Kamel Ait Cherif est un spécialiste des questions énergétiques et de l’économie d’énergie. Dans cet entretien, il livre quelques aspects importants de son analyse des renouvelable en Algérie et des défis à relever dans son domaine après le retard considérable accusé par le pays pour exploiter son potentiel solaire notamment. Le bilan 2000-2020 demeure très modeste et signale les limites d’une démarche dont nous subissons les conséquences aujourd’hui alors où la ressource manque sérieusement à toute politique sérieuse en matière de transition énergétique. Néanmoins, l’expert suggère des pistes pertinentes en ce qui concerne l’accélération des programmes de développement des énergies renouvelables et de l’économie d’énergie.

Propos recueillis par Khaled Remouche
Reporters : Quels sont les aspects positifs et les limites de la démarche actuelle en matière de développement des énergies renouvelables ?
Kamel Aït Cherif : Permettez-moi avant de répondre à vos questions de dire que le modèle énergétique actuel en Algérie est toujours énergivore. A long terme, ce modèle de consommation énergétique s’il perdure rendra problématique l’équilibre offre-demande pour la source d’énergies fossiles.
Aujourd’hui, avec la croissance substantielle de la consommation interne d’énergie (+14%/an pour l’électricité et 7%/an pour le gaz naturel), ce modèle énergétique, qui s’appuie sur un mix-énergétique à 98% énergies fossiles (30% pétrole et 68% gaz) ne peut être durable, et risque de devenir carrément irréductible dans un proche avenir, si l’on ne réagit pas. A cet effet, la transition énergétique vers d’autres sources d’énergies alternatives, en l’occurrence les énergies renouvelables, se pose comme une nécessité absolue !
Pour revenir à votre question en ce qui concerne les aspects positifs, on peut parler actuellement de la volonté politique et de la détermination du gouvernement algérien à concrétiser la transition énergétique à travers un plan d’action à l’horizon 2035.
Ce plan d’action réalisable consiste à l’exploitation des énergies renouvelables avec le programme de développement de 4 000 MW d’ici 2024 et 15 000 MW à l’horizon 2035.
Par ailleurs, pour les limites de la démarche actuelle dans le développement des énergies renouvelables, c’est le problème de cloisonnement et de coordination intersectoriel, qui est parfois inexistant, qui se pose ! A cet effet, il est impératif de renforcer les synergies intersectorielles en vue de plus de convergence dans la transition énergétique et le développement des énergies renouvelables.
Un autre aspect à prendre en considération pour développer les énergies renouvelables sera celui de la synergie des compétences. Il faudrait travailler en décloisonnement entre les différents secteurs (énergie, transition énergétique, industrie, environnement, etc.).

L’accélération du programme de développement des énergies renouvelables bute sur le problème de financement. Quelles sont les sources de financement à privilégier pour parvenir à une capacité d’au moins 4 000 MW d’énergie électrique à partir d’énergies renouvelables d’ici 2024, un objectif visé par le gouvernement ?
Avant de parler des sources de financement à privilégier pour parvenir à la réalisation des 4 000 MW d’énergie électrique à partir de sources renouvelables, il est judicieux de parler des technologies utilisées, étant donné qu’actuellement le saut technologique dans le domaine des énergies renouvelables (ENR), notamment la technologie du solaire, évolue très vite, ainsi que la maîtrise des coûts d’investissements ENR. Dans ce contexte, il y a lieu de signaler qu’au cours des dix dernières années (2010-2019), l’amélioration des technologies, les économies d’échelle et l’expérience des développeurs dans le domaine du renouvelable ont entraîné une forte baisse du coût de l’électricité provenant des énergies renouvelables. Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena), de 2010 à 2019, le coût de l’énergie a baissé de 82% pour le solaire photovoltaïque, de 47% pour l’énergie solaire à concentration (CSP), de 39% pour l’éolien terrestre et de 29% pour l’éolien offshore. En 2019, le coût de production des énergies renouvelables à l’échelle industrielle était inférieur de 56% à celui du combustible fossile, en l’occurrence le gaz naturel. A cet effet, l’apport des partenaires étrangers détenteurs du process ENR performant pour développer convenablement les métiers des énergies renouvelables en Algérie au moindre coût est indispensable.
Par ailleurs, pour les sources de financement à privilégier pour parvenir à une capacité d’au moins 4 000 MW d’énergie électrique à partir d’énergies renouvelables d’ici 2024, il est impératif aussi d’aller vers un financement extérieur avec un partenaire international en partenariat avec un opérateur national public et/ou privé, et ce, dans l’intérêt mutuel et entendu des deux parties «gagnant-gagnant».

