Entretien réalisé par Sihem Bounabi
Reporters : De plus en plus de spécialistes parlent des risques d’une quatrième vague coïncidant avec la période hivernale. Quelles seraient, selon vous, les mesures préventives qu’il faudrait prendre afin d’anticiper les formes graves de la maladie et les risques de saturation des hôpitaux ?
Pr Kamel Djenouhat :
Tout d’abord, c’est évident que les mesures préventives restent globalement les mêmes, mais il faut savoir que ces mesures ont connu une évolution en fonction des vagues successives. Au début, on a insisté sur le lavage fréquent des mains, le port du masque et la distanciation physique. Ensuite, le concept a changé avec la 3e vague, où il y avait beaucoup de tests antigéniques disponibles et on conseillait aux personnes de faire des tests antigéniques pour les membres de la famille et les proches car ces tests étaient plus accessibles et moins coûteux que les tests PCR.
Ce qui fait que le concept des mesures préventives a changé, on est passé des mesures barrières à la généralisation des tests antigéniques.
Aujourd’hui, ce qui a changé par rapport aux précédentes vagues, c’est la disponibilité du vaccin anti-covid en Algérie largement accessible. Et la meilleure des préventions, actuellement, est la vaccination massive. Il faut être conscient, que même s’il y a une accalmie, actuellement, le virus circule toujours tant que l’on n’est pas arrivé à zéro cas contaminé par le covid.

Le fait que le virus circule toujours renforce-t-il les risques d’une nouvelle vague ?
Là aussi il y a un mais. Il faut savoir que le profil immunitaire de la population algérienne a changé. Le premier point est que, maintenant, il y a plus ou moins onze millions d’Algériens vaccinés. Le deuxième point est que le variant Delta a fait beaucoup de dégâts et beaucoup de gens ont été touchés. Mais, paradoxalement, les personnes qui ont été touchées par ce variant ont, en quelque sorte, vu leur immunité reboostée, car c’est un peu l’équivalent d’un rappel de vaccin.
On est donc plus ou moins entre 50 à 60 % de la population qui est déjà immunisée. C’est un chiffre que je donne sans que cela soit encore confirmé par des études. On n’a pas encore fait sortir nos résultats préliminaires, mais je me permets d’avancer ce chiffre.
De ce fait, de mon point de vue personnel, même si le virus de la covid est toujours présent et qu’il y a un risque d’une nouvelle vague, je ne pense pas qu’il y aurait une vague proprement dite, mais plutôt un rebond. C’est-à-dire une petite augmentation des cas de contaminations et non pas la vague virulente que nous avons connue par le passé. De ce fait, cela m’étonne fort que nous allons revivre le cas où les structures sanitaires étaient dépassées.

Justement, la grande crainte actuellement c’est le risque de saturation des hôpitaux avec la combinaison de la présence des virus hivernaux et celui de la Covid…
Au début, certes, il y avait la problématique de la disponibilité des lits d’hospitalisation. Et même si le ministère avait réclamé que 2 000 places soient libérées sur Alger pour les malades covid, il s’est avéré que les sources d’oxygène au niveau des structures hospitalières ne fonctionnaient pas.
Ce qui fait que la troisième vague nous a permis de réparer et de prendre en charge les défaillances. De plus, grâce aux investissements de la tutelle et des donateurs, la plupart des structures hospitalières sont dotées maintenant d’appareils d’oxygène et de nombreux hôpitaux ont installé des générateurs d’oxygène. Je pense, et cela reste mon avis personnel, qu’il n’y aura plus de problème d’oxygène. Et s’il y en a dans les structures hospitalières, le premier qui doit être sanctionné est le directeur, responsable de la structure. Car on n’a plus le droit de jouer avec la vie des Algériens, aujourd’hui, un homme prévenu en vaut deux.

Et concernant les risques de recrudescence des virus hivernaux ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que les maladies respiratoires, en général, se transmettent d’un pays à un autre par les voyageurs. L’année passée, il n’y avait pratiquement pas de cas importants de grippe car les transports aériens étaient fermés. La grippe généralement commence de l’Asie et d’Australie ensuite et se propage en Europe et en Afrique. Pour le peu de cas de grippe qui ont été enregistrés, leur propagation a été rapidement endiguée du fait des mesures barrières imposées à cause de la pandémie de la covid et qui sont les mêmes qui protègent de la propagation de la grippe.
Par contre, cette année, avec le lancement de la vaccination massive et les contraintes de la relance économique, les transports aériens ont été rouverts et, comme vous le savez, nous vivons dans un monde globalisé qui facilite la circulation des virus. Nous avons déjà remarqué au niveau des structures hospitalières la réapparition des virus hivernaux comme la grippe, nous avons également constaté chez les enfants qu’il y a beaucoup plus de bronchiolite et d’infections respiratoires. Le constat est que ces virus sont réapparus avec l’ouverture des frontières et donc, si la même personne qui a chopé le virus de la grippe attrape aussi le virus de la covid, cela va forcément évoluer vers une forme grave. C’est pour cette raison que nous insistons sur le port du masque dans les espaces fermés et avons lancé un appel aux Algériens à se faire vacciner. Je suis toujours pour un pass sanitaire pour un un espace fermé.

Et qu’en est-il de l’importance de se faire vacciner contre la grippe ?
Il faut savoir que chaque année dans le monde et même en Algérie, on enregistre des milliers de décès à cause de la grippe. En général, ce sont des catégories de personnes à risque qui font des complications comme des bronchites ou, généralement, des complications pulmonaires. Les personnes vulnérables, en l’occurrence, les personnes âgées, les malades chroniques et les femmes enceintes, d’autant plus que dans une conjoncture de pandémie, il est impératif de se faire vacciner contre la grippe. Si en plus, ces personnes contractent le coronavirus, c’est certain qu’elles auront des complications qui peuvent mener au décès. C’est pour cela que les personnes ciblées par le vaccin antigrippal doivent se faire vacciner contre la covid. Le vaccin covid ne protège pas contre la grippe et le vaccin antigrippal ne protège pas contre la covid.

Quels conseils donnerez-vous aux Algériens à la veille de cette saison hivernale ?
Le premier conseil, je leur réitère mon appel d’aller se faire vacciner, même ceux qui ont contracté le coronavirus, ils doivent
se faire vacciner 3 à 4 mois après leur rétablissement. Le deuxième est de rester toujours vigilant, car aucun expert ne peut vous
donner avec certitude l’évolution de la pandémie. Même nous, en tant qu’expert, on est en train d’apprendre avec cette pandémie et même parfois on se contredit d’un mois à un autre, car il y a toujours de nouvelles informations sur ce virus qui apparaissent et qui changent notre vision et notre conception de la pandémie.