Le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed d’Alger a requis hier une sévère condamnation de Chakib Khelil. L’ancien ministre de l’Energie risque d’écoper d’une peine ferme de vingt ans de réclusion criminelle et de payer une amende de deux millions de dinars. Il continuera de faire l’objet d’un mandat d’arrêt international lancé contre lui en 2019 et verra ses biens mobiliers
et immobiliers ainsi que ses comptes bancaires en Algérie confisqués. Les anciens responsables à Sonatrach, Mohamed Meziane, Abdelhafidh Feghouli etBoumediene Abbas, risquent une condamnation de dix à quatre ans d’emprisonnement. Le réquisitoire du ministère public pourrait être allégé ou aggravé lors du verdict attendu dans cette affaire emblématique des scandales de corruption et d’abus de fonction qui ont éclaboussé le secteur des hydrocarbures.

Par Nadir Kadi
Le procès de l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil au niveau du pôle pénal économique et financier près le Tribunal de Sidi M’hamed a été largement marqué, hier, par l’annonce du réquisitoire du procureur de la République. L’ex-responsable, toujours «en fuite» à l’étranger, très probablement aux Etats-Unis, risque dans cette affaire de «corruption», dite du «complexe gazier d’Arzew», jusqu’à 20 ans de prison ferme. Le procureur réclame, également, contre le principal accusé à la tête du secteur de l’Energie entre novembre 1999 et mai 2010, la confirmation du mandat d’arrêt international émis contre lui par l’Algérie en septembre 2019, la confiscation de ses biens immobiliers, mobiliers et comptes bancaires et ceux des membres de sa famille, mais aussi d’une amende de 2 millions de dinars. Dossier qui retient, pour rappel, les charges de «dilapidation de deniers publics», «abus de fonction» ou encore «conclusion de marchés publics contraires à la réglementation en vigueur».
L’affaire, qui aurait nécessité à la justice près de deux ans d’enquête, met en avant une série d’interrogations et de soupçons de malversations dans la gestion, la réalisation et le suivi, en 2008, du projet de réalisation d’une complexe gazier à Arzew, dont le coût aurait avoisiné les 275 milliards de dinars, soit 2,5 milliards de dollars. Les accusés, l’ex-ministre Chakib Khelil, mais aussi l’ancien PDG de la Sonatrach, Mohamed Meziane, et son adjoint, Abdelhafidh Feghouli, auraient en effet «privilégié» pour ce projet le Groupe italien Saipem au détriment de la société émiratie «Petrofac», qui avait pourtant présenté une meilleure offre, note l’APS. En ce sens, l’ensemble du procès, ouvert lundi dernier après plusieurs reports, a consisté pour les juges à définir le niveau de responsabilité de chacun des accusés. Cependant, il apparaît que le procureur de la République semble déjà détenir des éléments à charge contre l’ensemble des prévenus. Le réquisitoire a également demandé hier une peine de dix ans de prison ferme et une amende de 1 million DA contre Mohamed Meziane et son ancien adjoint, Abdelhafidh Feghouli. Les accusés, supposés «bénéficiaires» dans cette affaire, notamment les représentants en Algérie du Groupe italien, Gilbert Bulato et Massimo Gallipoli Steal, risquent, quant à eux, jusqu’à dix ans de prison et une amende de 1 million de dinars. Ces actes de malversations auraient, par ailleurs, été couverts par des agents de l’Etat selon les dires du procureur. Ce dernier à en ce sens requis une peine de 3 ans de prison ferme et une amende de 200 000 DA à l’encontre de plusieurs anciens «cadres des Douanes et des transitaires» avec confiscation de leurs biens immobiliers et bancaires.
Quant à la défense des différents accusés présents lors de ces deux journées d’audience, elle a globalement consisté à invoquer la «bonne foi» et le «respect des procédures», mais surtout pour les ex-responsables de la Sonatrach, à incriminer l’ancien ministre «en fuite». En effet, les déclarations de Mohamed Meziane, à la tête de l’entreprise entre 2003 et 2010, et actuellement détenu dans un établissement pénitentiaire à Oran suite à une condamnation dans une autre affaire, affirment que «Chakib Khelil (…) décidait de tout au niveau de la compagnie, à travers des instructions verbales et écrites. Il était un ministre de souveraineté, président de l’Assemblée générale de Sonatrach. C’est lui qui a choisi tous les cadres dirigeants de la compagnie, à l’exception d’un seul, que j’ai moi-même désigné». Et Mohamed Meziane ajoute, selon El Watan, à propos du complexe d’Arzew : «Ce projet a été monté par Chakib Khelil en 2002, alors qu’il était président de l’Assemblée générale de Sonatrach et Directeur général par intérim. C’est lui qui décidait au niveau de Sonatrach.»
Questionné, par ailleurs, à propos du choix de la soumission de l’entreprise Saipem plutôt que celle de Petrofac, l’ancien responsable de la Sonatrach, Mohamed Meziane, confirme que lors de la consultation restreinte «Petrofac était en première position, suivi de Saipem». Cependant, des garanties techniques auraient été demandées à l’entreprise émiratie, et son incapacité à «répondre» aurait en ce sens abouti à son élimination.

127 milliards réclamés et réputation de Sonatrach entachée
Selon M. Meziane «… Petrofac n’avait pas présenté de garanties techniques. Elle a eu dix jours pour lever la réserve, mais elle ne l’a pas fait. Dans ces conditions, c’est la deuxième offre qui est prise, à condition qu’elle soit très proche de la première, et c’est Saipem qui a été retenue». Une explication qui n’a vraisemblablement pas convaincu le juge, ce dernier rappelant, lors du même interrogatoire, les liens présumés entre la famille de Chekib Khelil et l’entreprise italienne : «Saviez-vous que Saipem avait acheté une société appartenant à Arafat Khelil, l’épouse du ministre ? Elle a sous-traité et gagné beaucoup d’argent».
Dossier qui apparaît en ce sens comme particulièrement complexe, il est toutefois certain que les pertes financières sont colossales. Le représentant du Trésor a réclamé plus de 127 milliards de dinars à titre de dédommagement aux entreprises incriminées, mais aussi, selon l’APS, un million de dinars d’indemnisation pour chacun des 40 accusés. Le représentant de la partie civile constitué pour le groupe Sonatrach a, par ailleurs, regretté les «graves» dommages ayant entaché la crédibilité et la réputation du groupe suite «aux manipulations des responsables qui étaient à sa tête».