Dr Karim Ouaras est maître de conférences à l’Université d’Oran 2. Il y enseigne la sociolinguistique, la sémiologie, l’analyse du discours (critique) et la méthodologie de la recherche. Il est également chercheur associé au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle et directeur adjoint du Centre d’études maghrébines en Algérie. Ses travaux de recherche portent, entre autres, sur la pratique du graffiti et l’espace public en Algérie, le patrimoine matériel et immatériel, les langues, les identités, l’État-nation, la politique linguistique et le contact des langues au Maghreb. Il revient dans cette interview sur la pratique du graffiti à laquelle la revue Insaniyat du CRASC a consacré un numéro double.

Reporters : Dans son numéro double sorti récemment, la revue Insaniyat du CRASC s’est penchée sur le graffiti dans les pays d’Afrique du Nord. Pourquoi ce choix et pourquoi aborder la thématique sur cet ensemble régional ?
Karim Ouaras : Ce choix obéit essentiellement à deux facteurs qui se conjuguent et se renforcent mutuellement. Le premier est personnel, le second collectif. Pour le choix du thème, il convient de souligner que mon intérêt scientifique personnel est surtout porté sur les graffiti en Algérie auxquels j’ai consacré un mémoire de magistère, une thèse de doctorat et un certain nombre d’articles scientifiques, et j’y travaille encore. Les graffiti ont toujours attiré mon regard par les langues et les signes qu’ils injectent dans l’espace public et par la grammaire qu’ils impriment aux espaces habités. Quant à la dimension nord-africaine du projet, elle s’inscrit dans la logique des sciences sociales et humaines qui sont appelées à emprunter la voie de la comparaison à l’échelle micro et macro. Cette réflexion sur les graffiti locaux s’est donc transformée graduellement, avec le concours d’un nombre important de chercheurs et de jeunes doctorants d’ici et d’ailleurs, en un champ de recherche émergent qui a ses particularités propres.
Il peut paraître ambitieux d’explorer les graffiti à l’échelle nord-africaine, mais cette perspective comparative s’est imposée d’elle-même vu que cette pratique a longtemps été « négligée» scientifiquement de ce côté-ci de la Méditerranée. Cela va sans dire que comparer les dynamiques langagières des différents pays composant cet ensemble géographique nord-africain est susceptible d’ouvrir de nouvelles pistes de recherche pour les jeunes doctorants qui d’ailleurs s’intéressent de plus en plus à la question complexe de la langue et de tous les enjeux qui la sous-tendent dans le contexte nord-africain et maghrébin plus particulièrement. Les travaux de recherche dédiés aux graffiti contemporains commencent à émerger çà et là en Afrique du Nord, surtout suite aux bouleversements politiques qui y sont intervenus à partir de 2011. Ceci m’amène à dire que le souci de comparer les différents terrains de recherche dans cette aire géographique a conduit nos pas vers ce travail collectif qui était au final plus qu’une nécessité. Pour comprendre les phénomènes sociaux et leurs logiques, les sciences sociales ne se bornent pas à l’étude d’un seul cas. Croiser les regards sur les phénomènes que l’on observe est le moteur de toute recherche qui se propose de s’y pencher.
C’est dans ce sillage que s’inscrit la publication de ce numéro thématique d’Insaniyat. Mais concrètement, il est le fruit d’un travail d’équipe réalisé dans le cadre d’un projet de recherche que j’ai dirigé au CRASC entre 2016 et 2019, enrichi par d’autres contributions d’un grand apport venant de Corse, d’Egypte et du Maroc, d’où la dimension nord-africaine et méditerranéenne de ce projet. Pour inscrire dans la durée cette dynamique transversale, nous envisageons d’organiser, si la situation sanitaire le permet, un colloque qui, nous l’espérons, réunira les chercheurs qui se penchent sur ce phénomène sociolangagier dans le pourtour méditerranéen. Cette étude globale sera certainement confrontée à quelques écueils en termes d’approche et d’analyse, tant l’on sait l’hétérogénéité et la complexité qui caractérisent à la fois les graffiti et les sociétés qui les mobilisent comme médium d’expression dans l’espace public. Une démarche réflexive croisée saura relever ce défi.



