Entretien réalisé par Nordine AZZOUZ et Leila ZAIMI
Reporters : Vous travaillez beaucoup sur les questions relatives à l’éducation et surtout à l’intelligentsia diasporique algérienne, dont la réalité est à nouveau révélée par la crise sanitaire mondiale, des médecins formés en Algérie sont aujourd’hui au front contre la Covid-19 dans des hôpitaux en Europe et ailleurs. Pourquoi ces compétences médicales décident-elles de partir, alors que certaines n’ont pas dans les pays d’accueil, en France, par exemple, le statut et la considération qu’elles méritent ?
Karim Khaled : Dans le dernier livre publié en janvier 2020 intitulé les «Intellectuels algériens. Exode et formes d’engagement», aux éditions Frantz-Fanon, j’ai évoqué la problématique de la fuite des compétences algériennes depuis 1847 à nos jours sous forme de quatre moments générationnels. Il est question de rappeler que la conjoncture et l’urgence du moment ne peuvent expliciter cette problématique récurrente depuis plus de 170 ans au moins. La Covid-19 a juste accéléré les évènements et mis à nu les soubassements socio-anthropologiques qui ont toujours régi et structuré le champ de la connaissance et de ses porteurs en Algérie. Le fin fond du problème est à la fois d’ordre culturel et politique. Les compétences algériennes issues de l’université nationale sont otages de deux facteurs essentiels, qui relèvent de la dynamique historique propre ; le communautarisme, gardien des formes hégémoniques qui empêchent l’émergence des «Je» pensant en dehors du contrôle social organique et l’hégémonie politico-idéologique imposée depuis l’Indépendance comme «raison d’Etat», soldée dès 1963 par une symbolique hautement significative qui consiste à la domestication de l’Ugema lors du 1er Congrès du FLN après l’Indépendance. Ces deux hégémonies, comme produits de l’histoire, se combinent et s’articulent pour empêcher toute forme d’autonomie des espaces de production de la connaissance et de compétences. L’Algérie se trouve, depuis, otage de ses propres «politiques» et rattrapée par son histoire. La fuite des médecins n’est qu’une partie apparente de l’iceberg. Les départs massifs, entre autres, des médecins algériens, malgré le risque de déclassement dans leur pays d’accueil, s’expliquent par cette mémoire intellectuelle douloureuse entretenue et porteuse de récits anciens et d’expériences vécues (exemple de médecins violentés en 2018) qui forment ce que je qualifie de foyers migratoires dormants. Si l’émigration et l’immigration sont deux facettes de la même pièce de monnaie, pour le cas de l’Algérie, les conditions d’émigration sont déterminantes. Pour l’Algérie, il s’agit de la fuite et non de mobilité. Pour les autres pays, où les systèmes politiques sont plus ou moins ouverts et compétitifs, la question se pose en termes de mobilité «naturelle». La question de la fuite des compétences professionnelles dont les médecins est liée à la dignité humaine et non à la question de «salaire» et de «belle vie» comme le veulent les tenants des logiques scientistes et les producteurs-reproducteurs de savoirs sur commande. Les médecins ne se réduisent pas à de simples unités statistiques interchangeables. Ils sont à la recherche d’une dignité confisquée. Au détriment de leur déclassement, notamment les débuts de leur installation, les médecins se disent «au moins, le rêve est possible et les règles du jeu sont respectées dans un Etat de droit». Il est, plus ou moins, «à l’abri des faux problèmes» du quotidien. Je pense qu’il faut faire de la psychanalyse de notre histoire et de nos histoires… car sans l’histoire on risque de raconter des histoires. Les médecins et toutes les autres catégories de métiers intellectuels se sont trouvés dans des postures d’exilés de l’intérieur, la pire des violences intérieures.



A combien évaluez-vous aujourd’hui le nombre de médecins algériens exerçant en France et à l’étranger ? Peut-on à leur propos identifier des trajectoires bien définies ? Et quels rapports entretiennent-ils avec le pays d’origine, sur le plan professionnel s’entend ?
La statistique en Algérie est problématique pour des raisons, encore une fois, d’absence d’autonomie relative des champs de production des connaissances et des savoirs. Tant la nature a horreur du vide, les sources des chiffres relèvent de la spéculation des uns et des autres. A ce moment-là, l’usage des chiffres devient un enjeu politique. C’est pour vous dire à quel point les chiffres officiels sur le nombre exact ne sont pas publiquement disponibles. Des estimations de certains organes et institutions internationales annoncent des chiffres qu’il faut prendre avec précaution, ceci n’exclut pas l’ampleur des départs. Un collègue économiste de la santé (Zenati Ahcene) a déjà calculé, en 2012, le taux de fuite global, en France seulement, qui est de 23,56%, dont 43,41% pour la psychiatrie, elle est la spécialité la plus touchée par le brain drain, suivie par l’ophtalmologie (29,27%), la radiologie (28,43%) et l’anesthésie-réanimation (27,97%)». On constate que la majorité des fuites concerne surtout les psychiatres. Il faut ajouter le nombre considérable d’infirmiers(e)s évalué à plus de 10 000 seulement en France. Il faut ajouter à ces départs les coûts de la formation alloués par le Trésor public.
