Une journée d’étude intitulée «La quête de la rigueur dans la pensée de Djilali Liabès» a été organisée, hier, par le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE) à la Bibliothèque nationale d’Alger, en hommage à Djilali Liabès, marquée par l’intervention de nombreux universitaires et compagnons de route de l’intellectuel.

Par Sihem Bounabi
L’occasion pour les participants de restituer le parcours universitaire et de chercheur exceptionnel de cet intellectuel assassiné le 16 mars 1993.
Dans son allocution d’ouverture, le président du CNESE, Rédha Tir, a déclaré : «Nous avons consacré cette journée à commémorer l’un des cadres de l’Etat algérien qui ont donné leur vie pour la patrie, en leur honneur et gratitude à leur dévouement, et pour leurs précieuses contributions intellectuelles dans les différents domaines du développement économique et social de notre pays.»
Le président du CNESE a mis en exergue le fait que le professeur Djilali Liabès est considéré «comme l’une des premières élites instruites de l’Algérie indépendante et l’un des penseurs éminents qui ont traité de façon approfondie le thème de la rigueur dans leurs travaux». Fort de cet héritage scientifique, Redha Tir estime qu’«aujourd’hui, nous sommes confrontés à la nécessité d’améliorer les différents mécanismes institutionnels et sociétaux à travers un outil important, dont le regretté professeur Djilali Liabès a parlé, qui est la rigueur et la discipline pour améliorer la qualité de l’organisation et de la gestion institutionnelle». Il ajoute que «la rigueur, qui s’exprime sous la forme de lois et de règlements internes des institutions, est considérée comme l’appui des systèmes sociaux. Elle préserve la structure sociale par la cohésion, l’ordre et le respect des droits d’autrui et de l’accomplissement des devoirs, et maintient ainsi la cohésion sociale».
Ainsi, cet hommage a permis de partir de l’exemple du professeur Djillali Liabès en tant que chercheur engagé dans les questions de développement pour débattre du contexte économique actuel dans le pays. Il a permis de montrer comment Djilali Liabès s’est très tôt intéressé à la problématique économique et au modèle de développement adapté au pays, ses réalités et ses ambitions.
L’historien Daho Djerbal indique que Djilali Liabès faisait partie des premières promotions de l’élite algérienne diplômée de l’Ecole normale supérieure de Kouba en soulignant qu’il a voué son destin à «soutenir l’Algérie indépendante et souveraine». Daho Djerbal rappelle que Djilali Liabès faisait partie du groupe de chercheurs universitaires algériens qui travaillaient dans le cadre de la planification de l’économie algérienne. Un travail de planification qui demandait des études approfondies sur le terrain et pouvait durer de 5 à 10 ans, à l’instar des travaux sur le pastoralisme. Il s’agit en fait «d’un travail d’élaboration de la connaissance sur soi et sur la société dans le moyen et long termes», soulignant que «c’est cela la fonction du chercheur qui, tout en apprenant à faire de la recherche, apprenait aussi à produire des concepts et des notions pour pouvoir maîtriser la réalité». Ce groupe de chercheurs formé de sociologues de terrain et de démographes, de statisticiens travaillait sous la direction de Mohamed Boukhebza. Ils étaient formés afin «d’avoir un cadre qui pouvait permettre à l’Algérie d’avoir des instruments pour conquérir la souveraineté nationale dans le domaine stratégique de l’économie et de la société algérienne contre la domination étrangère». Soulignant que «ces éléments étaient des instruments pour aider l’Algérie par elle-même et pour elle-même et non pas dans un dialogue d’interpellation ou d’un principe de subordination par rapport à l’étranger». Daho Djerbal insiste sur ce point, Djilali Liabès a travaillé sur l’industrialisation de l’Algérie et notamment sur le transfert de technologie des entreprises algériennes qui travaillaient sur la récupération des instruments de souveraineté sur le plan de l’industrie et de l’entreprise.
