Reporters : Le président français Emmanuel Macron a eu avant et après son élection à l’Elysée des déclarations qu’aucun chef d’Etat français n’a eues avant lui sur la séquence coloniale.

Il a parlé entre autres de « crime colonial » et appelé l’opinion de son pays à renouveler le regard sur cette période. Pensez-vous qu’il ira plus loin en ce qui concerne l’Algérie ?
Kamel Rachedi : Dans les déclarations auxquelles vous faites allusion, il y a eu des avancées certaines, mais qui ont été suivies ensuite de généralités qui me semblent être une forme d’hésitation de la part du président Macron à trancher définitivement sur la question de la colonisation et les atrocités qui ont été commises par le colonisateur à cette époque. Le chef d’Etat français a parlé pendant sa campagne électorale puis après son élection des atrocités des crimes coloniaux, récemment au Burkina Faso il a évoqué les méfaits des colonialismes européens inscrivant la France coloniale dans un cadre historique plus large et significatif à mes yeux de cette hésitation. Comment va-t-elle évoluer sur ce dossier important pour les Algériens ? On le verra bien. Il est sûr cependant que le chef de l’Etat français, sur cette question précisément, n’a pas les mains libres en France où il existe des courants et des lobbys politiques qui se sont fait une spécialité de l’histoire de France et de « sa mission civilisatrice». De ce point de vue, j’estime que si le processus de décantation de la question mémorielle a connu une accélération risque de perdurer encore dans le temps. Ce qui ne va pas arranger les choses avec la partie algérienne. J’en veux pour preuve les dernières déclarations du ministre des Moudjahidine qui a affirmé qu’il n’y aura pas de concessions sur la question du passé colonial de la France en Algérie et que ce dossier déterminera l’évolution des autres. Cela me paraît excessif, mais significatif d’une question qui semble beaucoup gêner une meilleure régulation de la relation bilatérale entre Alger et Paris.

Hormis la question mémorielle, quels autres dossiers sont en attente de clarification entre les deux parties ?
A reprendre les déclarations algériennes récentes sur la question sécuritaire, il est évident que l’Algérie et la France ont beaucoup à discuter sur le Sahel et le traitement de la menace terroriste dans cette zone géographique qui nous est proche. Visiblement, les deux parties n’ont pas la même approche de la question et la preuve en est que l’Algérie refuse toute hypothèse de rejoindre le G5 Sahel constitué du Mali, de la Mauritanie, du Tchad, du Niger et de la Libye sous parrainage évident de Paris. Plus que la question du Sahara occidental et du soutien français au Maroc dans ce conflit, la sécurisation du Sahel manifeste des divergences profondes de part et d’autre de la Méditerranée. L’Algérie voit d’un mauvais œil un déploiement militaire français aussi important que celui projeté dans le cadre de l’opération Barkhane. Sur la Libye, les deux parties devront à mon avis travailler, s’ils parviennent à le faire, à rapprocher leurs points de vue. Alger n’est pas pour la multiplication des agendas de sortie de crise dans ce pays, or elle perçoit les initiatives de la France comme allant dans ce sens et chercher à faire cavalier seul pour ses seuls et propres intérêts économiques et géostratégiques.
Il reste le dossier économique, j’estime qu’il finira par avancer de lui-même, poussé par les opérateurs des deux rives eux-mêmes, qui ont intérêt à faire des affaires. Là, aussi, le processus semble lent, mais il avance en dépit de toutes les contraintes, je présume. Il devrait l’être davantage quand on sait que la France surveille de près la présence économique et commerciale ascendante chinoise en Algérie.

A voir le degré de popularité du président français dans son pays et auprès de son opinion, on a l’impression qu’il peut beaucoup faire et contribuer à faire avancer bien des dossiers en situation de blocage, l’histoire et la mémoire par exemple….
J’ai répondu à cette question précédemment en vous disant que si le président Macron, jeune chef d’Etat délesté des pesanteurs des anciennes sociétés politiques françaises qui ont connu ou géré la période de la guerre coloniale, est programmé pour créer une rupture dans la manière de regarder cette séquence, il n’est pas sûr qu’il ait les mains libres pour le faire. Et puis la popularité en politique, c’est quelque chose de relatif qu’il s’agit de vérifier à chaque fois à l’épreuve du terrain. Les Français veulent avancer doucement et avec vigilance alors que l’Algérie veut régler cette question pour des raisons internes, certainement, car ses dividendes sont énormes, mais aussi pour pousser plus loin le bilatéral algéro-français. On en est là jusqu’à de nouveaux rebondissements.