Le journaliste est-il l’historien du présent ? Cette vieille interrogation a toujours suscité des réactions de polémique desquelles a toujours triomphé l’idée que, malgré leurs différences de préoccupations et d’objectif, le journalisme peut faire bon ménage avec l’histoire et peut lui servir d’appoint à la condition de la compétence et de l’honnêteté requises avec les faits et les sources. Le livre-témoignage que vient de sortir le journaliste Amer Ouali aux Editions Frantz Fanon nous incite à le penser bien volontiers.

Par Nordine Azzouz
Cet ouvrage, «Le coup d’éclat. De la naissance du fis aux législatives avortées de 1991», est à considérer, en effet, comme un essai de nouvel éclairage sur la période post-octobre 1988 et en particulier des évènements décisifs et dramatiques qui se sont produits voici trente ans entre le printemps-été 1991 et l’hiver 1992. Il relance en cette période anniversaire (juin 1991-juin 2021), qui devrait lui valoir un succès de librairie ou tout au moins un juste intérêt d’un public qui compte aujourd’hui une nouvelle génération de lecteurs, qui n’a connu ni le FIS, ni l’islamisme armé, ni cette folie meurtrière qui a fait de l’Algérie un cas d’étude pour les violences de masse et des stratégies sécuritaires développées contre elles ; devenues, semble-t-il, pour les cercles intéressés partout dans le monde, un modèle algérien d’antiterrorisme…
Comme il sait où il allait mettre les pieds et qu’il allait, à propos d’une séquence historique qui reste à déchiffrer en raison de son lourd bilan humain et matériel, devoir se prononcer sur la relation entre journalisme, histoire et mémoire, son auteur anticipe la question. Il le fait avec la précaution d’indiquer à quelle profession il appartient et de quelle manière il l’exerçait au moment des faits. Il explique de la sorte qu’«un agencier est un soldat de l’actualité qui, dans l’anonymat, traque l’information petite ou grande, pour la mettre au service des médias le plus rapidement». Il ajoute que, pour lui, le FIS n’est pas un sujet «exotique» comme il a pu l’être pour certains envoyés spéciaux de la presse étrangère ou une manière abstraite pour les experts reconnus ou autoproclamés de l’islamisme. «Je l’ai connu et j’ai connu ses militants de près.»
Un tantinet sèche, cette manière qu’il a de mettre un accent grave sur son métier de journaliste, ancien correspondant de l’AFP, et la connaissance de proximité qu’il avait du parti islamiste, ne sont pourtant pas superflues. Elles lui permettent de clarifier le discours de son récit : voilà ce que j’ai vu et vécu, nous dit-il, et libre à nous de le lire comme on l’entend et selon les angles que nos centres d’intérêts ou subjectivités nous dictent. Elles lui procurent un type d’arguments et, disons, de légitimité dont il aura peut-être besoin face aux réactions sur un sujet redevenu à déflagration comme on le voit tous les soirs sur les réseaux sociaux. C’est particulièrement vrai depuis que le Hirak a relancé, surtout sur le tard, l’épuisante, mais inévitable question des islamistes et du rapport à tout projet démocratique, c’est singulièrement visible depuis qu’il a replacé dans le débat la rue qui, après avoir été pour le FIS un lieu de production politique et «théatrocratique» spectaculaire et sans doute aussi décisif que les mosquées, revient avec le mouvement populaire pour le changement comme l’enjeu le plus important de toutes autres formes de représentation et de représentativité dans le pays ; davantage encore depuis que les marches sont interdites.