Ce choix ne répond-il pas aussi au souci d’engager la réflexion sur un sujet peu, sinon très peu abordé ?
Toute publication scientifique est censée alimenter le débat sur l’objet qu’elle interroge. Ce double numéro d’Insaniyat se donne pour objectif de lever le voile sur un phénomène omniprésent dans l’espace public nord-africain en essayant d’en faire un champ de recherche à part entière, car il recèle d’importantes indications sur les logiques et les mutations qui caractérisent les sociétés de cette région du monde aussi bien sur les plans sociolinguistique, anthropologique, identitaire, artistique que politique. Il se donne aussi pour objectif d’engager une réflexion sur ce que disent les murs et les marquages qui s’y adossent dans le contexte nord-africain.
Si la pratique du graffiti a fait couler beaucoup d’encre ailleurs, elle demeure incomprise, voire marginalisée dans le débat académique local parce qu’elle relève de la marge. Elle est souvent considérée comme une souillure ou un simple gribouillage indignes d’intérêt. Cette pratique dans son expression contemporaine n’a donc pas été suffisamment problématisée ni du point de vue des procédés et stratégies qu’elle convoque, ni de celui des contenus qu’elle mobilise dans l’espace public. Ce numéro d’Insaniyat se veut donc une tentative visant à combler un tant soit peu cette lacune en répondant à l’urgence d’examiner en profondeur ce phénomène socio-langagier qui constitue l’une des expressions effectives des mutations linguistiques, identitaires, culturelles et socio-spatiales que connaissent les sociétés nord-africaines, tout en mettant en lumière les recherches locales émergentes dans ce domaine.



Que nous dit l’analyse sociolinguistique des graffiti en Afrique du Nord ?
Se détachant de la linguistique traditionnelle à partir des années 1960, l’approche sociolinguistique se propose d’étudier les rapports qui lient les sociétés à leurs langues pour mieux appréhender les pratiques langagières et discursives qui en découlent. En un mot, la langue ne peut être appréhendée en dehors des contextes dont elle dépend. Les graffiti font partie intégrante de ces pratiques langagières et discursives vu qu’ils se déclinent sous forme d’énoncés linguistiques et figuratifs chargés d’indications renseignant sur la nature complexe des rapports qui se tissent entre sociétés, langues, signes et discours dans l’espace public. Mais la sociolinguistique n’est qu’une approche parmi bien d’autres, qui aide à déconstruire ce phénomène sociolangagier et à comprendre sa mécanique interne, ses graphismes, ses discours et ses énigmes. C’est ce que nous avons essayé de mettre en lumière dans ce numéro double d’Insaniyat en privilégiant un traitement transdisciplinaire de cet objet émergent.
L’analyse sociolinguistique nous permet donc de visualiser la nature des rapports entre les auteurs des graffiti et les langues/signes dont ils se servent pour énoncer leurs discours, comme elle nous permet aussi de cerner les représentations sociolinguistiques, culturelles et identitaires propres aux groupes sociaux étudiés. Dans ce cas de figure, le graffiti peut être utilisé comme moyen d’évaluation des politiques linguistiques prônées par les Etats nationaux en Afrique du Nord. Enjeux de pouvoir dans cette aire géographique, la langue et ses nombreux corollaires s’imposent aujourd’hui comme un chantier urgentissime à assainir sereinement loin des idéologisations galopantes qui ne font qu’aggraver les malaises des sociétés nord-africaines. Si nous sommes prisonniers de nos langues et de nos identités, c’est parce que ces dernières ont été minorées par des langues et des identités de rechange. Mais le sens de l’histoire finit toujours par triompher, mettre à nu les égarements des uns et des autres, nous rattraper et reprendre ses droits. Les politiques linguistiques, identitaires et culturelles prônées depuis les indépendances sont un réel fiasco dans le sens où elles ont arraché des sociétés entières à leurs langues maternelles, à leurs histoires, à leurs repères et à leurs héritages symboliques, tout en leur coupant l’accès à la modernité. Les concepteurs et les promoteurs de ces politiques homogénéisantes et exclusives portent une immense responsabilité dans la crise pluridimensionnelle qui prévaut dans ces pays. Le discours de haine aux relents ethniques qui surgit en Algérie depuis juin 2019, suite à l’interdiction de l’emblème amazigh, n’est que le résultat de cette négation de soi, conçue et entretenue dans le cadre d’une politique linguistique dirigiste. C’est à ce niveau que le danger nous guette. Les graffiti ont le mérite de dire crûment ces réalités que l’on se refuse de voir. De ce fait, ils constituent le creuset du proscrit et du non-dit.
Partant donc d’un socle méthodologique transdisciplinaire, les différentes contributions contenues dans ce numéro de revue ont exploré la genèse, les expressions, les outils et les discours des graffiti dans les espaces publics nord-africains et renseignent sur les malaises et les dynamiques qui traversent les sociétés appartenant à cette région du monde. De cet ensemble cohérent, on peut dégager trois sous-ensembles centrés respectivement sur les pratiques et les usages du graffiti, la rhétorique et l’esthétique de la contestation, et les dynamiques et stratégies langagières et discursives inhérentes aux graffiti.