Daho Djerbal est également revenu sur la question de l’assassinat tragique de «cette élite qui commençait à travailler sur l’élaboration avec d’autres sur la stratégie de la souveraineté et de l’indépendance algériennes dans les vingt à trente années à venir». Il estime ainsi que «le meurtre de Djillali Liabès, de Mohamed Boughabza et d’autres cadres de l’institut des études n’est pas un fait du hasard ni un terrorisme de proximité», «ces assassinats n’étaient pas gratuits, c’était un plan élaboré avec l’objectif de désintégrer les capacités de l’Algérie à produire les conditions de sa propre indépendance».

Analyse de la société
Le questionnement sur la vague d’assassinats de l’élite algérienne qui œuvre à la construction d’une Algérie forte et moderne a également été abordé par le professeur Ahmed Ben Naoum dans son intervention intitulée «Lecture du livre la quête de la rigueur du professeur Djilali Liabès». D’emblée, il met en exergue que l’ouvrage collectif consacré à la notion de la rigueur chez Djilali Liabès s’ouvre sur ce mot «assassinat». Un mot qui pose le questionnement sur «cette période pendant laquelle s’est joué le destin de notre société». Il explique que «l’assassinat est une mise à mort sacrificielle» dès lors que «la mise à mort devient un moyen de gouvernance, un moyen de vivre pour le terrorisme et un moyen de s’enrichir», précise le Pr Ahmed Ben Naoum. Il estime que «le questionnement sur ces assassinats reste en suspens et il s’agit de construire ce questionnement pour essayer de comprendre ce qui s’est passé». Il ajoute que «ces mises à mort renvoient à la pratique fondatrice pour la société musulmane, le fait de faire couler le sang, le sacrifice crée la relation sociale entre les membres de la société qui sont différents, qui dans certaines périodes de crises profondes effacent les mythes d’origine précédents pour créer de nouveaux mythes d’origine».
Par ailleurs, abordant le parcours du professeur Djilalli Liabès et son immense apport dans la construction d’une réflexion pour l’évolution de la société, il souligne que «les années 60 et 70 étaient les années normaliennes avec pour objectif de se former à l’analyse scientifique des mouvements sociaux. Et qu’il fallait se donner les moyens de comprendre ce qui se passait dans notre société et dans les sociétés d’autres pays».
Ainsi, c’était la formation à l’analyse de la société algérienne et des autres sociétés économisées dans le monde. Mais le Pr Ben Naoum soulève le fait que «le passage à l’heure de la responsabilité professionnelle était un choc très rude. Nous touchons deux problèmes, la réalité de la société telle qu’elle était, mais aussi la problématique de mener une réflexion sur la méthodologie qu’il fallait construire pour donner les instruments de connaissance scientifique pour qu’il puisse travailler d’une manière juste». Il explique dans ce sillage que le Pr Djilali Liabès a donné le concept de l’entreprise et non pas parler de l’entreprise d’un point de vue technique, en soulevant que la problématique de la notion de bourgeoisie était un enjeu capital.
Le Pr Ben Naoum conclut son intervention en affirmant que «Djilali Liabès a hissé ces préoccupations au plus haut niveau de réflexion et a laissé ainsi un immense héritage de la pratique théorique dans les sciences de l’analyse de la société. Il appartient aux nouvelles générations de poursuivre son œuvre en l’approfondissant».
Lors des débats, la problématique de la transmission générationnelle a été posée par un professeur de l’université d’Alger qui a affirmé qu’«il y a une rupture générationnelle dans l’espace universitaire de cette rigueur de la pensée, de la réflexion et de l’analyse». Il a ainsi appelé à «trouver une formule pour créer le lien entre les générations d’universitaires», témoignant que les travaux de Djilali Liabès sont très peu cités au sein même des universités algériennes. Soulignant qu’«il y a urgence à créer des espaces de réflexion pour sortir de cette pensée en jachère et aller vers la réflexion, et que la pensée sur l’évolution de la société algérienne doit être exprimée et partagée avec les nouvelles générations». n