Karim Akouche n’écrit pas pour le confort ni pour faire plaisir ou à faire encore dans la bonne conscience. «Déflagration des sens», son dernier roman publié par la jeune et excellente maison des Editions Frantz Fanon, en témoigne ! Son récit est une explosion, mais dont la finalité n’est ni plus ni moins que celle d’un puzzle : une invitation à remonter le fil des folies d’un personnage pas si fou ni aussi étranger qu’on le croirait, mais emblématique d’une société qui, elle, est vraiment déglinguée. Son héros ? Un antihéros plutôt dont on peut croiser des milliers de semblables – et leurs vérités – au coin d’une rue ou en faisant comme lui la queue devant un guichet de visas sans issue ou d’un crédit Ansej sans retour d’investissement. Comment serait-ce possible quand tout est sens dessus-dessous ? A cette question, pas de réponse sauf l’invitation à lire cet auteur vivant au Canada avec les tripes du pays profond, le nôtre. Ici, en guise de mise en appétit, un entretien à bâtons rompus…

Reporters : Vous venez de publier aux éditions Frantz-Fanon «Déflagration des sens», un roman où tout y passe, sexe, religion, politique… Des thèmes qui ne sont pas courants dans le débat public en Algérie. Provocateur ou briseur de tabous ?
Karim Akouche : Le sujet central est la misère du désir en Algérie, en particulier, et dans les pays musulmans, en général. Plusieurs thèmes connexes, et non moins importants, comme la crise sociale, le désœuvrement, la corruption, le fanatisme religieux, la bureaucratie et la falsification de l’Histoire, s’y enchevêtrent pour consolider le tout et tisser la trame du roman. J’ai tenté de nommer les maux profonds et protéiformes de l’Algérie. Par le truchement d’un narrateur iconoclaste, j’ai glissé une langue caustique dans les plaies de la société, j’ai tordu le cou à l’hypocrisie et donné un double coup de boule à la censure et l’autocensure. Je n’en peux plus du puritanisme. Des barricades, visibles ou sournoises, sont érigées çà et là. Des ravins séparent les femmes des hommes, des montagnes de malentendus s’interposent entre les jeunes et les vieux, l’Est et l’Ouest, les Touaregs et les habitants de la côte, les berbérophones et les arabophones, les progressistes et les conservateurs, etc. Il est temps de faire sauter tous les tabous, non pas avec des armes, mais avec la plus poétique des manières, l’art, le roman, le cinéma, le théâtre, la poésie, la peinture…



Dans votre roman, le sexe est un sujet omniprésent et fait charrier un langage, disons, «fleuri», pour ne pas dire licencieux. Transgression ou vulgarité ?
La vulgarité de mon narrateur n’est pas gratuite, je la trouve même, et cela est subjectif, attendrissante. Derrière son langage cru, son côté «écorché vif», se cache une âme sensible. Sous son torse velu palpite un cœur qui saigne. Sa supposée virilité est de la pacotille. Il n’est aucunement machiste, mais romantique, car fragile, vrai, époustouflant de franchise. S’il est passé de Kamal Storah, un homme rangé et bien élevé, à Kâmal Sûtra, un baroudeur, un subversif, c’est qu’il a dû vivre moult frustrations, déceptions, échecs. Incorruptible, ayant le sens élevé de l’éthique journalistique, il a préféré briser sa plume et déchirer sa carte de presse plutôt que de côtoyer les couloirs du pouvoir, les hauts-gradés, les faux-culs, les pleutres, les opportunistes qui ont placé leur cuiller dans le sens de la mangeoire… Par ailleurs, la célèbre pyramide de Maslow nous apprend que si les besoins primaires de l’être humain – comme se loger, boire, manger, aimer, faire l’amour, vivre en sécurité – ne sont pas satisfaits, il ne pourra pas s’épanouir, penser, créer, etc. La misère sexuelle est un frein qui bloque tout : rêve, pensée, révolution, espoir… Elle crée des schizophrènes, des hypocrites, des pervers, des hommes du ressentiment, des bombes à retardement…

Vous avez usé et abusé du droit au blasphème, comme le dit votre éditeur. Vous dites que «l’islamisme est le vrai visage de l’islam (…) c’est comme l’eau et la vapeur…» Invitation au débat ou provocation gratuite ?
Epargner l’islam de la critique, ce n’est pas lui rendre service, c’est le figer dans le passé, le rendre anachronique, le fragiliser ; c’est soulever davantage de doutes sur son contenu, ses versets, son message, son histoire, son Prophète. Il y a dans l’islam plusieurs strates : la foi, l’idéologie, la politique, l’organisation sociale et des mœurs, etc. Le Coran est un texte divin pour certains et, pour d’autres, un texte ordinaire, un texte comme un autre. Qui a raison et qui a tort ? Les premiers ou les seconds ? Je n’en sais rien. Je ne cherche pas à le savoir. Dans ce domaine, il n’y a pas d’objectivité, tout est subjectif. Tant que la foi n’investit pas la sphère publique, tant que le rapport entre le fidèle et son Dieu est transcendant, la cité reste paisible. Par contre, si la foi devient idéologique ou politique, quand elle devient une vérité absolue prêchée par des dévots ou des bigots, c’est-à-dire lorsqu’elle quitte la mosquée et occupe l’école, le trottoir, le café, l’administration… là, elle devient une menace, car elle perturbe le fonctionnement des affaires de la cité. C’est pour cette raison que je suis laïc, que je suis pour la séparation des pouvoirs. Je me permets d’écorcher la citation de Victor Hugo pour l’adapter au contexte algérien : L’Etat chez lui, la mosquée chez elle.