Quelle est l’approche la plus appropriée scientifiquement dans l’étude de cette question ?
Vu les spécificités de chaque terrain ciblé dans le cadre de cette étude collective, le traitement de la problématique du graffiti s’est fait, comme je viens de le mentionner, dans une perspective transdisciplinaire regroupant la sociolinguistique, l’analyse du discours, l’ethnométhodologie, la science politique, la psychologie, l’histoire, la sémiologie, la sociologie de l’art et la géographie sociale. Chacune de ces disciplines a jeté un éclairage sur les plis sémantiques de cette pratique langagière spontanée et insaisissable en adoptant une perspective à la fois interprétative et compréhensive. Seule cette approche parcellaire et éclatée est capable de percer l’univers complexe du graffiti.
Pour constituer les corpus de notre étude, nous avons mené des enquêtes de terrain dans les différentes villes ciblés dans le cadre de ce projet (Alger, Bastia, Casablanca, El-Hoceima (Rif), Mostaganem, Le Caire, Oran, Tizi Ouzou, Tlemcen, Tunis). Nous avons également mené des entretiens avec quelques graffiteurs qui très souvent préfèrent rester dans l’anonymat pour ne pas s’exposer aux sanctions prévues dans le code pénal. Pour évaluer l’impact des graffiti sur les espaces habités, nous avons mené d’autres entretiens avec les usagers de ces espaces pour voir comment ils reçoivent ces graffiti. On ne peut cerner le sens d’un graffiti sans prendre en compte son auteur, l’espace dans lequel il intervient, le contexte qui l’a produit et les regards qui le reçoivent.

Peut-on considérer l’expression graffitique comme la traduction des mutations sociales qui s’opèrent dans la société ou un espace de contestation auquel recourent ce qui ne trouvent pas d’autres canaux ?
Effectivement, les graffiti opèrent comme une sorte de baromètre qui nous renvoie de précieuses indications sur nos sociétés et les complexités tous azimuts qui les caractérisent. La portée sémantique et sémiotique de ces actes langagiers se mesure à l’aune des contextes socio-politiques et historiques qui les produisent. Ils portent l’empreinte indélébile des contextes qui les englobent et les façonnent. Très souvent, les graffiti constituent un espace de contestation qui échappe plus ou moins au contrôle du fait qu’ils évoluent dans la marge, loin de nos regards normés. Cette marge est chargée de sens et de logique, choses qui, à beaucoup d’égards, manquent terriblement à l’arsenal normatif dans les contextes autoritaires comme le nôtre. Avec une économie de mots d’une efficacité redoutable, une brièveté du tracé inégalable et une charge discursive percutante et remarquable, le graffiti met à nu les errements, les malaises et les contradictions dont font preuve les sociétés nord-africaines et les États qui les gouvernent.
Les graffiti réalisés par exemple dans le contexte du hirak sont éminemment politiques. Désobéissants et transgressifs à l’égard du régime politique en place, ces graffiti puisent dans les revendications du peuple algérien pour les traduire concrètement sur les murs. Avec les apports et les avancées considérables des réseaux sociaux, ces graffiti éphémères transcendent les supports muraux, leur espace traditionnel, pour envahir l’univers du net qui leur assure circulation et pérennité. La scène du graffiti algérien est bouillonnante en expressivité et en créativité. Le mouvement révolutionnaire Hirak et les graffiti s’alimentent mutuellement dans la mesure où la liberté de dire et de se dire en est l’objectif commun. Cette phase historique de notre histoire assigne aux graffiti des fonctions hautement politiques en en faisant un moyen de communication politique alternatif. Les corpus que nous avons constitués dans le cadre de ce projet renseignent sur le degré de maturité politique de la jeunesse algérienne que l’on croyait à tort apolitique. Les graffiti ponctuent la vie politique des sociétés dans le sens où ils mettent en mots et en signes ses différentes expressions. Des graffiti sont également réalisés pour contrer cette révolution en cours. Autrement dit, ils peuvent être au service d’une propagande contre-révolutionnaire.

