Au premier anniversaire de sa nomination médiateur de la République, le 17 février 2020, Karim Younès s’en est pris, une nouvelle fois, à la bureaucratie érigée en mode de conduite à différents niveaux de l’administration, fragilisant les fondements de l’Etat et créant un gigantesque fossé dans les relations entre le citoyen et ceux qui le gouvernent.
A Sidi Bel-Abbès, où il s’est réuni hier avec les délégués généraux de l’ouest du pays, M. Younès a donné un aperçu sur le contenu du rapport qu’il s’apprête à remettre au président de la République après douze mois passés à sillonner les nombreuses wilayas du pays pour découvrir, constater et confirmer que l’ensemble des régions du territoire national ont un point commun dénommé bureaucratie.
Mais cette fois-ci, le premier responsable de l’instance de médiation n’a pas hésité à livrer une partie des enseignements qu’il tire de cette situation dangereuse pour l’équilibre même de la société. Relevant «des lenteurs inacceptables dans le traitement des dossiers administratifs, qui persistent même après l’intervention de la Médiation», il va jusqu’à déduire que dans certains cas, il existe «une volonté délibérée d’entraver la démarche de rénovation du système de gouvernance voulue par Monsieur le Président de la République, pour répondre aux revendications légitimes de la population, exprimées pacifiquement à travers le mouvement citoyen du 22 février 2019». Et de relever aussi qu’«à des niveaux élevés de la hiérarchie subsistent encore des esprits gelés, sectaires qui tentent toujours de nuire à la volonté de Monsieur le Président d’asseoir des règles de fonctionnement de la République plus conformes aux normes d’une Algérie de son temps, telle que voulue par ses citoyen».
Des accusations qui trouvent sans doute leur fondement dans, entre autres signes perceptibles, la lenteur qui caractérise la gestion d’une majorité des dossiers socio-économiques du pays par les ministres concernés dans l’Exécutif de Djerrad. De quoi pousser les observateurs jusqu’à suspecter parfois carrément des manœuvres de résistance aux instructions constamment renouvelées par le Abdelamdjid Tebboune ou par son Premier ministre.
Cet état de fait n’est d’ailleurs pas sans rajouter une forte dose supplémentaire au mal-vivre que connaissent une majorité d’Algériens ces derniers mois, sous l’impact d’une crise sanitaire à multiples déclinaisons socio-économiques de plus en plus difficiles à admettre et à supporter. D’où cette tension sociale qui traverse le pays et qui se fait sentir de plus en plus ces derniers jours à l’approche du deuxième anniversaire du Hirak.
En tous les cas, à travers les entraves auxquelles il se heurte au quotidien, «le citoyen est quotidiennement confronté à des obstacles pour récupérer son propre argent, pour obtenir un document d’état civil, obtenir un RDV de consultation et/ou d’explorations médicales, à l’hôpital public…», énumère l’intervenant en guise de compte-rendu sur les nombreuses facettes d’une bureaucratie hissée au rang de sport national privilégié au sein de l’administration. C’est pourquoi, le mécontentement d’une partie non négligeable des Algériens est souvent légitime et provient essentiellement des difficultés qu’elle rencontre dans la satisfaction de ses droits civiques», admet-il. Dans cette logique, il répètera que «la bureaucratie a gangréné l’administration algérienne». De ce fait, «elle constitue à la fois l’une des raisons de l’agressivité qui caractérise le comportement des citoyens et la source principale de la corruption qui est devenue un véritable fléau social», a-t-il soutenu, non sans souligner que «certaines parties ne manquent pas d’instrumentaliser ce mécontentement pour porter atteinte aux institutions de l’Etat».
Ce qui exige une réplique de cet Etat, car «les bureaucrates malintentionnés doivent être dénoncés et sanctionnés, pour ne pas véhiculer une image négative de l’administration algérienne, au sein de laquelle il existe de nombreux fonctionnaires dévoués et intègres», poursuit M. Younès, recommandant en outre d’«alléger au mieux les procédures administratives afin de réduire la pression psychologique qui agresse les algériens».
C’est donc d’une situation peu reluisante que le médiateur de la République va rendre compte au président de la République. Ce qui pourrait même pousser Abdelamadjid Tebboune à passer à l’action dans le traitement de certains dossiers, dont ceux ayant trait aux changements attendus depuis plusieurs semaines au niveau des hautes hiérarchies.
Pour rappel, il y a quelques jours, M. Younès avait annoncé qu’un rapport contenant une série de propositions et de solutions sera transmis au président de la République et sera accessible par la suite aux citoyens pour consultation. Le médiateur de la République a souligné que le document a été élaboré par son instance depuis sa création, et qu’il compte 8797 requêtes, 2800 audiences et 2023 réunions, à travers ses structures nationales et régionales. «Ces statistiques seront accompagnées d’une analyse et de propositions concrètes pour combattre les fléaux observés», a-t-il précisé. <