L’instance de la Méditation de la République boucle une année d’existence et son président, Karim Younès, devrait à cette occasion remettre prochainement au chef de l’Etat un rapport, le premier du genre, sur ses douze mois d’activités à travers les villes et régions du pays, au contact d’une Algérie fâchée avec ses institutions, parce que, selon lui, aux prises avec l’administration et un monstre bureaucratique qu’il ne cesse de dénoncer comme une source de désordre et un danger pour la cohésion sociale dans le pays. Entretien.

Reporters : 17 février 2020-17 février 2021. Une année est passée depuis votre nomination par le président Tebboune au poste de Médiateur de la République. Selon vos récentes déclarations, vous allez à cette occasion remettre un rapport au chef de l’Etat. Quand allez-vous le lui remettre ?
Karim Younès :
Le rapport relatif au bilan d’activités de l’institution de médiation, de l’analyse des données recueillies et des recommandations formulées, pour la première année d’existence de cet organe, est prêt. Il sera remis en son temps au Président de la République.

A moins d’une nécessité de réactualiser les chiffres que vous avez donnés récemment, la Médiation de la République a eu à traiter depuis une année, à travers ses structures nationales et régionales, 8 797 requêtes, à accorder 2 800 audiences et à organiser 2 023 réunions. Quand on a fait tout ce travail, complété par des visites dans les régions, on en sort avec quel regard sur le pays ?
Il est évident que le nombre de requêtes, d’audiences et de visites sur le terrain ne cesse d’augmenter jour après jour car nous n’arrêtons pas de travailler. Je dirais qu’au vu des doléances des citoyens et des visites effectuées dans certaines régions du pays, nous avons relevé beaucoup de réalisations qui font la fierté de notre pays, avec notamment un large raccordement en infrastructures routières, électricité, eau et gaz. Avec l’ambition de faire toujours mieux, nous avons relevé quelques insuffisances au niveau de certaines régions, que nous n’avons pas manqué de signaler aux secteurs concernés, dont une partie a trouvé rapidement écho auprès de responsables consciencieux. Cependant, la majorité des requêtes citoyennes concerne les problèmes rencontrés pour l’obtention, dans des délais raisonnables, d’un droit auprès de l’administration, dont la lenteur bureaucratique pour les uns et le bocage malsain pour d’autres, créent des tensions au sein de la société et encouragent le mécontentement à l’égard de tout ce qui représente l’Etat.

Une fois votre rapport remis au président Tebboune, vous projetez d’organiser un débat national sur les conclusions et les recommandations contenues dans ce document. Qui sera convié à ce débat ? Et quelle en sera la nécessité quand on constate que ce qui vous révulse n’est presque jamais présent dans les discussions publiques ; on parle, ici, de l’administration et de la bureaucratie profondes…
Nous avons, logiquement et conformément aux règles de fonctionnement de l’institution de médiation, destiné en premier lieu le bilan de nos activités au Président de la République, initiateur de cet organe. Les résultats de cette démarche de médiation n’ont d’intérêt que s’ils sont également communiqués aux différents acteurs de la vie sociale pour une meilleure prise en charge et, à travers les médias, à la population algérienne, pour l’assurer d’une écoute attentive et réactionnelle des problèmes soulevés de la part des pouvoirs publics. L’invitation concerne donc les représentants des secteurs concernés, sous l’œil attentif et évaluateur des médias.

A quoi serviront les résultats de ce débat ?
Les débats servent à recueillir les analyses et suggestions des acteurs de la vie sociale, afin d’améliorer les prestations en direction du citoyen. Ils contribueront, je l’espère, à mieux comprendre les attentes des Algériens et à répondre de façon plus efficace et plus rapide aux problèmes rencontrés dans leur vie quotidienne

Le contexte politique dans le pays, actuellement, est à la mise à jour du calendrier électoral et à l’organisation de législatives anticipées. En termes d’audience et de visibilité, le pensez-vous propice au débat sur les problématiques que vous soulevez et les dépassements que vous dénoncez ?
Le Président de la République s’est engagé à prendre toutes les mesures nécessaires à l’amélioration des conditions de vie des Algériens. C’est dans ce cadre qu’il a décidé de créer l’institution de médiation, afin d’être à l’écoute des citoyens. Le calendrier opérationnel suit son cours normalement et je pense que les résultats des activités de la médiation contribueront à rassurer la population quant à la prise en charge de ses soucis quotidiens et pourront ainsi la convaincre à s’engager davantage dans tout ce qui touche sa vie de tous les jours.

Dans le mot très politique que vous avez rédigé récemment, le 17 février précisément, vous vous en preniez aux «sectaires» et aux «esprits gelés» qui entravent, selon vous, la démarche voulue par le chef de l’Etat. Qui sont-ils ? Et à quels niveaux font-ils bloc pour «pourrir» la relation citoyen-institutions et services publics ?
Nous avons effectivement relevé et dénoncé quelques esprits de blocage, pour ce qui concerne la prise en charge des droits civiques des citoyens. On les retrouve à différents niveaux d’exécution ou même de décision, parfois involontaires et liés aux traditions de lenteur de notre administration, malheureusement parfois intentionnelles, alimentant ainsi la mentalité de corruption qui est devenue un fléau dangereux au sein de notre société.

