La quête d’une solution à la crise libyenne aborde, aujourd’hui, une étape décisive avec la tenue à Berlin de la Conférence internationale sur la situation dans ce pays. Pour Kamel Rachedi, professeur en droit et relations internationales à l’université d’Alger (3), la balle est plus dans le camp des deux parties libyennes en conflit. Sans minimiser le poids des puissances étrangères sur la question libyenne.

Reporters : Le président Abdelmadjid Tebboune prend part aujourd’hui à la Conférence internationale sur la Libye à Berlin. Quelle sera, à votre avis, la teneur de la parole que portera la diplomatie algérienne à cette occasion ?
Kamel Rachedi : L’Algérie assiste à ce congrès avec un poids considérable et ce, pour plusieurs considérations. Il faut noter d’emblée que ce rendez-vous réunit les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité, USA, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne. Il y aura aussi des pays qui ne manquent pas de poids au niveau régional, à savoir l’Egypte, les Emirats arabes unis, la Turquie, sans oublier bien entendu l’Allemagne, qui est le pays organisateur de cet événement sous l’auspice des Nations unies.
Il convient de souligner à cet effet que l’Algérie a toujours œuvré pour ne pas s’ingérer dans les affaires internes de ce pays et que cela constitue une constante dans sa politique étrangère. A cet élément, il faut rappeler que l’Algérie a appliqué à l’égard des deux parties belligérantes une position d’équidistance, une approche basée sur un équilibre. Sans perdre de vue par ailleurs que le conflit qui dure dans ce pays constitue une menace directe contre la sécurité stratégique de l’Algérie, qui compte des frontières de plus de 1 000 km avec le voisin libyen. La crise a ainsi duré du fait qu’en plus des deux parties belligérantes essentielles que sont le Gouvernement de l’union nationale, reconnu par la communauté internationale, et l’armée nationale libyenne dirigée par Khalifa Haftar, il y a aussi des groupes et des milices terroristes armées, d’autres qui font du trafic d’êtres humains et celui de stupéfiants, sans parler des mercenaires.
Ce décor suffit pour dire que cette région est devenue hors-la-loi libyenne et internationale. Par conséquent, il y a ce risque de voir ces groupes armés terroristes s’infiltrer en Algérie, ou même un flux de réfugiés si jamais l’une des parties en conflit l’emporte sur l’autre. Ce qui constitue une menace pour la stabilité de notre pays et même la région toute entière. L’autre facteur à prendre en considération réside dans le fait que la solution pour cette crise doit être exclusivement politique à travers le dialogue entre les parties libyennes elles-mêmes.
La dernière considération a trait au fait que l’Algérie va présenter sur la table l’impératif que cette Conférence de Berlin refuse l’ingérence étrangère en Libye ainsi que la présence des forces étrangères étrangères sur son territoire. Cette position sera une réponse aux velléités d’intervention du président turc Erdogan qui a décidé d’envoyer des troupes miliaires pour « soutenir le Gouvernement d’union nationale de Tripoli contre les troupes de Haftar ».
Autrement dit, l’objectif de cette conférence est de parvenir à la signature d’un cessez-le-feu et commencer un dialogue entre les parties de la crise libyenne.
Quels peuvent être les atouts de l’Algérie pour faire valoir son approche ?
Je pense que l’Algérie détient quelques cartes qui lui permettront de jouer un rôle important dans cette Conférence et ce, du fait qu’elle ne s’est pas ingérée dans les affaires internes de ce pays. Cela constitue une constante dans sa politique étrangère et lui a permis d’assurer une impartialité entre les parties loin de tout soutien financier ou militaire pour une partie contre l’autre. Elle a aussi défendu le respect de la légitimité internationale représentée par le gouvernement reconnu par les Nations unies et la communauté internationale.
Pensez-vous que le ballet diplomatique, enregistré ces deux dernières semaines à Alger, est annonciateur d’un rôle algérien dans la résolution de la crise en Libye ?
Effectivement, cela peut indiquer que notre pays a retrouvé son rôle géopolitique et son poids dans la région après l’élection du président de la République, en décembre dernier, en commençant à entreprendre une diplomatie offensive dans le dossier libyen après s’être contentée de jouer ce que certains appellent « la non-ingérence négative » et aussi la diplomatie négative et ce à l’égard de toutes les questions internationales notamment celles liées à ce que certains appellent le printemps arabe.
Cela s’est fait après la maladie de l’ex-Président démissionnaire Bouteflika qui a conduit à un retrait total de la scène internationale. De ce fait, l’Algérie peut jouer un rôle distingué dans le règlement de la crise libyenne malgré les tentatives de certains pays, comme la France, les Emirats arabes unis, la Russie, la Turquie et l’entité sioniste, d’entraver ses efforts diplomatiques en raison des intérêts stratégiques de ces pays en Libye, un pays qui contient les plus grandes réserves africaines en pétrole et en gaz, un marché d’armement et une zone de transit pour les trafiquants de migrants illicites vers l’Europe.

Quelles sont les décisions possibles qu’annoncerait la Conférence de Berlin ?
Parler de la réussite de cette conférence et des décisions qui en émaneraient dépendrait davantage de la présence des deux parties en conflit. L’aile de Khalifa Haftar, d’un côté, et le gouvernement de Tripoli, de l’autre. En clair, plus que le rôle des parties étrangères, la balle est dans le camp des deux parties libyennes. Sans minimiser bien entendu le poids des puissances étrangères sur ce dossier. Il faut aussi que soit évité le scénario de voir Haftar quitter le congrès sans la signature d’un cessez-le-feu comme il l’a fait à Moscou, avec l’appui de certains pays. Nous avons vu aussi comment Moscou n’a exercé aucune pression sur lui pour la signature d’un cessez-le-feu.
Je pense que la première décision serait d’entériner la signature d’un cessez-le-feu ainsi que l’établissement de mécanismes pour la transition démocratique en Libye sous l’auspice des Nations unies. Cela mènera vers des élections présidentielles et législatives et ensuite déterminer comment rebâtir ce pays.