Double commémoration. L’Algérie, en Kabylie plus particulièrement, commémore aujourd’hui le 20 Avril 1980, appelé «Printemps berbère», en souvenir des manifestations menées par des jeunes de cette période réclamant l’officialisation de la langue amazighe et la reconnaissance de l’identité et de la langue berbères. Les événements se sont passés il y a quarante-deux ans.

PAR NAZIM BRAHIM
La région de la Kabylie se rappelle, également, aujourd’hui des évènements douloureux survenus au mois d’avril 2001 et qui ont coûté la vie à 128 jeunes manifestants, tués dans des affrontements avec les forces de sécurité, déclenchés suite à l’assassinat à Beni Douala (Tizi Ouzou) du lycéen Massinissa Ghermah. Depuis cette date, on parle du «Printemps noir» en Kabylie. Vingt-et-un ans plus tard, la blessure est encore vivace dans les cœurs et la mémoire.
Ce double souvenir, qui renvoie à la permanence de la revendication démocratique et ses fondements culturels et identitaires, intervient cette année, alors que se poursuivent encore les débats sur les libertés publiques dans un contexte de luttes populaires et citoyennes pour de nouveaux acquis en matière de pratiques démocratiques.
Il intervient également alors que des parties sont tentées par la sale œuvre d’éliminer toute expression plurielle en provoquant des amalgames dangereux, alimentés par des pulsions sauvages. C’est à cet obscur exercice que se sont adonnée, ces derniers jours, des parties obscures, qui se sont proclamées de «la société civile» de la ville d’Oran et qui ont «infesté» la toile par un courrier qu’elles simulent avoir envoyé aux hautes autorités du pays afin d’intervenir pour faire annuler le concert de Lounis Aït Menguellet, chantre de la chanson kabyle, prévu ce jeudi dans la capitale de l’ouest du pays. Et si le document diffusé sur facebook s’est avéré un faux, cela ne cache point les motivations réelles de ces parties et leurs capacités de nuisance en créant de fausses batailles.
En ce qui concerne le récit des événements du Printemps berbère, écrits et témoignages d’acteurs montrent que la Kabylie s’est enflammée le 20 avril 1980 suite à l’annulation, début mars, par les autorités d’une conférence de l’anthropologue et romancier Mouloud Mammeri (2017-01989) à l’université de Tizi-Ouzou.
L’interdiction, selon des témoignages de militants de la cause berbère et des libertés démocratiques, a été mal accueillie par la communauté universitaire, les ouvriers et l’ensemble des populations. L’atmosphère est devenue exécrable dans la ville de Tizi Ouzou et les localités avoisinantes où ont eu lieu des actions de protestation dont l’université a été le cœur battant.
La situation de crise a pris la forme d’affrontements sur l’espace public entre les forces de l’ordre et des citoyens opposés à l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri et à la répression qui s’est abattue, notamment la veille, contre les manifestants.
Depuis, le Printemps berbère du 20 avril 1980 désigne, dans sa forme et son expression, des manifestations réclamant l’officialisation de la langue amazighe et la reconnaissance de l’identité et de la langue berbères en Algérie. Mais, pour les témoins et acteurs des luttes politiques, l’esprit de ce mouvement transcende, à bien des égards, la question identitaire pour porter haut et fort une quête et une aspiration démocratique dans un contexte de parti unique et d’autoritarisme.
Des militants de la démocratie et de la cause berbère, qui étaient jeunes lycéens et nouveaux arrivés dans les amphis de l’université en 1980, ne cachent pas d’ailleurs leur émerveillement de voir l’esprit de la contestation pour les valeurs démocratiques se transmettre d’une génération à l’autre.

«Le Printemps noir», une blessure encore vivace
Le 20 avril, ce n’est pas seulement le souvenir des évènements d’avril 1980. C’est aussi le triste souvenir des évènements du «Printemps noir», en 2001, quand un scénario diabolique a été enclenché avant même que la célébration du printemps berbère ne soit entamée, comme c’est de coutume à travers les wilayas de la Kabylie.
Le bilan est lourd avec la mort de 128 jeunes de la région et les familles des victimes peinent à tourner la page. Plus de 20 décennies après, à la forte douleur s’est ajoutée la quête inachevée de justice.
Tout a basculé le 18 avril 2001, à 48 heures de la célébration du 21e anniversaire du Printemps berbère, qui devait être coutumière et dans la sérénité, le jeune Guermah Massinissa a été atteint par balles dans les locaux de la gendarmerie à Beni Douala, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Le lycéen meurt le 20 avril à l’hôpital Mustapha (Alger).
Le meurtre déclencha dans toute la région une véritable insurrection contre le pouvoir en place et ses représentations locales, notamment le corps de la Gendarmerie nationale voué aux gémonies.
Vingt-et-un ans plus tard, le souvenir demeure vivace, comme l’attestent les témoignages et les voix qui défilent ces derniers jours sur les réseaux sociaux, où se multiplient les messages qui mettent en avant l’impératif devoir d’honorer la mémoire des victimes. «Afin que nul n’oublie !», clame-t-on à l’unisson. n