Le nom ne vous dit peut-être pas grand-chose. Kamel Boulahia est un binational expert en consulting sportif. Né en France de parents algériens, il est installé en Suisse présentement. Après avoir mis son expérience au service de son pays de résidence et travailler un peu partout en Asie, il veut contribuer à la relance du sport en Algérie.

Ses sollicitations du MJS ont été vaines. Il a donc choisi Reporters pour faire parvenir sa voix aux responsables et montrer son intention de mettre sa pierre à l’édifice. L’homme de 58 ans cherche à développer le monde du sport Dz.

 

Reporters : Pourquoi voulez-vous travailler en Algérie ?
Kamel Boulahia : Je veux contribuer. Le problème, c’est que quand je m’adresse à des responsables, j’ai l’impression qu’ils craignent pour leurs compétences. Je ne suis pas là pour prendre leur place. Je viens comme consultant et je veux amener un plus au niveau scientifique.

En gros, vous voulez d’abord faire l’état des lieux puis contribuer à faire changer les choses ?
Oui, je veux surtout améliorer les performances. Par exemple, aujourd’hui en Algérie, on travaille toujours avec la VMA. C’est une méthode qui date de 20 ans déjà. C’est mon ami Georges Gacon, aujourd’hui au Qatar, qui l’a élaborée et ‘’scientifisée’’. Se baser sur ça pour préparer les équipes n’apporte pas grand-chose. Ce n’est plus du spécifique. Là c’est pour la globalité, mais, aujourd’hui, le sport est spécifique. A ce niveau, on parle de performance. Quand vous gagnez, vous savez comment vous avez gagné. Mais quand vous perdez, tout le monde met son grain de sel et c’est ce qui provoque les ‘’disbalances’’.
Moi, ce qui me manque dans mon palmarès de consultant, c’est la médaille d’or olympique. J’ai tout eu dans ma carrière comme head coach des staffs techniques dans certains pays. J’ai beaucoup travaillé en Asie pour des instituts nationaux. Là-bas, vous demandez à un athlète de faire 400 abdos, le gars il les fait sans un sourire ni grimace.

A vrai dire, en Algérie, c’est ça le problème, les athlètes ne sont pas vraiment arrivés à un certain niveau. Vous ne trouvez pas ?
Dans les techniques de formation modernes, il faut s’inspirer du management. Avec ça, on peut changer beaucoup de choses. Aujourd’hui, la méthodologie de formation en Algérie doit être revue. Je cite, par exemple, la préparation olympique pour Rio 2016 n’était pas correcte à 85%. Comment voulez-vous faire une préparation en altitude quand l’objectif est à basse altitude. Comment !
Le seul coureur qui devait se préparer en altitude, c’était Taoufik Makhloufi et lui a eu des résultats. Il y avait aussi le décathlonien Bouraâda qui a réalisé de bonnes performances…
Oui, Makhloufi s’entraînait hors-circuit comme on dit dans le domaine. En Suisse, je travaille avec des athlètes hors-circuit. Il y en a qui ont été vice-champions olympiques. Champions du Monde…

Pouvez-vous nous citer des noms ?
Oui bien sûr. Stéphane Lambiel en patinage artistique, l’équipe d’Inde des U21 (hockey sur gazon) en 2000 et Julien Wanders aujourd’hui. Lui, il fait 28.20 sur 10 000 m et il a 21 ans. On l’appelle le Kenyan blanc. Il s’entraîne trois mois au Kenya. Il revient 5 semaines à Genève. On fait une évaluation puis il repart. Moi, en tant que spécialiste dans la préparation et planification, quand je dis que vous allez être au top à une date, vous le seriez. Maintenant, il y a des circonstances qui peuvent entraver le processus. Le moindre retard peut provoquer un chamboulement psychologique. Le métabolisme stresse et ça peut changer un départ de la course. Il n’y aura plus le même impact. Ça c’est pour la course. Maintenant, dans le sport d’équipe, quand je vois un échauffement et l’état d’esprit des joueurs, je peux savoir quel sera leur rendement.

Donc vous pouvez prédire la performance à partir de l’attitude des joueurs ?
Non. Vous dites que c’est l’attitude, mais ce n’est pas l’attitude. C’est le comportement. Je peux vous dire que ce joueur peut rester sur le banc parce qu’il n’apportera pas de plus-value au onze. Je vais vous raconter une anecdote. L’année passée, j’avais contacté la JS Kabylie et le président Hannachi. Je lui avais fait une offre.

