La condamnation du chercheur en islamologie, Saïd Djabelkheir, à une peine de trois ans d’emprisonnement ferme sans mise sous mandat de dépôt en attendant le verdict, dont ses avocats ont fait appel, a manifesté, comme peu d’occasions auparavant, l’extrême difficulté du débat d’idées aujourd’hui en Algérie, en particulier lorsqu’il est question du religieux, et les risques encourus à produire sur un réseau social une réflexion à contre-courant de la croyance dominante.

Par Halim Midouni
Elle a montré surtout combien la justice, censée se prononcer sur une affaire comme celle de M. Djabelkheir selon la disposition constitutionnelle qui garantit la liberté de pensée dans notre pays, n’est pas à l’abri des contradictions et des paradoxes en cours dans la société et par rapport auxquels elle doit s’élever afin de rendre le droit justement.
Au-delà de la question forcément importante s’il est sérieux pour une magistrate de condamner un chercheur pour avoir exprimé librement, comme ça au passage, une réflexion sur Facebook, un réseau social où il y a de tout et où les épanchements qui le saturent devraient faire sourire un juge plutôt que de lui faire saisir son marteau, tout indiquerait dans l’affaire Djabelkheir que c’est la censure sociale ou la censure socioreligieuse qui a guidé la main lourde de la justice.
Cela se traduit pour l’instant par une sentence ouverte soit sur une condamnation à l’incarcération du chercheur – ce qui parait improbable – soit sur une sanction qui le conduirait à subir une peine légère avec sursis assortie d’une amende à payer.
Mais même dans ce cas-là, qui semble être le plus vraisemblable à supposer, en attendant le verdict définitif, M. Djabelkheir restera coupable aux yeux de cette justice pour avoir exprimé des idées et une opinion qui ne plait pas à la «culture» dominante, car c’est de ça qu’il s’agit aussi, et de ne pas avoir respecté cette «culture» et les convictions qu’elle charrie.
Dangereux, donc, car ce qui est culpabilisé dans l’affaire de ce chercheur en islamologie, c’est son courage à s’exprimer selon les interprétations qu’il a de ses recherches dans le domaine qui est le sien. L’argument semble-t-il avancé par la magistrate pour motiver son jugement est le respect de la croyance religieuse dans un pays où l’Islam est religion d’Etat. Encore plus dangereux puisque même dans ce cas, la religion n’est pas un sujet de droit et que M. Djabelkheir n’a ni prêché l’apostasie ni insulté qui que ce soit parmi la communauté des croyants sur… Facebook.
Autre question tout aussi importante, qui est cet universitaire de Bel-Abbès pour que sa plainte soit acceptée et examinée par la justice pour qu’elle se transforme en condamnation d’un paisible chercheur ? De qui est-il le dépositaire ? Et que représente-t-il pour que son avis ou son ressentiment à l’égard des écrits de M. Djabelkheir se transforme en censure et en condamnation rendue au nom de la République algérienne ? Sur ces interrogations, on gagnerait à entendre ceux qui savent le droit et le pratiquent parce que si notre chercheur est aujourd’hui inquiété pour ses opinions, rien ne garantit que cela ne se reproduise pas avec des conséquences et des développements désastreux.

Lahouari Addi : «Le rapport à Dieu n’est pas d’ordre juridique»
Un risque contre lequel ont mis en garde les universitaires et les intellectuels qui ont réagi à l’affaire Djabelkheir, soulignant que les religions n’étant pas des personnes, mais des idées, elles ne sauraient devenir des sujets de droit. Ainsi, pour le sociologue Lahouari Addi, «le tribunal qui a condamné Said Djabelkhir aurait dû déclarer son incompétence à se prononcer sur une affaire relevant de la conscience religieuse pour une raison très simple: le rapport à Dieu n’est pas d’ordre juridique. Les rapports entre les citoyens sont d’ordre juridique, pas ceux avec Dieu. Dieu n’est pas un sujet de droit, et il n’a ni droits ni devoirs parce que ce n’est pas un être humain avec ses qualités et ses faiblesses. Said Djabelkhir est un chercheur qui pratique ce qu’on appelle dans la tradition musulmane al ijtihad (…) Les résultats de l’ijtihad ne font jamais l’unanimité(…) S’il faut réfuter Said Djabelkhir, c’est par le débat académique et non par le tribunal. La liberté académique et la liberté de conscience sont en dehors des domaines du tribunal que l’Etat charge de protéger l’ordre public et la liberté des citoyens. Said Djabelkhir n’a porté atteinte ni à l’ordre public ni à la liberté de celui qui a porté plainte contre lui», a-t-il écrit.
Pour l’islamologue Ghaleb Bencheikh, dont le point de vue est autrement plus important en raison de ses compétences reconnues en théologie, sa «position a toujours été on ne peut plus claire. Ce qui se passe est un scandale. On ne peut pas criminaliser le débat d’idées. C’est une atteinte grave à la liberté de conscience et la recherche académique. Cette affaire dénote un archaïsme de la pensée que je dénonce. Et soutien à Said Djabelkhir. Ce qui lui arrive est tout simplement inacceptable. La liberté de conscience est bafouée et le débat d’idées est judiciarisé. Tout cela relève de l’archaïsme. J’espère vivement qu’on reviendra à la raison lors du procès en appel. Il faut que la justice algérienne soit digne. On s’est assez donné en spectacle comme cela», a-t-il réagi.
Pour le journaliste et éditeur Arezki Ait Larbi, «au delà du viol caractérisé des libertés d’expression, d’opinion et de conscience, c’est une camisole qui vise à bâillonner les libertés académiques, et réduire au silence les rares esprits autonomes dans une université déjà clochardisée par l’obscurantisme et la régression. Face aux provocations qui poussent à la violence et à l’affrontement, les citoyens sauront faire preuve de lucidité, par une mobilisation toujours pacifique dans la forme, mais sans concessions dans la défense des libertés», a-t-il déclaré dans un registre davantage politique et militant partagé par les défenseurs des libertés et des droits humains. Ainsi, le comité de défense des libertés (CDL) dénonce un «un procès (qui ) revêt la vieille soutane des procès de l’Inquisition quand des savants sont conduits au bûcher pour leur faire expier» leurs «idées hérétiques». «L’acceptation par la justice de ce procès est en soi une prise de position hostile à l’islamologue. Elle trahit la volonté du pouvoir politique, auquel la justice est entièrement assujettie, de faire taire un libre penseur dont les réflexions et interventions publiques sont aux antipodes des propagandistes zélés d’une lecture rigoriste et obscurantiste des textes religieux, à l’ombre de laquelle se dissémine insidieusement le poison mortel de l’idéologie wahhabite».
La Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH), elle, dénonce «la criminalisation des idées, du débat et de la recherche académique pourtant garanties par la Constitution» et «refuse à ce que les salles des tribunaux se substituent aux amphithéâtres des universités, à ce que les tribunaux se transforment en tribunaux d’inquisition». Elle «réitère sa demande de respect des libertés de recherche académique, d’expression et d’opinion, elle rappelle au gouvernement le respect de ses obligations contenues dans les conventions internationales ratifiées par l’Algérie dont le pacte international des droits civils et politiques». La section algérienne d’Amnesty International trouve elle aussi «scandaleux» de condamner à trois ans de prison quelqu’un qui a «simplement» «exprimé son opinion sur des textes religieux». «Les tribunaux n’ont pas à juger les croyances et les opinions religieuses des individus», estime Amnesty. <