Dans cet entretien, notre interlocuteur a essayé de démontrer les effets psychologiques du confinement sur le mental des personnes confinées, l’impact négatif et les séquelles qui peuvent durer dans le temps. Dr. Abbou a souligné également comment peut-on réagir en cas de danger sanitaire. Pour lui, le personnel soignant doit aussi solliciter l’aide psychologique afin de mieux gérer la crise sanitaire. Par ailleurs, il a appelé à l’amélioration de la formation universitaire de la discipline et l’introduire dans la vie sociale des citoyens.

Reporters : En Algérie, nous sommes au cinquième mois de confinement à cause de l’épidémie Covid-19. Quels effets psychologiques sur la santé mentale des individus ?
Jugurtha Abbou : Par essence, l’être humain est fait pour vivre en espace ouvert, au milieu d’un groupe, il est un être social, c’est cela la norme et ça provoque un équilibre chez tout individu. Or, la propagation de la pandémie a fait que les citoyens étaient obligés de voir leurs comportements s’accommoder à de nouvelles règles, à de nouvelles normes.
Ce changement, accompagné de la crainte d’être contaminé, a des effets sur la santé mentale des individus, et certaines séquelles peuvent durer plusieurs années. Il est souvent difficile de concevoir la contradiction entre notre mode de vie, qui puise ses ressources de la cognition, et le comportement qui doit s’adapter à la situation. L’anxiété et la peur de l’inconnu, ajoutés à l’isolement peuvent conduire à un regard triste et pessimiste de la vie, car le besoin d’être avec autrui n’est pas accompli. Cela peut conduire à des troubles du sommeil, à un comportement violent et au stress post-traumatique. De même que l’obligation de se soumettre à des gestes barrières a fait que ça devienne pour beaucoup, un trouble obsessionnel compulsif (TOC).

Que peut faire la psychothérapie en situation d’alerte et de danger sanitaire ?
Il s’agit en premier lieu d’accompagner les individus et de les aider à comprendre la nécessité de s’adapter à une situation nouvelle, originale et alarmante, en avertissant les personnes sur les conséquences auxquelles elles s’exposent. Le psychothérapeute agit aussi dans le sens de responsabiliser l’individu, dès lors qu’il n’y va pas de sa santé personnelle, mais de celle de son entourage en entier.
Le psychologue agit en direction du simple individu avant qu’il ne soit atteint, en direction du porteur, et en direction du personnel soignant.

Une fois atteint du Covid-19, comment doit-on réagir ?
Il ne faut surtout pas que la maladie provoque un complexe chez la personne atteinte. Bien au contraire, il est primordial de communiquer, d’informer les membres de sa famille et sa hiérarchie au travail, il y va de la santé de toutes les personnes avec qui elle a été en contact.
Aussi, il n’est pas question de succomber à la panique et que la Covid est synonyme de mort. Bien au contraire, il faut suivre à la lettre les consignes du médecin traitant et d’afficher une détermination sans faille pour triompher de la maladie.
Nous ne cesserons pas de le dire, mais la communication est importante, avec les proches et avec le médecin. Le malade doit comprendre que demander de l’aide n’est jamais un signe de faiblesse, mais plutôt un signe de force.

Sous d’autres cieux et dans d’autres cultures, des psychologues et des psychothérapeutes donnent des conseils aux gens pour supporter le confinement chez eux. Est-ce que de telles pratiques et conseils sont-ils possibles chez nous alors que la vie quotidienne se passe généralement dans la rue et pour la majorité ?
C’est possible à condition que le psychologue soit considéré à sa juste valeur. Or, il est malheureux de constater que les psychologues ne sont même pas associés au comité scientifique Covid-19. Devrons-nous faire l’économie de l’impact qui sera laissé sur le moral des personnes, celles qui ont perdu un proche, celles atteintes de la maladie et celles ayant un proche atteint du coronavirus ?