«L’Algérie est une poule qui écrase ses œufs», «une hyène qui mange ses petits», «l’Algérie est schizophrène», des phrases qu’on retrouve fréquemment dans votre texte. Sont-elles synonymes de la «déflagration des sens» que vous affichez en titre de votre roman ?
Certains trouveraient mes mots durs quand je parle de l’Algérie et de son système. Je l’assume. Je ne suis pas doué pour le patriotisme artificiel. Je refuse toute fioriture, tout zigzag, toute euphorie, tout bal des candides. L’encre de ma plume n’est pas faite à base d’eau de rose ou de jasmin. Mais, franchement, hormis le stress et les tabous, que produit l’Algérie depuis l’Indépendance ? Rien. Même le pétrole algérien est raffiné à l’étranger. Tout fout le camp. Je me trompe ? Pourtant je ne suis pas de nature pessimiste, j’essaie seulement d’être lucide, autrement dit de montrer ce qu’on refuse de voir, de gratter là où ça fait mal, non pas pour faire le mal pour le mal, mais pour crever les furoncles et participer, un tant soit peu, à la guérison collective… Pour le titre, il est dérivé en partie du concept rimbaldien, «le dérèglement des sens», explicité dans la lettre adressée, en 1871, par le bel Arthur à son ami Paul Demeny : «Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.» Par ailleurs, le mot sens est polysémique, ça signifie à la fois direction, définition, plaisir, sensualité, sensorialité… Kâmal Sûtra, le personnage central, est une sorte de Rimbaud kabyle, une sorte de Si Mohand U M’hand contemporain, un barde qui explose en mots et en musique.

«Oui, les mots sauvent et libèrent, mais ils peuvent aussi blesser et tuer. Les mots ont de la chair, du poids, du plomb, du pouvoir et, parfois, du venin…», écrivez-vous…
Oui, en effet, l’acte d’écrire et celui de lire sont une catharsis, une libération de l’esprit, une purification de l’âme, ou pour reprendre la définition d’Aristote, une purgation des passions. En écrivant mon cycle de la dépossession, les trois romans sur l’Algérie, «Allah au pays des enfants perdus» (dépossession de l’avenir), «la Religion de ma mère» (dépossession du passé) et «Déflagrations des sens» (dépossession du présent), je me suis libéré de beaucoup de jougs. Je me sens enfin léger, un têtard dans une eau douce, prêt à flâner… à qui mieux mieux…

En lisant votre roman, on se prend à croire qu’il s’agirait d’une libre confession, sans orientation précise que celle de laisser ses doigts courir sur le clavier…
J’ai d’abord rédigé un plan de l’histoire avant de l’effacer et de le remplacer par une ossature, un squelette que je devais habiller au fur et à mesure que j’agençais les aventures. C’est la première phrase de l’incipit. «On ne peut pas réfléchir les couilles pleines», qui a bousculé le schéma initial. En me happant littéralement, elle m’a imposé tout, la voix singulière du héros, le rythme accéléré, la forme proche du monologue, l’arrière-fond philosophique et même la longueur du livre.

Pas de message, sinon des cris ?
J’aimerais que ce roman soit d’abord apprécié comme une œuvre artistique, et que le lecteur soit traversé par toutes sortes d’humeurs et d’émotions comme le rire, les larmes, la colère, l’agacement, le désarroi, le questionnement, etc. J’aimerais, également, qu’il soit touché ou bousculé par mon héros. Si j’avais voulu transmettre un message quelconque, j’aurais prononcé un discours, fait de la politique, écrit une chronique idéologique, pas un roman. Un roman, au-delà du contenu et des idées qu’il porte, n’est pas un manifeste, mais un univers insaisissable, ni noir ni blanc, un chantier suspendu par-delà le bien et le mal, un flot d’images, une atmosphère, un style, une forme, une esthétique, une musique. Le romancier ne dicte pas une morale, ne proclame pas une vérité ; son rôle, s’il en a un, est de soulever des questions, d’ouvrir des routes.

D’autres projets d’écriture ?
Oui, un roman sur le thème de la guerre et de la paix. Le héros est un antihéros, un adolescent né dans la faille de l’Histoire, une Histoire avec une grande hache, pour reprendre la tranchante expression de Georges Perec. Après avoir exploré the dirty realism, le réalisme sale, dans «Déflagration des sens», je me frotterai au réalisme fabuleux dans la nouvelle œuvre.

Déflagration des sens, roman, Karim Akouche,
éd. Frantz-Fanon, janvier 2021, 212 p., 700 DA