Dimanche 2 août 1936 : Alger se réveille au souffle du meeting qu’organise ce jour-là en début de journée au stade municipal d’Alger le «Congrès musulman» pour réclamer au pouvoir colonial, en apparence triomphant, des droits politiques, sociaux et culturels. Une respiration courte, foudroyée par Messali et les militants de l’Etoile nord-africaine venus bousculer ses animateurs et s’opposer à leur vaine demande de rattachement à la France, mais venue d’assez loin pour faire entendre une clameur populaire qui ne cessera plus de grossir. Dans cette même matinée d’éveil et de liesse, l’imam Kahoul, muphti d’Alger et homme de l’administration, était emporté par un mortel coup de couteau. Fait divers ? Assassinat politique ? Lisez le dernier et passionnant ouvrage de Christian Phéline ! On y a rendez-vous avec le drame personnel et la grande histoire.

Par Nordine Azzouz
Il y a quatre-vingt-cinq ans, le 2 août 1936, se tenait au stade municipal (20 août) d’Alger le premier grand rassemblement du Congrès musulman. Ses militants et ses milliers de sympathisants s’y étaient rendus pour entendre ses grands délégués rendre compte des résultats des entretiens qu’ils avaient eus, le 22 juillet 1936, à Paris, avec le gouvernement de Léon Blum. On est en pleine euphorie du triomphe électoral des forces de gauche et du Front populaire en France métropolitaine et le meeting algérois devait servir à ses animateurs – la Fédération des Elus, les Oulémas, les communistes et les socialistes – d’occasion pour les élites «indigènes» de rappeler les droits réclamés dans la Charte revendicative du peuple algérien musulman.
Adopté au cinéma Majestic (Atlas) à Bab-El-Oued, le 7 juin 1936, moment de la fondation du Congrès musulman après l’appel unitaire lancé en janvier de la même année par cheikh Ben Badis, le document comprend la demande de suppression des lois d’exceptions (code de l’indigénat), des rouages spéciaux (Délégations financières, communes mixtes, Gouvernement général) et le rattachement pur et simple à la France avec le maintien du statut personnel, la restitution des terres habous et la liberté d’enseignement pour la langue arabe. Il s’agissait pour ceux qui l’avaient conçu de négocier avec l’autorité française pour mettre fin aux dispositions mises en place par un système colonial de plus en plus contesté par les Algériens.


Ce même jour du 2 août 1936, un dimanche, presque à l’heure du début du meeting du stade municipal vers 9 heures 30, était poignardé à mort à la rue de la Lyre, en Basse-Casbah, le grand muphti de la ville, Bendali Amor Mahmoud Ben Hadj dit Kahoul. Réputé proche des organisations du pouvoir colonial et de son Gouvernement général à Alger, en tête des signataires d’un télégramme envoyé à Paris pour qualifier les délégués du Congrès musulman d’«agitateurs» et les faire tomber en discrédit, cet imam «officiel» avait dans le contexte d’affrontements politiques, économiques et identitaires de l’époque le profil de l’homme à abattre par tous ceux qui n’en pouvaient plus d’un système colonial au bout de ses contradictions et toujours agressif.
Quatre suspects sont arrêtés et condamnés : Chaïr Mohamed Ben Ali dit Akacha, 34 ans, présenté comme le principal accusé du meurtre du religieux, et ses complices : Mohara Ali Ben Saïd, 21 ans, Ben Saïd Oussaïden (qui mourra en détention) et Boukheir Arezki. Ces prévenus exercent des petits métiers (peintre en bâtiments pour le premier et cafetiers et gargotiers pour les trois autres) et viennent surtout de ce monde typiquement colonial de la débrouille «indigène» et de ce sous-prolétariat en contact avec le commerce interlope du trafic et de la prostitution rendu par exemple au cinéma par Duvivier dans «Pepe le Moko». Sauf que le principal d’entre eux aurait, lui et les hommes à gage qu’il aurait recruté pour l’assassinant de l’imam Kahoul, agi pour le compte de cheikh Tayeb El-Okbi, grande figure des oulémas, islahiste respecté et animateur novateur du Cercle du progrès (Nadi Etarraqi) et aux yeux de qui le muphti poignardé était prétendument la bête noire…
Devant le doyen des juges d’instruction, Louis-Auguste Vaillant, Akacha désigne El-Okbi comme le commanditaire de l’assassinat contre une rémunération de 30.000 francs. Le 8 août 1936, le cheikh est arrêté et incarcéré à Barberousse (Serkadji) en même temps que son ami accusé de connivence, le négociant Mohamed Abbas Turqui. Mais, le 14 août, Akacha se rétracte et le parquet met les deux notables en liberté provisoire. Un non-lieu est ordonné le 26 février 1938, pourtant El-Okbi est renvoyé devant la cour criminelle d’Alger par un arrêt de la chambre des mises en accusation le 8 avril 1938. En juin 1939, enfin, les débats devant cette cour conduisent à l’acquittement d’El-Okbi et la condamnation à de lourdes peines des présumés meurtriers. Etaient-ils coupables du meurtre de l’imam Kahoul ? L’assassinat du muphti a-t-il été d’inspiration politique sponsorisée par El-Okbi ou était-ce un crime de vengeance privée ?