A reprendre vos constats, vos discours et vos déclarations, le caractère conflictuel de la relation de l’Algérien avec son administration, au sens général du terme, on pense à toute cette médiation et intermédiation qui auraient pu être faites à l’échelle associative et parlementaire, par exemple, avant même la création de l’Autorité que vous présidez. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas pour qu’un associatif, ou qu’un député plutôt, parce qu’il est proche des centres de décision, ne fasse pas ou ne parvienne pas à faire ce travail ?
Le Parlement est composé de représentants élus du peuple. Logiquement, c’est le rôle de ces derniers d’aller à l’écoute des électeurs et de prendre en charge leurs préoccupations. La mission de l’élu ne se situe pas exclusivement au niveau de l’enceinte de l’APN ou du Conseil de la Nation. Il y a du travail à entreprendre sur le terrain, en allant vers le citoyen pour l’écouter et lui apporter l’aide nécessaire à la résolution de ses droits légitimes.
C’est dans ce cadre, que j’appelle à une implication plus importante de notre jeunesse, notamment à la faveur de la mise en place imminente du Conseil national de la jeunesse lors des prochaines joutes électorales, afin de participer concrètement à l’édification d’une nouvelle Algérie, telle que revendiquée par le mouvement citoyen du 22 février 2019.

Que faire quand on sait qu’un médiateur n’est «ni procureur», comme vous dites, ni «avocat des administrés» ?
J’ai eu à rappeler, à plusieurs reprises, notamment lors de la conférence nationale des 17 et 18 décembre 2020 et des rencontres régionales avec les délégués locaux, que notre rôle est d’accompagner le citoyen dans la facilitation d’obtention de ses droits, avec le concours des responsables des secteurs concernés par les requêtes. La mission du délégué de la médiation n’est ni de se substituer à l’administration locale ni aux élus locaux, mais de travailler avec leur apport, dans un cadre de complémentarité, pour améliorer les conditions de vie du citoyen

On vous voit agir sur le dossier des «zones d’ombre», en sollicitant avec succès le concours du ministère de l’Energie, notamment en ce qui concerne l’alimentation en gaz et en électricité des communes et villages qui n’en ont pas. Qu’en est-t-il des autres départements ? On pense entre autres au ministère de la Solidarité qu’on n’a pas beaucoup entendu…
Le Président de la République a particulièrement insisté sur la nécessité d’accorder plus d’intérêt aux zones d’ombre, en identifiant leurs besoins et en les prenant en charge le plus rapidement possible. C’est dans ce cadre que j’ai effectué un certain nombre de visites à l’intérieur du pays afin de toucher de plus près aux problèmes soulevés par les citoyens reçus lors des audiences accordées.
J’ai ressenti une profonde satisfaction, après le règlement d’une partie non négligeable des problèmes soulevés au niveau des zones d’ombre, grâce notamment à la compréhension et l’adhésion des responsables de secteurs concernés, tels que l’énergie, les ressources en eau, l’environnement, auxquels je tiens à rendre hommage. Ainsi, des villages des différentes contrées du pays ont pu bénéficier de projets de raccordement à l’électricité, l’eau et l’assainissement, dans des délais les plus rapides possibles. Quant au ministère de la Solidarité, il a probablement son propre programme et un calendrier opérationnel.

Un mot pour terminer…
Au terme d’une première année d’activités intenses, qui nous a permis de toucher de près les difficultés rencontrées par le citoyen dans l’accomplissement de ses tâches quotidiennes et la concrétisation de ses droits légitimes, je comprends le mécontentement et la frustration ressentis. La bureaucratie et son corollaire, la corruption, ont hélas profondément infecté notre société.
Chacun de nous, au niveau de la responsabilité qui est la sienne, doit apporter sa contribution pour mettre un terme à ce fléau dangereux pour la stabilité de nos institutions. Les médias doivent également jouer pleinement leur rôle de relais des citoyens, afin d’assainir notre administration et protéger l’intégrité de ceux qui continuent à la servir honnêtement.
Le citoyen doit se mobiliser et s’impliquer plus efficacement dans la gestion de ses espaces, à travers le mouvement associatif. Se contenter d’être spectateur de ce qui se passe dans le pays ne servira pas les intérêts des Algériens et ne contribuera pas à l’édification de la nouvelle Algérie, à laquelle aspire la population et pour laquelle elle s’est exprimée de façon noble et pacifique à travers le Hirak du 22 février 2019.
La construction par la nouvelle génération de l’Etat algérien doit impérativement poursuivre sa course dans un monde nouveau, et ce, eu égard à la carte politique imposée par les puissants.
Nous avons intérêt à conforter nos institutions par une adhésion réelle et totale de notre peuple qui, seul, peut assurer la stabilité de ses institutions, sa viabilité et sa crédibilité pour exister et s’adapter aux impératifs d’un monde volatile et incertain.
De nos jours, le monde entier connaît la limite et la vanité de ces comportements anachroniques. La réponse politique est dans l’investissement total dans la mouvance nouvelle, débarrassée des scories conjoncturelles, bien ancrée dans l’évolution du temps, porteurs d’indices réels de changements pour constituer le moteur de la construction de la société de demain.
La conscience nationale aspire à trouver les solutions politiques qui garantiront des modèles de développement plus justes, plus équilibrés et plus équitables. Car voilà bien le défi, il s’agit de promouvoir l’insertion de l’Algérie dans la géopolitique émergente du XXIe siècle, celle marquée par l’apparition de nouvelles puissances qui pourraient remettre en cause la domination de l’Occident, d’être présente et active afin de se construire une place aux côtés de la Chine et de l’Inde, de la Russie qui se relève et du Brésil. Ces nations aspirent à devenir des puissances planétaires sur le plan économique et militaire.
Nous avons une place à leur côté. Dans ce contexte, bannissons les discours éculés, qui chloroforment plus qu’ils n’éveillent. Passons vite à l’action de façon ordonnée, mais résolue.