S’agissant des trajectoires migratoires des médecins algériens, il faut rappeler que notre modèle d’analyse de la migration intellectuelle algérienne se dessine sous forme de quatre moments fondateurs ; une forme d’archéologie ou de «tectonique intellectuelle», sous forme de quatre moments générationnels ou chaque «âge» est porteur de ses propres caractéristiques, et ceci, depuis 1847 à nos jours. Il est question de retracer les différentes trajectoires des élites algériennes sous le prisme des modes et formes identitaires, c’est-à-dire les mouvements migratoires ne peuvent être que des produits des conditions historiques propres. Les destinations ont leurs «backgrounds culturels». Les destinations d’accueil ne sont pas seulement des espaces géographiques, mais des espaces socialement construits et collectivement fantasmés par les migrants. Ces quatre âges, en l’occurrence «l’âge d’appartenance (1830-1910), l’âge des références épistémiques antagonistes (1910-1962), l’âge des illusions et des volontaristes (1962-1990) et, enfin, l’âge des désillusions et des ruptures (1990 à nos jours). Les quatre âges peuvent se résumer en deux grands blancs géographiques, le «monde» musulman – Dar El Islam (l’Orient – Cham et le Maghreb), et le monde occidental. Entre les deux mondes, se reproduisent et se modifient les trajectoires migratoires des élites algériennes, d’une manière transgénérationnelle, dont celles des médecins. Ces derniers temps, la tendance est vers le monde occidental et dans d’autres situations vers le «monde musulman», une fois installé dans l’un des pays de l’Occident, selon les opportunités offertes sur la base des filières, des spécialités, accompagnées par le «background culturel-identitaire» de base, on a ce que j’appelle l’habitus migratoire ; c’est-à-dire les prédispositions socialement acquises de chaque sujet migrant dans son pays natal. Les choix ne sont pas des hasards, mais de l’histoire ; hasard comme produits des histoires individuelles et de l’histoire collective.
Concernant le troisième volet de votre question, il est important de rappeler que les retours sont avant tout une mémoire. Cette dernière est liée aux conditions de départ de chaque sujet migrant. Vouloir seulement la quantifier, notamment pour le cas des compétences, c’est systématiquement entretenir l’absence-invisible malgré la présence-visible de ces compétences qui font le bonheur ailleurs, mais qui ont des collègues d’ici vivant dans des conditions dérisoires touchant à leur estime de soi. De ce point de vue, il faut, de mon point de vue, nuancer entre les retours nostalgiques et les retours stratégiques, dont la différence est dans les valeurs ajoutées apportées à l’Algérie. Or, toute la problématique du retour est liée aux conditions politiques de l’Algérie, de sa diplomatie dynamique, des conditions d’autonomie de l’économie et de l’université-recherche.
On vous a entendu expliquer dans des médias et lire dans vos publications que la question de la destination de ces compétences s’expliquerait aussi par des considérations relatives à des préférences culturelles, voire religieuses, notamment pour ceux qui choisissent les pays du Golfe comme terre d’accueil et de travail. Jusqu’à quel point ce constat tient-il, alors qu’on considérait jusqu’à présent que la grande motivation de l’intelligentsia diasporique était les conditions de travail, de la recherche et de la qualité de la vie ?
Le choix des destinations n’est pas fortuit, comme je l’ai expliqué en haut. L’émigration/immigration est une mémoire qui se transmet entre générations et groupes sociaux. Dans cette mémoire se fabriquent des goûts et des dégoûts par rapport aux destinations. Ces mêmes prédispositions migratoires sont liées systématiquement aux valeurs culturelles et sociales de chacun. Ce que j’ai expliqué dans le premier âge de l’émigration intellectuelle algérienne n’a rien d’authentique avec le deuxième et ainsi de suite. Cela dit, entre les grandes vagues d’émigration, il y a ce que j’appelle le transgénérationnel ; c’est-à-dire, le point commun qui structure ces vagues est la fuite des hégémonies et la recherche des épanouissements, à la fois, professionnels et sociaux. Les conditions de travail et la qualité de vie sont combinées et ajustées en transaction avec l’identité sociale des sujets migrants. Cela dit, toutes les problématiques issues des conditions d’immigrations sont liées justement aux «aires culturelles» portées par les émigrés dans leurs conditions d’immigrés que Sayad Abdelmalek a bien analysé dans les trois âges de l’émigration algérienne. Les nouvelles vagues de migrants intellectuels cherchent, en se basant sur l’histoire de la migration, à s’installer dans des pays où la vie harmonieuse avec leurs valeurs initiales est possible. L’ajustement identitaire, une fois installé, reste toujours problématique à des degrés différents, selon les pays d’accueil. C’est dans ces conditions qu’on trouve toute une mosaïque de destinations des Algériens dans le monde. Les destinations classiques, la France, malgré son poids historique dans les mouvements migratoires, ne sont plus les mêmes. Le Canada est devenu la destination préférée, comme l’a bien expliqué Meriem Hachemi Alioui, notamment pour la période des années 1990.

