Il y a soixante ans, l’Algérie vivait le jour de sa victoire contre le colonialisme français. Moment charnière dans l’histoire du pays et de sa révolution, le 19 mars 1962 marque la fin de l’ère du colonialisme français dont la page a été tournée suite à la signature des accords d’Evian dans ce qui restera un moment fort de la diplomatie algérienne qui a entamé les négociations avec la partie française le 20 mai 1961.

PAR NAZIM BRAHIMI
«Les pourparlers ont duré plus d’une année, avec des périodes de ruptures quand les divergences devenaient insurmontables», témoignait Réda Malek, un des membres de la délégation algérienne, lequel souligne que les ruptures faisaient souvent suite à l’intransigeance de la délégation algérienne qui ne se laissait pas faire devant les manœuvres des représentants du gouvernement français.
Il aura ainsi fallu d’âpres négociations pour aboutir à un cessez-le-feu qui met fin à 132 ans sous l’ordre colonial, ses méfaits et ses oppressions. Soixante ans plus tard, la célébration de cette étape intervient dans un contexte de «normalité» dans les relations algéro-françaises, pourtant marquées par des turbulences ces derniers mois. Mais les sujets de divergences entre Alger et Paris ne manquent pas notamment le dossier de la mémoire et celui des archives de la guerre de libération.
«En cette journée mémorable, prélude de la victoire, le peuple algérien y a puisé force et détermination pour affronter l’impact et les effets d’une destruction d’une grande ampleur, une destruction massive violente qui témoigne des crimes odieux du colonialisme et qui ne sauraient tomber dans l’oubli ni s’éteindre par la prescription», a indiqué le président Tebboune. Dans un message à l’occasion de la célébration de la Fête de la victoire, le président de la République a estimé qu’un «traitement responsable, intègre et impartial du dossier de la Mémoire et de l’Histoire, dans un climat de franchise et de confiance, est incontournable», soulignant « encore une fois, que cette question demeurera au centre de nos préoccupations…».
Archives et indemnisation des victimes des essais nucléaires
En ce qui concerne le dossier des archives, le chef de l’Etat a fait part de son attachement à poursuivre la demande de récupération de ces archives ainsi que l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français dans le sud algérien. «Nous poursuivrons sans relâche et sans compromis le parachèvement de nos démarches, en insistant sur le droit de notre pays à récupérer les archives, à connaître le sort des disparus durant la Glorieuse guerre de libération et à indemniser les victimes des essais nucléaires et autres questions liées à ce dossier…», a-t-il relevé dans son message. Pour sa part, le président français, Emmanuel Macron s’est exprimé, hier, sur les relations algéro-françaises déclarant «assumer» les gestes mémoriels sur la guerre d’Algérie en se disant «persuadé» qu’un jour viendra où «l’Algérie fera ce chemin». «J’assume cette main tendue à l’Algérie», a déclaré le chef de l’Etat au cours d’une cérémonie à l’Elysée pour commémorer le 60e anniversaire des Accords d’Evian du 19 mars 1962, jour de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu après huit années de guerre.
Le président français, vraisemblablement dans la peau d’un candidat à sa propre succession à l’Elysée à l’occasion de la présidentielle française d’avril prochain, a rappelé toutes ses initiatives prises depuis 2017 pour «apaiser» la mémoire de cette guerre, relevant qu’avec «ses non-dits» cette mémoire a été la «matrice de nombreux ressentiments» en France comme en Algérie.
«Beaucoup me diront ‘vous faites tout cela, mais vous n’êtes pas sérieux parce que l’Algérie ne bouge pas’. A chaque fois, tous mes prédécesseurs ont été confrontés à la même chose», a-t-il déclaré devant quelque 200 invités, selon l’AFP. «Je pense que le jour viendra où l’Algérie fera ce chemin», a-t-il ajouté, écrit la même source qui a indiqué qu’ «aucun officiel algérien n’était présent à l’Elysée, même si l’ambassadeur en France, Mohamed-Antar Daoud, avait été invité, selon l’Elysée».
Emmanuel Macron a ajouté, par la même occasion, que «les gestes mémoriels allaient être poursuivis dans les prochaines années», considérant qu’il «y aura encore des moments où on trébuche, il y aura immanquablement des moments d’énervement, il y aura des sentiments d’injustice encore. Mais nous y arriverons».
Dans une tribune qu’il a rendue publique hier, l’historien Benjamin Stora a estimé qu’il est «difficile de se souvenir du 19 mars 1962». Il a relevé, dans ce sens, que «pour les Algériens, la date de commémoration sera celle de l’indépendance, le 5 Juillet, chaque année depuis 1962. Pour les Français, il n’y a tout simplement aucune date consensuelle pour marquer la fin de cette guerre qui, ainsi, n’en finit toujours pas de ne pas dire son nom». Et de conclure à «une sorte de ‘déni’ qui n’aide évidemment pas à panser les blessures et à permettre d’écrire ce pan de l’histoire de la France – et de l’Algérie – de façon sereine». <