Les psychologues n’ont pas que la rue pour intervenir, leur ouvrira-t-on les portes des écoles et des universités à la rentrée ? Leur permettra-t-on d’exercer dans les entreprises avec les travailleurs qui ont été confinés pendant plusieurs mois ?
Il est urgent d’asseoir un cadre d’exercice afin que la santé mentale des Algériennes et des Algériens soit à un stade lui permettant une reprise ordinaire de la vie quotidienne.

Y a-t-il, pour notre société, des moyens efficaces de faire intervenir le psychothérapeute et dans quelles conditions ?
Il est certes difficile d’exercer le métier de psychothérapeute tant que la question du statut n’est pas totalement assainie. Néanmoins, nous devons tirer les leçons de la crise et se doter des moyens dont nous parlons, à savoir le cadre d’exercice, l’hôpital, l’école et l’entreprise, la mise en valeur de l’accompagnement psychologique à travers les médias, et l’implication des psychologues dans la prise de décision concernant la gestion sanitaire de la crise.
Nous avons l’impression que le côté psychique, méconnu, ignoré, n’a pas de place chez nous… quel est votre commentaire ?
Chez nous, beaucoup n’arrivent pas encore à faire la différence entre un psychologue et un psychiatre, assimilant du coup toute personne qui sollicite un psychologue à un malade mental.
Le rôle du psychologue est certes méconnu, mais pour peu qu’on lui donne les moyens d’exercer, il ne tardera pas à être reconnu.
J’insiste sur la formation des psychologues à l’université, qui doit être améliorée qualitativement et quantitativement, en actualisant les connaissances et les méthodes de leur acquisition.

Pourquoi est-ce qu’on ne voit pas les psychothérapeutes sur les plateaux de télévision contrairement à certains charlatans qui souvent ne prodiguent pas le bon conseil par ignorance du danger de la contamination ?
L’action la plus évidente pour inciter au changement comportemental passe d’ordinaire par l’information. Qui de mieux pour les médias que les psychologues pour influencer sur le comportement des citoyens ? Hélas, on préfère semer la médiocrité et le charlatanisme au détriment de la compétence et de la science.

A l’orée des nouvelles technologies de l’information et de la communication, certains plateaux de télévision croient-ils sérieusement qu’ils influenceront les auditeurs en donnant la parole au charlatan alors que la médecine moderne est accessible sur le net ?
Nous croyons à tort que le discours religieux c’est le moyen d’influencer sur les comportements d’une population, dont 60% de la composante est jeune et branchée régulièrement sur les réseaux sociaux et les chaînes satellitaires étrangères.
Il est primordial de remettre les choses à leur place. La crise est sanitaire et son traitement est avant tout et plus que tout sanitaire. Le discours religieux traite souvent des questions mystiques, de l’avant-vie, de l’après-vie, de la mort, de l’après-mort. Or, dans le cas d’une pandémie, il s’agit surtout de sauver les gens de la mort.

Dernière question. Comment peut-on occuper notre temps pendant ce confinement ? Vos conseils…
L’adaptation à la situation du confinement est une question de vision en direction de la situation en premier lieu et de la détermination à s’y adapter ensuite. Je prodiguerai quelques conseils de sorte à permettre à chacun de bien exploiter la période de confinement.
Face à l’isolement, il est important de prendre régulièrement des nouvelles des proches (appels téléphoniques, SMS, Messenger…), et que les réseaux sociaux ne soient pas uniquement une source de surinformation, notamment sur le nombre des cas, la forte propagation de la pandémie, la présence des symptômes dans tous les endroits… Il est bien par contre de donner du temps pour soi, en définissant ce qui vous fait du bien et d’y consacrer du temps. Je conseille toutes les personnes confinées à adopter une attitude positive, à s’offrir du plaisir, en lisant un roman, en regardant une série, en se préparant dès maintenant, au déconfinement à travers des objectifs de travail motivants et encourageants.