Le passé au présent
Ce point de perspective est d’ailleurs en partie établi par le journaliste Mustapha Hammouche dans sa préface du livre en mettant en garde contre le danger Rachad, qu’il ne nomme pas, mais qu’il considère, selon une opinion ancrée aujourd’hui chez beaucoup d’Algériens, comme un avatar de la menace permanente d’un islamisme tenté refaire le «coup» d’il y a trente ans en surfant sur la relance actuelle de la revendication démocratique. Ce courant rachadiste est accusé de rebondir sur le dos du Hirak en diffusant la version «négationniste» d’un FIS qui était prêt au compromis démocratique s’il n’avait pas été brutalement dépouillé de sa victoire électorale en janvier 1992. «Plus de deux ans après son éclosion, les péripéties de ce soulèvement populaire ont montré que l’ambition démocratique, continûment exprimée, mais invariablement contrariée», apparaît aujourd’hui comme durablement piégée par le «précédent» de la «décennie noire» : à chaque fois, l’islamisme se manifeste opportunément pour couvrir l’issue du mouvement en cours d’incertitude politique et sécuritaire», prélude Hammouche dans son avant-propos du livre d’Amer Ouali.
De celui-ci, on retient ici deux rappels historiques importants : le FIS a «cannibalisé» l’espace et la parole politiques par la coercition et l’intimidation qu’il pratiquait par la menace de l’enfer et du couteau, mais aussi avec les clameurs des foules hétéroclites qui demandaient à n’importe quel prix leur revanche du système en place depuis 1962. Ses dirigeants les plus influents et les plus radicaux, qui s’étaient défaits des voix dissonantes et dissidentes des rangs du parti, voulaient un gouvernement théocratique et avaient à l’esprit l’option des armes bien avant de remporter les élections qui leur ont été confisquées et bien avant qu’ils ne se heurtent frontalement aux généraux de l’ANP. Ils avaient pour cela le manifeste de la «désobéissance civile» de Saïd Mekhloufi, membres fondateur passé chef du Mouvement islamique armé (MIA). Ils disposaient aussi de leur «ordre de combat», un terme pour désigner ce guide insurrectionnel en 22 points retrouvés après l’arrestation d’Abassi et Benhadj et qu’Amer Ouali reprend des Mémoires et des témoignages du général Nezzar. L’imam Moghni, confirme-t-il en tant que journaliste ayant noté sa déclaration en juillet 1991, avait bel et bien pressé les Algériens de changer d’habitude alimentaire et vestimentaire. Un détail parmi d’autres et parmi les plus illustratifs de la fascisante homogénéisation physique et mentale que les chefs fissistes cherchaient à faire subir à l’ensemble de la société.
En les rappelant presque tous dans le déroulé qu’il fait mois par mois des évènements sanglants, Ouali pourvoit son récit d’une charge réquisitoire que beaucoup ont vu comme la seule orientation éditoriale de son livre. Cette perception de son travail est à nuancer face à son choix d’écriture «factuelle», comme il le dit, et à celui de restituer comme sur un fil d’agence de presse des informations brutes. Sa démarche est avant tout informative jusqu’au champ resserré de l’anecdote politique où l’on glane grâce à lui cette obsession qu’avait le président Chadli de connaitre dans l’isolement qui le mènera à l’abandon du pouvoir le même sort que le dictateur roumain Ceausescu. Elle est de renseigner aussi les ressorts d’un pouvoir au logiciel curieux et à faire sauter toutes les combinaisons d’informations et toutes les catégorisations politiques comme l’indique son rappel de la proposition faite aux funérailles de Boudiaf par le général Nezzar, chef de file des généraux «janviéristes» à l’islamo-conservateur Taleb Ibrahimi, de prendre les commandes de l’Etat. Enfin, elle inciterait par certains aspects du livre à inciter la justice à se pencher à nouveau sur le dossier de l’assassinat de Boudiaf au sujet duquel il reprend les révélations de l’ancien émir du GIA Layada affirmant, contre la thèse officielle, avoir eu vent lors de son séjour carcéral à Serkadji d’une confession de Boumarafi, le tueur du président HCE, disant n’avoir pas agi seul. Ça vaut que ça vaut, mais c’est assez pour rouvrir le dossier de la même façon que celui de l’attentat de l’aéroport d’Alger, le 26 août 1992 et non pas le 9 août comme c’est mentionné par erreur. Layada dit qu’il a été commis par un Afghan, ce qui signifierait, si cela est vrai, que des gens ont peut-être été injustement condamnés à mort.

Marché de dupes et conséquences
Ces évènements et d’autres manifestent chez Amer Ouali l’objectif de focaliser par-dessus tout sur le théâtre sociopolitique et sécuritaire de l’ascension et de la chute du FIS ; cela sans négliger les parts d’ombre(s) qui ont agité derrière les rideaux l’arrière scène du pouvoir et le marché qu’il a sans succès essayé de passer avec le parti islamiste et «l’idée sournoise de lui déléguer un peu de contrôle social» et la gestion des «espérances utopiques» de la population. La formule appartient à l’intellectuel Lahouari Addi, dont il ne partage pas au passage la thèse de la «régression profonde», relative au scénario d’épuisement et de démonétisation politique qu’il prévoyait une fois le FIS mis à l’épreuve de l’exercice du pouvoir, et la soumet à la comparaison avec l’exemple des mollahs iraniens toujours au pouvoir plus de quarante ans après la révolution khomeyniste.
Sur la nature des tractations entre le pouvoir et les chefs du FIS, la position d’Amer Ouali est peut-être à chercher dans le terme qu’il utilise pour désigner le parti islamiste. Le «Golem» est une créature mythique synonyme de Frankenstein et il s’agit d’une très forte représentation du monstre fabriqué de toutes pièces avant de se retourner contre son maître. Sa symbolique est certainement à discuter à la lumière de nouvelles révélations et d’éclairages plus informés sur les motivations du pouvoir de laisser les courants du FIS se structurer en parti. Elle n’en est pas moins idiopathique des usages que le pouvoir algérien fait de la religion, une réalité qui suggère que le FIS a été le vecteur d’une crise et d’une «guerre civile» qui ne se résument pas à sa seule et exclusive responsabilité, mais à celle d’un régime dans l’incapacité comme avant d’accompagner les transformations de la société algérienne et dont la seule dynamique réside aujourd’hui encore dans la reproduction des conditions de la rupture.
Trente après, on en est encore à l’inquiétante interrogation sur ce qui a pu changer dans les donnes de l’islamisme et du pouvoir algériens depuis cette époque dont on ressent encore lourdement le trauma. Une situation qui inspire à notre auteur le constat d’une conjoncture de «régression» qu’il ne souhaite pas «féconde de nouveaux malheurs».

Le coup d’éclat. De la naissance du fis aux législatives avortées de 1991», essai, éditions Frantz Fanon, 2021, 800 DA