Des exemples dans ce sens ?
Si l’on revient à l’histoire, les graffiti ont de tout accompagné les moments de crise et les moments révolutionnaires que connaissent les sociétés de par le monde. Ils sont une forme d’engagement social et politique permettant aux graffiteurs de se positionner dans la vie politique de leurs sociétés. Par exemple, le graffiti au temps de la guerre de libération nationale a été mobilisé par les militants nationalistes comme moyen de lutte contre le colonialisme français. Dans les mois qui précèdent l’indépendance nationale, l’OAS en a fait un usage propagandiste contre la révolution algérienne.
Le graffiti-icône « ICI ON NOIE LES ALGERIENS » apposé sur les quais de la Seine après le massacre de centaines d’Algériens, le 17 octobre1961 à Paris, a participé à faire connaître l’histoire d’un crime que la France coloniale a toujours cherché à dissimuler. D’ailleurs la photo de ce graffiti, prise par Jean Texier et Claude Angeli, n’a pu être publiée que dans les années 1980. C’était dans le journal l’Humanité, et depuis, ce graffiti est devenu le symbole de cette répression cinglante du 17 octobre 1961.
Plus récemment, les graffiti ont marqué d’une empreinte indélébile les années de terreur que l’Algérie a connues après les événements tragiques d’octobre 1988 et durant la décennie noire. Le printemps berbère de 1980 et le printemps noir de Kabylie ont également été à l’origine d’une amplification de la pratique du graffiti en Kabylie et dans l’Algérois. Le souvenir du graffiti « LIBERTE » que Kamel Irchenea écrit avec sa main ensanglantée avant de rendre l’âme après avoir été criblé de balles par les gendarmes, le 27 avril 2001 à Azzazga, demeure vivace dans la mémoire collective locale. Ce genre de graffiti ont une valeur patrimoniale qui nécessite préservation, enregistrement, production de savoirs et transmission car ils renvoient à des événements fondateurs de notre histoire. Les graffiti ont de tout temps accompagné la vie politique des sociétés où le droit à l’expression libre est muselé. Notre société n’échappe pas à cette règle. Les conflits sociopolitiques et les détresses humaines trouvent refuge dans les graffiti et y laissent leurs empreintes éphémères certes mais percutantes par la charge de leurs discours. Mais en disant cela, il ne faut pas voir dans le graffiti que l’expression d’une posture contestataire et subversive que l’on veut à tout prix lui atteler. Le traitement scientifique de ce phénomène nous apprend à nous défaire de certains clichés qui sont traditionnellement attachés aux graffiti. Dans le temps présent, les graffiti transcendent cette barrière politique pour se faire une place dans d’autres secteurs de la vie sociale.

Ce phénomène socio-langagier s’exerce-t-il de la même manière dans toutes les villes du pays ?
Il est difficile de répondre de façon exacte à cette question. Pour pouvoir y apporter un semblant de réponse, il faudra s’appuyer sur des études de terrain et des comparaisons rigoureuses. Ceci étant dit, l’Algérie se caractérise par l’hétérogénéité de sa composante sociale, ses espaces, ses langues, ses identités, ses cultures et ses croyances. Chaque ville ou chaque région imprime aux graffiti qui sont les siens une spécificité locale.
Les enseignements tirés des différentes contributions contenues dans ce numéro double d’Insaniyat sont riches en données et en sens, qui confortent cette idée. Les contributeurs ont densément interrogé les spécificités et les fonctions des graffiti dans le contexte nord-africain en mettant l’accent sur leurs habillages linguistiques et sémiotiques et leurs portées discursives. La pratique du graffiti reflète la complexité du tissu social nord-africain et la pluralité pluridimensionnelle qui le fonde. Au statisme et à l’homogénéité fantasmée des États-nationaux, les sociétés nord-africaines répondent par des pratiques et des dynamiques langagières foncièrement hétérogènes. Les graffiti constituent l’une des sphères où se matérialise cette dialectique qui renseigne sur les logiques, les malaises et les attentes des sociétés nord-africaines.

Quid des ressemblances et dissemblances de cette pratique en Algérie avec celle qui prévaut chez les pays voisins de l’Afrique du Nord?
Comme évoqué dans ma réponse à votre précédente question, il faudra des études plus larges pour pouvoir mesurer ces aspects. Quant aux terrains interrogés dans le cadre de ce travail collectif, il y a quelques ressemblances en termes de choix linguistiques et graphiques et en termes de discours que l’on véhicule à travers cette pratique. Cependant, les graffiti diffèrent en fonction des contextes qui les produisent dans la mesure où ils reflètent les dynamiques inhérentes à ces contextes. Les graffiti peuvent donc être, entre autres, l’expression d’une revendication quelconque, d’une appropriation de l’espace, d’une propagande ou d’une création artistique, en prenant des formes diverses et variées. Ils font partie de la mémoire de la ville et témoignent de l’imaginaire collectif. Cette pratique socio-langagière donne à l’espace une dimension hautement sémiotique, dialogique et discursive. Les mots et les signes qui s’affichent sur les murs de nos espaces habités nous renvoient de précieuses indications sur nos sociétés et les dynamiques qui les traversent constamment. Ils sont la manifestation explicite des mutations profondes que connaissent nos sociétés.
Partie prenante des décors urbains et des dynamiques de l’espace public, jadis strictement contrôlés par la doxa, la pratique du graffiti participe aux mutations sociales locales en leur donnant corps et en les révélant. D’où l’intérêt et l’urgence de les étudier en en faisant un objet de recherche à part entière. C’est ce à quoi ce numéro thématique d’Insaniyat tant attendu, voudrait contribuer.