Quelle est votre appréciation sur l’industrie locale de composants ou d’équipements destinés à la production d’énergie renouvelable ?
La filière industrielle du solaire photovoltaïque a pris du retard en Algérie. La majeure partie des projets industriels dans le domaine des énergies renouvelables accusent des retards dans leur mise en œuvre avec beaucoup de lenteurs. Les perspectives sur l’industrie locale de production de kits solaires photovoltaïques nécessitent un savoir-faire technologique international et des moyens de production sur la chaîne de valeur dans les dispositifs solaires photovoltaïques (panneaux solaires photovoltaïques, batteries et onduleurs).

Comment la renforcer pour qu’elle contribue à l’émergence d’une filière d’énergie renouvelable ?
Pour assurer un bon démarrage de cette industrie du renouvelable en Algérie, il est judicieux d’aller vers un partenariat public-privé national et international.
En outre, le plus grand défi pour développer convenablement les métiers des énergies renouvelables (ENR) en Algérie sera de mettre en place une vraie politique de formation et de maintenance dans le domaine des énergies renouvelables, et ce, pour se tenir prêt à pourvoir le moment voulu tous les postes localement.

Comment expliquer que la politique d’économie d’énergie et d’efficacité énergétique soit peu ambitieuse en Algérie ?
Il y a lieu de signaler déjà que durant les années 1980, le secteur de l’énergie a élaboré un modèle énergétique, dont l’objectif essentiel est la rationalisation de la consommation d’énergie et le développement des énergies alternatives, en l’occurrence les GPL et les énergies renouvelables. La production d’électricité qui s’élevait, en 1980, à 1 800 MW est passée à plus de 22 000 MW en 2020 et devrait atteindre 30 000 MW d’ici 2030 (source : ministère de l’Energie), actuellement la part des énergies renouvelables ne dépasse pas les 400 MW. En 1999, il y a eu aussi l’élaboration de la loi sur la maîtrise de l’énergie, et en 2000, la loi sur l’isolation thermique des bâtiments. On constate que pendant cette période (2000 à 2020), nous n’avons rien vu aussi bien au niveau du développement des énergies renouvelables qu’à celui des économies d’énergies et de l’efficacité énergétique. A cet effet, on peut dire qu’en Algérie, le problème ce n’est pas les modèles et les lois sur l’énergie qui n’existent pas, mais c’est la mise en œuvre de la politique d’économie d’énergie qui fait défaut ! Notre pays est confronté à une consommation énergétique qui le contraint à doubler, tous les dix ans, sa capacité de production d’énergie électrique à partir du gaz naturel.
Par ailleurs, la situation et les perspectives du contexte énergétique national ont considérablement bouleversé l’équation énergétique nationale qui se trouve profondément modifiée, et qui risque de créer un déficit structurel entre l’offre et la demande d’énergie interne d’ici 2025-2030.

Que préconisez-vous en matière de mise en place d’un écosystème favorable au développement des énergies renouvelables et en matière de mise en œuvre d’une politique d’économie d’énergie et d’efficacité énergétique plus ambitieuse ?
En Algérie, la situation énergétique en perspective est inquiétante et la sécurité économique est menacée si les pouvoirs publics ne prennent pas les mesures nécessaires en attribuant sans tarder une priorité absolue à la transition énergétique. Il s’agit d’intégrer, maintenant, des énergies renouvelables dans la stratégie d’offre énergétique à moyen et long termes, tout en accordant un rôle important aux économies d’énergies et à l’efficacité énergétique. La problématique énergétique nationale nécessite une transition vers un mix énergétique équilibré et la maîtrise des nouvelles technologies et de développer des systèmes productifs plus efficaces et moins énergivores.
Plaider pour un modèle économique de consommation d’énergie basé sur l’économie d’énergie et l’efficacité énergétique dans les secteurs des ménages et transport en Algérie devrait s’imposer comme un but stratégique à atteindre ! Par conséquent, maintenant, il est impératif pour l’Algérie d’accorder la priorité à la maîtrise de la consommation interne d’énergie, non à la croissance de la production d’énergie fossile !
Changer de modèle de consommation d’énergie, appliquer la réalité des prix de l’énergie, mettre fin aux gaspillages sont autant de mesures pour faire face au triple challenge de la demande interne d’énergie et des besoins d’exportation.
La solution passe par la recherche d’autres sources d’énergie alternatives, en l’occurrence, les énergies renouvelables. Mais aussi mettre en place des mesures fortes afin d’orienter nos modèles de production et de consommation énergétique vers les trajectoires respectueuses de l’environnement et de l’économie d’énergie. Une politique de vérité des prix de l’énergie, le développement et l’encouragement aux solutions non polluantes seront tout aussi indispensables pour assurer le déploiement de la trilogie : sobriété énergétique, efficacité énergétique, énergies renouvelables.
Le plus grand gisement d’énergie en Algérie serait celui des économies d’énergies évalué à 20% d’après certaines études. Des gestes éco-citoyens nous permettraient d’économiser 8 millions de tonnes d’énergies. Le taux de gaspillage de l’énergie en Algérie représente environ 20% de la production nationale d’énergie.