Le candidat Raila Odinga a rejeté hier les résultats des élections présidentielles du 9 août dernier. Il a qualifié le scrutin de «parodie» et de «mépris de la Constitution». La crainte d’une flambée de violences postélectorales, comme en 2007 et en comme en 2017, est palpable.

Par Kahina Terki
Après plusieurs heures de silence, Raila Odinga, vétéran de l’opposition soutenu par le pouvoir sortant, a rejeté mardi les résultats de la présidentielle du 9 août au Kenya, annoncés la veille et qui donnent vainqueur sur le fil son rival William Ruto, les qualifiant de «parodie». «Ce à quoi nous avons assisté hier est une parodie et un mépris évident de la Constitution», a affirmé M. Odinga, vétéran de la politique kényane soutenu par le pouvoir sortant, qui a perdu face à M. Ruto d’environ 230.000 voix. Le vice-président sortant William Ruto a été déclaré vainqueur avec 50,49% des voix contre 48,85% pour Raila Odinga. Raila Odinga, 77 ans, qui s’est exprimé le jour de l’annonce des résultats complets par la Commission électorale indépendante (IEBC), se présentait cette année pour la cinquième fois. En 2013 et 2017, il avait contesté les résultats devant la Cour Suprême, qui avait cette dernière année invalidé le scrutin. «Nous poursuivrons toutes les options légales et constitutionnelles à notre disposition. Nous le ferons au regard des nombreuses failles dans les élections»» a-t-il déclaré lors de sa première allocution depuis l’annonce de sa défaite. «Hier, notre démocratie naissante a essuyé un revers majeur» et «le Kenya fait face à une crise politique et légale profonde», a-t-il poursuivi, dénonçant le rôle joué selon lui par l’IEBC, marquée par des divisions internes. «Nous sommes conscients des préjugés politiques passés de l’IEBC qui ont plongé ce pays dans son chapitre le plus sombre», a-t-il ajouté, évoquant les «souvenirs horribles des conséquences des élections de 2007 encore fraîches dans les mémoires». Un scrutin très serré (environ 200.000 voix), qui avait déclenché la pire crise postélectorale de l’histoire du pays, tuant plus de 1.100 personnes dans des affrontements interethniques. Dix ans plus tard, même scénario : sur fond de manifestations et de dizaines de décès liés à la répression policière, la Cour suprême avait alors invalidé la présidentielle, faisant peser la responsabilité «des irrégularités» constatées sur l’IEBC. Le faible écart de voix (environ 233.000) entre les deux candidats en lice laissait présager une contestation en justice des résultats par Odinga, comme il l’avait fait en 2017. La Commission indépendante, bien que saluée par les observateurs pour sa gestion le jour du scrutin, se trouve cette année encore sous le feu des projecteurs. Un coup de théâtre est venu semer le trouble lundi 15 août. Quelques minutes avant que son président n’annonce les résultats, quatre de ses sept membres s’en sont désolidarisés, rejetant un processus au «caractère opaque». Le camp Odinga a sept jours pour déposer un recours devant la Cour suprême, qui disposerait ensuite de deux semaines pour rendre sa décision. Dans le cas contraire, William Ruto prendra ses fonctions dans les deux semaines à venir. «Attendez-vous à beaucoup de controverses. Attendez-vous à un recours en justice. Attendez-vous à ce que cela dure et dure» encore, a affirmé sur Twitter Nic Cheeseman, professeur à l’université de Birmingham (Royaume-Uni) et fin connaisseur du Kenya. Dans ce contexte, les Kenyans se demandent quelle tournure vont prendre les évènements après le refus par le candidat Odinga des résultats du scrutin, qui ont déclenché lundi 15 août dans la soirée de violentes manifestations localisées dans plusieurs quartiers populaires de Nairobi. Le calme y était revenu mardi matin, mais les rues restaient souvent vides et les boutiques fermées. A Kisumu (ouest), autre bastion d’Odinga, la colère a pris la forme de barricades, des magasins ont été pillés et la police a usé de gaz lacrymogènes pour disperser la foule. De même, le calme était revenu mardi, vendeurs de rue et motos-taxis reprenant leur activité malgré les décombres jonchant certaines artères. Ruto, 55 ans, qui tenait dans cette élection le rôle de challenger, a assuré qu’il travaillerait avec «tous les leaders» politiques, promettant un pays «transparent, ouvert et démocratique».
La campagne a notamment été dominée par la flambée du coût de la vie, la locomotive économique d’Afrique de l’Est étant durement touchée par les effets de la pandémie et de la guerre en Ukraine. Ruto avait fait du pouvoir d’achat son cheval de bataille, promettant des emplois quand trois personnes sur dix vivent dans l’extrême pauvreté.
Plusieurs pays voisins, dont l’Ethiopie et la Somalie, ont félicité le président élu et désormais contesté. «Nous sommes impatients de continuer à travailler aux côtés de nos frères et soeurs au Kenya, pour renforcer nos liens historiquement forts», a déclaré la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan, en lançant : «Tuko Pamoja» – «Nous sommes ensemble» en swahili, la langue commune aux deux pays. De son côté, l’ambassade des Etats-Unis au Kenya a félicité «le peuple kenyan» pour le déroulé de ces élections où 22,1 millions d’électeurs devaient également choisir leurs parlementaires et leurs élus locaux. n