une chute vertigineuse depuis deux ans. Le gouvernement, au lendemain des années fastes de la rente pétrolière, tente d’opérer un virage majeur dans le but de diversifier l’économie du pays. Est-ce que le réveil est trop tardif ? Pourquoi les pétrodollars perçus pendant quarante ans n’ont pas permis de bâtir une industrie forte ? Khaled Boukhelifa, ancien Directeur général au ministère de l’Energie, livre à Reporters son analyse.


Reporters : Comment mesurer l’impact de la nationalisation des hydrocarbures 46 ans après?
Khaled Boukhalfa : La nationalisation des hydrocarbures devait servir au développement et au bien-être de la population. Sur certains domaines, cette initiative a été bonne. Sur d’autres, on aurait pu mieux faire. On a construit des logements, bâti des infrastructures mais on n’a pas réussi à diversifier notre économie. On est victime du syndrome hollandais, c’est-à-dire qu’on s’appuie sur les rentes du pétrole et du gaz aux dépens de l’industrie locale.

Pourquoi, selon vous, le pays n’a-t-il pas su tirer profit de la rente pétrolière pour diversifier son économie ?

On a suivi plusieurs phases, on note celle de l’industrie industrialisante et le développement de l’agriculture dans les années 1970. Malheureusement, on a réalisé de grosses industries dans beaucoup de domaines mais elles se sont avérées être des géants aux pieds d’argile. A partir des années 1980, on a pu amortir l’endettement des années 1970, mais la crise pétrolière de 1986 a mis un frein à cette idée d’industrie industrialisante. Pour développer l’industrie, on importait même les clous. La décennie noire a induit le rééchelonnement de la dette, nous étions en cessation de paiement. On pense à la diversification de l’économie quand le prix du baril s’effondre et on oublie cette mesure quand le prix des hydrocarbures remonte.

Que laisserons-nous aux générations futures ?

L’épuisement des ressources pétrolières et gazières n’est pas pour demain, les réserves sont encore importantes. Mais pour les générations futures, on ne leur laissera pas d’endettement, mais d’un autre côté on ne leur lèguera pas une économie saine. De mon point de vue, le problème est dans la mise en œuvre des volontés gouvernementales. Il faut cesser de faire du surplace. C’est très simple de dire qu’on doit développer la pétrochimie, par exemple, mais il fallait le faire au moment idoine, en 1990, et pas en 2017. C’est une industrie qui demande beaucoup de capitaux. La réalisation d’une usine et sa mise en activité exigent du temps. Il faut ensuite commercialiser à l’étranger pour amortir l’investissement.

Au lendemain de la nationalisation des hydrocarbures, Sonatrach traitait souvent avec des compagnies étrangères publiques et les contrats d’approvisionnement en gaz, par exemple, furent négociés d’Etat à Etat. Aujourd’hui, Sonatrach négocie avec des entreprises privées. Est-elle autonome, selon vous, dans la prise de décision quand il s’agit de gros contrats ?

Il faut savoir que depuis 1998, Sonatrach est dotée de statuts, d’une assemblée générale et d’un conseil d’administration, au sein duquel siègent les principaux décideurs. Cette entreprise étatique est le poumon de l’économie nationale, c’est donc impossible que celle-ci prenne les principales décisions qui, comme vous le savez, peuvent engager tout le pays.

Comment analysez-vous l’évolution de Sonatrach sur le marché gazier européen ?

Avant, on signait des contrats de 20 à 25 ans sur l’approvisionnement en gaz. Nous étions parmi les seuls acteurs sur le marché européen avec les Russes et les Norvégiens. Au début des années 2000, les Européens ont fait pression pour que les contrats soient de plus courte durée, notamment dans le cadre des directives de libéralisation du secteur électrique et gazier. Maintenant que les contrats longue durée arrivent à terme, il y a une nouvelle donne, le boom du gaz de schiste qui a cassé les prix du gaz. Aussi, nous sommes confrontés à la concurrence d’autres nations, les Qataris ont trois fois notre capacité de production de gaz naturel liquéfié (GNL), il y a aussi les Américains, sans oublier les Australiens qui prévoient la réalisation de 18 usines de GNL. A l’heure actuelle, Sonatrach a beaucoup d’atouts à faire jouer. Le transport par gazoduc est le moins coûteux, nous sommes bien placés avec 8 milliards de mètres cubes annuellement fournis directement par gazoduc à l’Espagne (Almeria), 12 milliards qui passent par le Maroc et 32 milliards de m3 qui approvisionnent l’Italie. Nous sommes bien placés par rapport à la concurrence avec l’expérience que possède Sonatrach. Il ne faut pas oublier que la première unité de GNL dans le monde a été lancée à Arzew. Sonatrach a donc des atouts, mais on n’a pas la même flexibilité qu’avant. Maintenant, il faut faire preuve d’imagination et défendre nos intérêts sur le marché plus activement.

Où en est l’Algérie en termes de capacités de raffinage ?

On en est à 30 millions de tonnes par an. Il y a eu des réhabilitations de raffineries telles que celles d’Arzew et Skikda, celle d’Alger Est en cours. Il y a quelques années, on importait plus de 4 milliards de dollars en produits pétroliers, maintenant on importe un peu plus d’un milliard. Il faut lutter, à mon avis, contre le gaspillage. On doit discipliner les citoyens à travers les prix en vendant au juste prix. Il y a eu des augmentations qui n’ont pas donné beaucoup de résultats, il faut sensibiliser le citoyen au lieu de chercher continuellement à produire plus.

Quid des énergies renouvelables ?

Les énergies renouvelables, on y a pensé depuis très longtemps, 20 villages solaires devaient voir le jour dans les années 1980, mais à chaque fois, on affiche la volonté, mais on a des difficultés à la mettre en œuvre. Il ne faut pas se contenter de lancer un appel d’offres et installer des panneaux solaires. Il faut produire les équipements en Algérie. La diversification des ressources énergétiques ne doit pas se faire dans la précipitation et payer le manque de travail en amont au prix fort. Si la production du kilowatt va coûter cher, vous ne pouvez pas le subventionner éternellement. Avant de lancer un projet on lui dédiait une enveloppe de maturation, maintenant on a oublié ces manières de faire. On accélère la cadence, on fait des erreurs et on le paye financièrement.