Une offre, c’est-à-dire ?
Il avait juste à me payer le voyage et la chambre d’hôtel. C’est tout, je ne demandais rien d’autre, mais je lui ai certifié que son équipe n’aura pas les mêmes résultats. J’ai dit : «il vous reste X matchs, si vous y allez de cette façon-là, vous gagnerez 5 matchs sur 12 tout au plus. Et tout le monde sait que l’équipe a frôlé la relégation alors qu’elle aurait pu remporter 8 ou 10 matches autrement». Il y a deux mois de cela, j’ai contacté Doudane et je lui ai dit qu’il y a une dominante négative dans l’équipe. Vous n’allez pas pouvoir gagner de matches de la sorte et le mieux que vous puissiez faire ce sont les matchs nuls. Vous pouvez voir les résultats du club aujourd’hui.
Ça, on peut l’améliorer en sachant l’état de l’athlète et surtout au compartiment dans lequel il joue. S’il a un rendement de 35 ou 40%, ça ne sert pas à grand-chose. Il faut rentabiliser chaque secteur. Il ne s’agit pas de maximiser un rendement, mais de l’optimiser.
L’idée est donc d’apporter une contribution pour le sport algérien où il y a un potentiel énorme. Or, on confond les capacités avec le potentiel. Tout est démesuré.

Oui, on aimerait bien savoir ce que vous faites exactement et quel serait votre rôle dans cette relance du sport algérien que vous souhaitez tant ?
A la base, j’ai été un athlète. J’étais juste le champion de la famille (rires). Ensuite, j’ai fait des études de préparation physique.

Des diplômes ?
Oui. J’ai un Suisse olympique I (équivalent entre le II et III brevet d’Etat français). Un brevet d’Etat I en athlétisme en France et un certificat de coach FIH qui vaudrait un instructeur FIFA en plus d’être un expert jeunesse et sport qui forme des moniteurs du secteur. Je suis de parents immigrés et en suite j’ai vécu un peu partout. Angleterre et Asie pour finir en Suisse.

Et vous avez des contacts avec le ministère de la Jeunesse et des Sports en Algérie ?
Ah, c’est bien que vous me posiez cette question. C’est une galère! Pour moi, Yahia Guidoum (ancien patron du MJS) était le seul qui avait du caractère et une certaine transparence.
La FIH (Fédération internationale de hockey) m’a approché pour que je sollicite les autorités algériennes afin de créer une sélection de hockey sur gazon pour les Jeux africains de la jeunesse 2018 en Algérie. Sachant que l’Algérie est le seul grand pays en Afrique à ne pas avoir une sélection de hockey sur gazon. J’ai donc envoyé une lettre de projet au ministère. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas de réponse. Quant au second projet, c’était de développer le sport (élite et masse) en Algérie. Ça serait bien de guider tout ce monde qui fait du sport à la forêt de Bouchaoui. Leur donner une éducation pour canaliser les citoyens qui désirent faire du sport. Mais cette éducation, il fallait qu’elle provienne d’un garant qui aurait était le MJS pour qu’elle soit crédible.

Il y a eu quoi par la suite ?
Du coup, après avoir vu que ma lettre n’a pas eu de suite. J’ai envoyé une autre directement à la présidence avec les deux projets en question. Cette dernière intervient. Le MJS me répond via la présidence. Seulement, il me répond pour un seul projet, à savoir la création d’une fédération pour le hockey sur gazon en me disant ce qu’il faut faire pour la mettre en place. Parmi les conditions, il fallait créer des clubs d’abord. Or, nous voulions faire un peu comme pour le rugby. C’est-à-dire mettre en place une sélection avec des Algériens expatriés pour participer au JA 2018 puis vulgariser la discipline. Manifestement, ce n’était pas possible. Je pense qu’il y a des passe-droits au niveau national. On avait même les joueurs qui étaient disposés à faire partie du projet. J’avais été auditionné par le secrétaire général du MJS, mais j’avais l’impression que c’était la même casquette à tous les niveaux.
Six mois plus tard, je demande une audience au ministre. J’envoie un fax de Suisse. J’ai eu la confirmation qu’ils l’ont reçu. J’envoie aussi un courrier par poste et il est reçu. Je me déplace en Algérie. Une personne me dit que mon fax a été reçu et me montre mon courrier avec le sceau du bureau d’ordre dessus. Cela veut dire que j’ai déposé moi-même le dossier et qu’il a été confirmé. C’était donc une confirmation. Or, moi je l’ai juste envoyé. Pour moi, ce dossier s’est perdu et il n’est jamais arrivé au ministre. A ce niveau-là, c’est un peu grave.

Pour revenir à Makhloufi, il est sans entraîneur depuis un bon bout de temps. Pensez-vous pouvoir le prendre en charge ?
Pour ma part, je ne suis pas un entraîneur. Je m’occupe surtout de tout ce qui est planification de la préparation. Je fixe aussi les récupérations et la régénération et les programmes de musculation. C’est très important dans un cycle. Je peux l’aider dans ce domaine-là. Je pense qu’il a quelques années encore devant lui. J’en suis convaincu qu’il a la capacité de lancer les sprints à 200 m de la ligne d’arrivée.