Analyse historique et sociopolitique
Ces questions et d’autres ont traversé le siècle. Ils ont occupé de nombreux historiens et spécialistes de la séquences coloniale française en Algérie qui ont produit une série d’écrits plus ou moins importants sur cet homicide qui conserve encore une part importante de mystère, mais c’est sans doute la première fois qu’un chercheur va réellement au bout de l’affaire Kahoul ! Christian Phéline, que le public algérien connait surtout pour son livre paru il y a une dizaine d’années chez Casbah Editions sur les révoltés de 1901 à Margueritte (Aïn Torki), lui a consacré, en effet, dans l’épais ouvrage de 287 pages qu’il vient de publier chez Chihab Editions (1), une enquête très fouillée et franchement passionnante à lire et à garder dans sa bibliothèque, notamment pour ses aspects d’analyse sociopolitique de cette Algérie du centenaire de la colonisation, de l’Entre-deux-guerres et des grands bouleversements qui s’y sont produits et marquer, pour certains, les décennies à venir.
Tout est ou presque dans «La terre, l’Etoile et le couteau» : le décor documenté et très bien décrit d’une époque marquée durant cette année 1936 par l’arrivée des force de gauche au pouvoir en France et la montée en puissance dans les villes algériennes, à Alger notamment, des lutteurs du front social et du combat syndical qui multiplient les manifestations et les grèves de protestation ; et où s’enchainent, chez les groupes politiques et sociaux «indigènes», les revendications politiques, sociales et culturelles jusque-là bridées par le pouvoir colonial local et ses appuis parisiens. C’est en levant le rideau sur cette toile de fond que l’auteur se jettera ensuite sur l’une des parties de son livre : les détails du meurtre qu’il propose d’éclairer.
Le lieu du crime, ses circonstances et les versions qu’il a fait circuler, y compris sur l’arme qui a ôté la vie au muphti (peut-être un boussaâdi), les noms et l’itinéraire des présumés coupables sont remis en ordre en même temps que ceux des premiers enquêteurs Georges Désideri, Kaddour Chenouf, leur chef Bringard. Dans leur sillage, on croise des personnes qui n’ont rien vu de sérieux mais qu’on fera témoigner par intérêt douteux ou sous la pression comme ces prostituées Zohra et Mouni ou l’équivoque Lakhdar Rafaï.
On comprend comment fonctionne les rouages de la police et de la justice en contexte colonial, on découvre comment, malgré les portes fermées et la ségrégation coloniale, émergeait une génération d’avocats algériens brillants, différents, mais combatifs à l’exemple de Abdelkader Haddou (défenseur d’Akacha) ou du jeune Ahmed Boumendjel aux côtés des ténors du barreau d’alors : Maurice L’Admiral (défenseur d’El-Okbi et sujet d’un précédent ouvrage de l’auteur en 2004, «Un Guadeloupéen à Alger»), Sansonnetti ou le bâtonnier Achille Serna, dont le fonds d’archives privées déposé par son fils à Aix-en-Provence servira en partie de documentation à Christian Phéline qui a consulté d’autres sources et sollicité bien d’autres témoins, acteurs et auteurs qu’on retrouve dans le riche indexe qu’il a publié à la fin de son livre.
A la lumière des archives administratives, judiciaires et policières qu’il a consultées, l’auteur y fait une restitution minutieuse des faits et des protagonistes en relation directe ou indirecte avec ce dossier criminel. Puisant également dans les articles de presse de l’époque dont ceux des courants politiques algériens ou ceux du jeune Camus pour «Alger Républicain», il passe en revue toutes les hypothèses jusqu’à celle de l’assassin «illuminé» ou de l’acte «isolé» selon l’interprétation de l’historien Ahmed Meriouche avec qui il s’est, parmi d’autres, entretenu pour les besoins de sa recherche. Cependant, il se gardera de toute conclusion, n’excluant aucune théorie non plus après un procès qui «tournera à la catastrophe judiciaire», prononce-t-il.

