PAR NAZIM B.
L’affaire née de la diffusion par la chaîne privée Al Hayat TV d’une émission, dont les déclarations tenues par l’ancien député Nordine Aït Hamouda sur d’illustres noms de l’histoire du pays (Emir Abdelkader, Messali El Hadj, Houari Boumediène) ont suscité la polémique, a connu depuis dimanche soir un rebondissement avec la mise sous mandat de dépôt de l’invité de Habet Hannachi, patron du média et animateur de l’émission en question.
Ancien député du RCD (1997-2002) puis élu une deuxième fois sur une liste d’indépendants pour la législature interrompue (2017-2022), Nordine Aït Hamouda a été arrêté samedi dans la ville de Béjaïa après avoir donné une conférence avant d’être présenté devant le juge d’instruction près le Tribunal de Sidi M’hamed à Alger. Ce dernier a alors décidé de mettre sous mandat de dépôt Nordine Aït Hamouda au moment où aucune information n’a filtré jusqu’à hier quant à l’audition de Habet Hannachi alors que leur arrestation fait suite à une plainte déposée par un groupe de sept avocats.
«Suite à une plainte déposée par nos soins en tant que défense de la partie civile auprès du juge instructeur près le Tribunal de Sidi M’hamed, une enquête a été diligentée», selon l’avocate Bourenane Hasna. La plainte déposée contre l’animateur de l’émission et son invité est construite sur l’article 80 de la Constitution qui évoque «l’atteinte aux symboles de la nation et de la révolution», ainsi que les articles 52 et 66 de la loi 99-07 sur le moudjahid et le chahid. Elle est bâtie également sur d’autres textes, notamment celui contenu dans le code pénal concernant la diffamation (article 87 bis), tandis que l’article 144 bis du code pénal parle «de l’offense au président de la République».
Il faut souligner que l’un des plaignants faisait partie des avocats qui ont déposé plainte contre Saïd Djabelkhir, Lahcen Touati, en l’occurrence, qui a chargé le patron d’Al Hayat TV l’accusant de «danser autour des cadavres de lions», et lui reprochant d’avoir «délibérément» présenté son invité comme «un historien, alors qu’il n’a pas cette qualité». L’arrestation samedi de Nordine Aït Hamouda a été qualifiée de «nouveau dérapage» par le président du RCD, Mohcine Belabbas.
Pour sa part, le sociologue Lahouari Addi qui, tout en désapprouvant les accusations de Nordine Aït Hamouda contre les figures de l’histoire du pays, a dénoncé son arrestation. «Le citoyen Nordine Aït Hamouda a le droit de donner publiquement son point de vue négatif sur des personnalités du récit national. C’est aux historiens et à l’opinion publique diverse de lui répondre et non au juge de le condamner», a-t-il soutenu. Il a ajouté qu’«il y a des citoyens américains qui critiquent Lincoln ou des citoyens français qui traitent de Gaulle de traître. Ni les uns ni les autres ne sont convoqués par la justice de leurs pays respectifs. C’est ainsi que fonctionne la démocratie», estimant que ce débat «appartient aux historiens qui éclairent l’opinion publique et non à la justice».
Soulignant qu’on «ne peut pas obliger quelqu’un, par la menace d’aller en prison, de croire que telle personnalité du récit national est un héros», l’universitaire a relevé que «c’est la connaissance du passé qui répond à cette situation en tenant compte des questions que se posent les nouvelles générations». Pour lui, «l’histoire n’est pas écrite définitivement pour toutes les générations. Nous avons besoin de thèses soutenues à l’université sur l’émir Abdelkader, sur Boumédiène, sur Boussouf, etc. pour sortir le débat du manichéisme qui réduit le passé à deux mots, traître ou patriote». Le 17 juin en cours, l’ancien député a déclaré à propos de l’émir Abdelkader que «tous les auteurs français le qualifient d’ami de la France. Tout le monde sait que l’émir Abdelkader s’est rendu à la France. Tous ses enfants, ses petits-enfants et sa veuve ont reçu des pensions de la part de l’Etat français. Lui-même a reçu la légion d’Honneur de la part de l’Etat français. Tout cela suffit amplement pour savoir que l’émir Abdelkader est un traître». En ce qui concerne l’ancien président Houari Boumediène, le fils du colonel Amirouche a dit à son intervieweur que «s’il y a un mot plus fort que traître, donne-le-moi, car Houari Boumediène est pire qu’un traître, je ne trouve pas les mots pour le qualifier». La polémique née de ces déclarations, désapprouvées par l’opinion publique et surtout par la famille et la fondation de l’Emir Abdelkader, a vite entraîné la suspension de la chaîne Al-Hayat pendant une semaine par le ministère de la Communication sur l’initiative de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav). Cette dernière a également convoqué son directeur Hannachi Habet à qui il a été signifié que son média est l’objet d’une sanction d’arrêt d’une semaine du 23 au 29 juin. Cette convocation est intervenue «après les réactions nationales exprimées suite aux déclarations injurieuses et à l’atteinte aux symboles nationaux», a expliqué l’Arav. n