Oui, mais il a eu beaucoup de pépins physiques aussi…
Je pense que sa musculation pose problème pour son cas. S’il modifiait légèrement sa musculation, il aurait plus d’amplitude dans sa foulée et plus de répondant dans le sprint final. C’est un faux-lent. Là, il est à la limite du volume musculaire plutôt que la masse musculaire. C’est ce qui cause des blessures.

Que pourriez-vous apporter au sport algérien ?
Pour faire court, je dirai que le football n’est pas une science. L’athlétisme n’est pas une science. Mais le sport est une science. Et c’est de là qu’on part. Il s’agit de découvrir la fibre puis la travailler. Après, il faudra travailler et développer les points forts. Les points négatifs on les minimise au maximum. Pour moi, l’Algérie doit être dans les 4 premiers du ranking africain tous sports confondus.

 

Sur quoi vous vous basez-vous quand vous dites cela ?
Aujourd’hui, il y a une corrélation. L’Algérie est la quatrième puissance économique d’Afrique en plus d’être la deuxième puissance militaire après l’Egypte. On joue souvent avec ces critères, mais le sport c’est presque le néant. Il n’y a pas de développement en la matière. Même pour les sport-étude, on copie toujours sur les Français. Pourquoi on ne s’adapte pas sur un autre système néerlandais, italien, allemand ou américain tout simplement ? II ne faut pas qu’un athlète soit dépendant de son diplôme, mais c’est le diplôme qui doit dépendre de lui. C’est donc un moyen pour aider les athlètes mais il y a la structure et l’organisation qui doivent être revues.

Vous êtes dans la préparation physique. En équipe nationale de football, ce poste est vacant. Etes-vous en mesure de pouvoir l’occuper ?
En 2007, j’ai été sollicité par Fodil Tikanouine (ex DTN de la FAF) pour l’analyse vidéo des performances des filles qui ont joué la CAN au Nigéria à l’époque.

Donc vous faites de l’analyse vidéo aussi ?
Oui, en effet. J’ai même un logiciel que la FAF n’a pas. Elle travaille avec un logiciel qui est dépassé.

Quel est le nom du logiciel en question?
C’est Sportcode Elite. J’avais envisagé de travailler de nouveau avec la FAF et Tikanouine, mais il a été remercié. J’ai écrit à la FAF mais Kheirdeddine Zetchi n’a même pas daigné me répondre. Et pour ce qui est du poste de préparateur physique, il ne m’intéresse pas. Je ne veux prendre la place de personne. Je recommande qu’il y ait un coach chef pour plusieurs préparateurs physiques. Et celui-ci doit être en contact avec les préparateurs de tous les clubs algériens et européens où évoluent nos joueurs.

Il manque quoi pour que notre football progresse ?
Vous savez, dans le football algérien, il y a beaucoup de carences. On arrive à détecter des footballeurs, mais jamais de bons arbitres et entraîneurs. Le football algérien, aujourd’hui, il est à 35% en dessous de son seuil. C’est une marge assez conséquente pour progresser. Quand je suis parti en Corée du Sud, on était 5 étrangers mandatés par le Comité Olympique coréen. Les Coréens nous ont dit que leurs athlètes étaient à 99% déjà et qu’il manquait le 1% pour que la préparation soit parfaite. C’est pour vous dire comment pensent les gens ailleurs.

Aujourd’hui, selon vous, qu’est-ce qui a changé dans les rapports entre les entraîneurs et les athlètes ?
Je pense qu’aujourd’hui, il y a plus de dialogue que de la communication. Avant, l’athlète exécutait les entraînements. Désormais, il s’agit de le mettre dans les meilleures conditions pour qu’il se donne au maximum. Ça ne sert plus à rien de pousser à bout un sportif de haut niveau sachant que la performance est mesurable.

On vous laisse le soin de conclure…
Je pense qu’il y a moyen de changer beaucoup de choses dans le sport algérien. Il faut juste mettre les choses en place. Il y a la structure et l’organisation. Si vous avez une bonne structure et la mauvaise organisation, c’est la pagaille. Si vous avez une mauvaise structure et une bonne organisation il y a moyen de réussir parce que l’organisation compense. En Algérie, on se plaint toujours des infrastructures, mais on a du potentiel. Il faut faire bouger les choses. Nos parents ont fait la révolution et nous, on est en train de la bouffer. Notre jeunesse peut entreprendre une nouvelle révolution. On parle beaucoup de politique, mais le développement peut passer aussi par le sport.