Toutes les hypothèses passées en revue
El-Okbi, explique-t-il, avait, contre lui, l’imam assassiné et il était dans la ligne de mire de Jean Mirante, ancien directeur des affaires indigènes qui avait l’intrigue tenace même après son remplacement par Louis Millot, et dans celle du secrétaire général à la préfecture d’Alger Fernand Michel, qui lui avait interdit de prêcher dans les mosquées selon une circulaire qui porte son nom. Machination, donc, ourdie par l’administration coloniale et le Gouvernement général ? Après des «aveux obtenus sous la pression physique», de «témoignages des plus fragiles» et d’«absence de toute preuve matérielle», répond Christian Phéline, il n’est «pas douteux que Sûreté et affaires indigènes surent à l’envi exploiter le drame contre les soutiens de la politique du Font populaire» aux revendications du Congrès musulman qui ne mobilisera plus jamais comme durant cette journée du début d’août 1936 et finira par mourir, en 1938, de ses contradictions.
Pourtant, dans une autre version que Phéline prend la peine de mentionner, Mohamed Lebdjaoui, un ancien de la Fédération de France du FLN passé à l’opposition après le putsch de juin 1965, écrira en 1970 dans «Vérités sur la révolution algérienne» que c’est El-Okbi qui avait bel et bien payé Akacha et ses hommes de main. Une accusation que l’historien ne prend toutefois pas très au sérieux, et récuse en raison de son caractère tardif notamment et parce que le cheikh, décédé en 1960, n’était pas euphémiquement considéré comme un soutien à la révolution anticoloniale. Mais qui détient la vérité dans cette affaire à donner le tournis ?
Akacha qui a passé vingt-cinq en prison avant d’être libéré à la veille de l’indépendance n’a pas cessé de clamer son innocence, selon Christian Phéline dont l’investigation le conduira par hasard à Alger sur le chemin d’un certain Chakib. Ancien ingénieur, ce monsieur a croisé l’ancien condamné converti au début des années 1970 à la surveillance dans le site où il travaillait. C’est là qu’il lui aurait glissé le nom du véritable assassin, quelqu’un d’apparemment connu de beaucoup de gens à Alger, dont l’ancien dirigeant communiste Amar Ouzegane, mais que notre auteur s’abstient de divulguer.
«S’agissant d’une affaire de sang dans laquelle certains des proches des divers protagonistes sont encore en vie, le lecteur le comprendra d’ailleurs, je livrerai cette hypothèse que sous la forme anonymisée qui s’impose à qui ne cherche un succès de scandale ni à réveiller une émotion désormais apaisée», justifie-t-il en se référant à la démarche selon lui vertueuse de Philippe Jaeneda dans son enquête (La Serpe, Julliard 2017) sur un drame criminel mettant en cause dans les années 1940 le futur romancier et journaliste Georges Arnaud.