En dépit de tout, on peut observer qu’il y a parmi les compétences nationales qui réussissent à l’étranger et qui y travaillent des expériences de retour. Vous en parlez dans une de vos contributions en 2012, en évoquant les «retours nostalgiques» et les «retours stratégiques». Où en est-on aujourd’hui sur cette question par rapport à ce que vous observiez il y a bientôt dix ans ?
Il faut nuancer entre les discours et la réalité des faits. Les retours sont conditionnés, comme je l’ai annoncé en haut, par des situations socio-politico-économiques de l’Algérie, de son secteur universitaire et de recherche plus ouverts et autonome, mais aussi de l’intérêt symbolique qu’on donne aux nationaux qui résistent toujours pour apporter de la valeur ajoutée pour l’Algérie. La mobilisation citoyenne et patriotique des compétences algériennes lors de la Covid-19 est exemplaire. Beaucoup d’Algériens attendent des signaux concrets, une gouvernance plus transparente et une école performante pour y entrer et y investir… L’Algérie est un pays-continent qui mérite mieux. Un grand gisement de compétences à la foi nationale et diasporique, qui ont besoin juste d’être reconnues en tant que telles. Tous les pays du monde se construisent sur deux paramètres historico-anthropologiques ; le mythe fondateur et le rêve, le reste n’est qu’une affaire du politique qui est censée incarner, institutionnaliser et rendre pratique ces dimensions pour que des groupes sociaux et la société en général inventent, sous forme de contrat social, leurs destins… individuel et collectif.

Ce que l’on constate au détour des contacts et des conversations avec les jeunes étudiants dans les universités est qu’ils restent animés en majorité par l’idée de partir. Comment l’Etat peut-il réagir à ça, alors que ce qui est en jeu est considérable à tous les niveaux ?
Je risque de le répéter, l’idée de partir a pris corps dans la société. La structure des foyers migratoires dormants s’élargit davantage avec les conditions déjà soulevées en haut. En face du problème aigu de gouvernance et la panne de passage à une modernité politique, où le Droit censé réguler les liens sociaux sous forme de contrat social, il est prévisible de voir des vagues importantes de migrations qui touchent toutes catégories sociales confondues. Des couples avec enfants, des vieux, des jeunes filles, des jeunes tout court, sont devenus candidats à la harga. Réagir, c’est avant tout comprendre et déceler le sens de ces mouvements migratoires avec ses multiples formes qui touchent des jeunes. Ces jeunes issus de l’Université nationale et des exclus de l’école, livrés à eux-mêmes. Des exclus de l’intérieur, otages de leurs aspirations qui tardent à se réaliser et de voir autour d’eux des modèles de «réussite sociale» qui obéissent à tous les critères sauf le mérite et la compétence. La médiocratie et l’esprit corruptible tuent les espoirs, les rêves et l’initiative citoyenne. Gouverner, c’est prévoir. Or, cette problématique a été déjà soulevée depuis les années 1990. Le peu d’études qui existent sur la question n’a jamais fait l’objet de débats sérieux, puisque l’absence, malgré la présence de cette migration, est bien entretenue et la responsabilité est collective, à différents degrés. Jacques Berque disait, «il n’y a pas de sociétés sous-développées, mais des sociétés sous analysées», c’est le cas, entre autres, de la migration avec toutes ses formes en Algérie. Cette migration, qui tarde à se constituer en objet d’étude académique autonome dans le domaine des sciences sociales, elles-mêmes sous-estimées mais sur-politisées, pour des raisons aussi complexes et difficiles à cerner ici, par les pouvoirs successifs, va amplifier, par cette «méconnaissance institutionnelle», son ampleur. Elle va devenir, à l’image des enjeux climatiques, du terrorisme, du nucléaire… un vrai enjeu entre Etats, surtout dans le bassin méditerranéen.

  • Auteur de «Intellectuels algériens. Exode et formes d’engagement»