Il nous glissera toutefois qu’El Okbi, mis au courant après coup par le véritable auteur du crime – un «patriote» qui fréquentait le Cercle du progrès et rejoindra plus tard le FLN de guerre, aurait préféré garder le silence en solidarité avec le milieu oulémiste et les figures militantes du Congrès…

Une rupture pour l’époque
A la lecture attentive des indications et des déductions que l’auteur fournit sur cette version qu’une consultation vigilante de la presse algéroise de la fin de l’année 1938 pourrait servir de piste (avis aux amateurs) pour la découverte de ce vrai coupable dont l’identité et le parcours personnel, on le devine à travers le choix d’écriture de Christian Phéline, ne font pas le poids face à celui de la grande histoire de cette journée du 2 août 1936. L’agencement même du titre de son livre, «La terre, l’étoile et le couteau», indique que ce qui est en jeu à cette date, dira-t-il dans un entretien, est le «plus vaste rassemblement civique de musulmans algériens depuis 1830». «La mobilisation suscitée» ce jour-là «par le Congrès et les forces politiques nouvelles qu’il regroupa (…) est de loin le point le plus élevé de cette première lutte organisée qu’impulsèrent dès le début du siècle le mouvement Jeune-Algérien, puis l’Emir Khaled après 1919», écrit-il avec une attention admirative pour leur capacité à se rassembler en dépit de leur différence d’orientation politique et idéologique.
La Charte pour laquelle le Congrès réunit 15 000 personnes selon son estimation (20 000 selon les organisateurs, 8000 à 10000 selon les rapports de police) met d’après lui en mouvement des gens qui «le font sans doute avec une conscience neuve de la force qu’apporte l’action collective et des modes d’expression qui l’accompagnent : discours, débats, résolutions…. Cela «va constituer dès lors, selon Charles-Robert Ageron, l’un des plus importants documents marquant l’évolution politique des élites algériennes ; jamais encore l’Algérie musulmane n’avait formulé aussi nettement ses volontés, encore que celles-ci fussent assez contradictoires puisque s’y mêlaient des revendications égalitaires et nationalitaires».
Une rupture pour l’époque, qui mérite d’être à nouveau étudiée sous des angles d’étude et de recherche qu’offrirait l’accès à des archives peut-être jamais ouvertes et une place, pourquoi pas, dans notre calendrier officiel, d’autant qu’elle allait être éclipsée par celle, plus radicale, qu’allait formuler ce jour-là en quelques minutes décisives, pour la «Terre», l’Etoile nord-africaine et son chef, Messali Hadj.
Le livre de Christian Phéline foisonne de détails sur l’arrivée par bateau du futur fondateur du PPA, avec sa femme et son fils, et son apparition au stade municipal pour tout faire basculer. Il regorge d’informations sur cette poignée de militants étoilistes algérois, pour la plupart inconnus et absents de la réunion inaugurale du Congrès musulman à laquelle ils n’étaient pas conviés, le 7 juin au cinéma Majestic, allaient se débrouiller pour que leur leader vienne de Paris à Alger qu’il ne connaissait pas pour rejeter la demande de rattachement à la France et faire accélérer les aiguilles de la grande montre de l’histoire. «Nous sommes nous aussi les enfants du peuple algérien et nous n’accepterons jamais que notre pays soit rattaché à un autre pays contre sa volonté ; nous ne voulons, sous aucun prétexte, hypothéquer l’avenir, l’espoir de liberté nationale du peuple algérien […] Nous sommes contre la représentation parlementaire pour de multiples raisons. Et nous sommes pour la suppression des délégations financières, du gouverneur général et pour la création d’un parlement algérien, élu au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion».
Par une formule passée à la mythologie nationaliste au roman national algérien – «cette terre n’est pas à vendre» -, Messali fera ainsi traverser la Méditerranée au nationalisme indépendantiste algérien né dans l’immigration en France pour l’ancrer dans le sol algérien. Disant en 1992, devant une journaliste, de la journée du 2 août 1936 qu’elle a fait naître celle du 1er novembre 1954, le président Boudiaf ne s’y était pas trompé.

Christian Phéline, « La Terre, l’Etoile, le Couteau, Alger, le 2 Août 1936 », Chihab Editions, Alger 2021. Prix : 1350 DA. En France, l’ouvrage est édité par les Editions du Croquant.