Les législatives du 6 décembre au Venezuela ont constitué une nouvelle séquence des développements politiques dans ce pays d’Amérique latine soumis à un embargo économique sans précédent et un nouveau marqueur de l’affrontement entre les chavistes au pouvoir et leurs opposants apparemment en manque de souffle en dépit de leurs soutiens à l’étranger et aux Etats-Unis en particulier. Ici, un entretien avec l’ambassadeur vénézuélien en Algérie, Son Excellence José De Jesus Sojo Reyes, pour saisir quelques aspects des enjeux en cours à Caracas.

Propos recueillis par Sofiane Baroudi

Reporters : Le contexte actuel est marqué par une grande crise aux Etats-Unis due à la propagation de la pandémie de coronavirus, doublée d’une crise politique sans précédent due au rejet par le Président en exercice du résultat de l’élection présidentielle et ses accusations de fraude massive contre le Président élu. Pourtant, l’Union européenne semble maintenir le cap de la politique des sanctions maximales conduite par Trump et de s’ingérer dans les affaires intérieures du Venezuela en rejetant, en amont et dans la forme, les dernières élections législatives. Comment peut-on décrypter l’attitude de l’Union européenne qui maintient son soutien au régime fantoche du député en fin de mandat Juan Guiado ?
José De Jesus Sojo Reyes :
La position de l’Union européenne de rejet des élections législatives a été suspendue pour un mois. Nous avons des informations disant que les autorités européennes pensent à changer de cap au vu de la suspension de son soutien au député Juan Guaido. Quant à l’administration Trump, elle ne s’est pas contentée de rejeter les élections, sinon qu’elle a fait une grande campagne de décrédibilisation de cette échéance depuis un moment déjà. Malheureusement, le rôle du groupe de Lima et de l’Union européenne se borne à soutenir aveuglément la politique américaine. Nous espérons néanmoins que le mois à venir verra un changement de stratégie de la part de l’UE, qui a refusé d’envoyer des observateurs au Venezuela, nous les avons pourtant conviés. La raison est probablement de ne pas avoir à assumer la responsabilité de constater la régularité et la légitimité du processus électoral, le prétexte présenté par l’UE a été un défaut de temps. Nous les avions pourtant conviés bien avant et la date était connue de tous. Paradoxalement, quand l’ex-présidente de fait au lendemain du coup d’Etat en Bolivie, Agnes, les avait invités à superviser les élections, la réaction de l’UE ne s’est pas fait attendre et la confirmation a été rapide à venir. On constate également le rôle néfaste de l’Organisation des Etats d’Amérique (OEA), qui entretient un rôle de déstabilisation de la région alors que nous préconisons une politique de paix. L’OEA s’est vu impliquer dans les processus violents en Bolivie contre le Président Evo Morales, par exemple. Nous invitons l’Union européenne à écouter les conseils avisés de l’ancien Premier ministre de l’Etat espagnol Jose Luis Rodriguez Zapatero, en révisant sa copie par la limitation de l’ingérence et, surtout, en vérifiant les faits et ne pas se baser sur la propagande destinée à déstabiliser des gouvernements légitimes. Nous considérons aussi que la reconnaissance par l’UE de Juan Guaido comme Président de la République vénézuélienne ne repose sur aucune base, ni électorale ni politique, et ne bénéficie même pas d’un socle raisonnable et logique.

Il y a eu dernièrement, le 6 décembre, des élections législatives au Venezuela qui ont débouché sur la victoire du grand pôle patriotique, alliance dans laquelle est intégré le parti du Président Maduro, le PSUV. Le taux de participation à ces élections a été qualifié de faible. Dans quelles conditions se sont organisées ces élections et quels sont leurs succès et leurs limites ?
Je tiens à signaler que nous avons organisé avec succès plusieurs processus électoraux, par exemple, la convocation de l’Assemblée nationale constituante, en 2017, qui n’ont pas été dénoncés par l’opposition, mais qui ont vu se mettre en place une grande campagne médiatique exacerbée contre la République bolivarienne du Venezuela. En 1999, nous avions organisé un référendum constitutionnel qui a vu l’OEA appeler le Venezuela à moderniser son système électoral, ce qui a été fait. En 2004, le Président feu Hugo Chavez avait obtenu plus de 60% des voix exprimées lors des élections révocatoires. Quelques ONG et autres instituts de sondage américain avaient renversé les résultats et mené une campagne pour décrédibiliser le système électoral et contester la légitimité de la République vénézuélienne en nous accusant de fraude, et ceci malgré la présence des observateurs de l’OEA et de la fondation Carter, dont le président exécutif, l’ex-président des USA, Jimmy Carter, avait exprimé son approbation sur les systèmes électoraux qui, selon lui, ne permettaient qu’une très faible marge d’irrégularité empêchant par là toute possibilité de trucage des résultats. Ce que nous observons, c’est que les accusations sont récurrentes. Même en 2006, où nous avons adopté le système des empreintes digitales qui empêche toute duplication de voix, le fichier électoral comprend l’empreinte et la photo de chaque citoyen inscrit dans une base de données numériques qui empêche toute forme d’irrégularité.
Venons-en aux élections du 6 décembre dernier. Le problème est que les USA et l’UE ont commencé à discréditer le processus électoral d’emblée en contestant sa légitimité, ceci afin de dissuader les citoyens de se rendre aux urnes dans une ambiance de pression économique maximale par la politique de sanction qu’a institué le président Trump. Ce dernier a vu son équipe de campagne, par l’intermédiaire de son avocat Rudy Giulliani, accuser Biden de fraude massive comme il a attaqué le système électoral vénézuélien dont il a remis en cause la crédibilité. N’oublions pas aussi le contexte de la pandémie mondiale qui dissuade beaucoup de citoyens de se déplacer vers les bureaux de vote même si toutes les mesures sanitaires ont été prises pour assurer la protection maximale contre la circulation du virus. Le taux de participation de 31% est donc très respectable au vu de la situation, et si on compare avec d’autres pays d’Amérique latine, aucun pays n’a atteint cette barre pour des élections organisées depuis le début de la pandémie mondiale. Le grand pôle patriotique, dont fait partie le parti socialiste unifié du Venezuela, à la tête duquel est le président Nicolas Maduro, a obtenu plus de 4 millions de voix, un chiffre très satisfaisant et qui renforce la légitimité du gouvernement.
Il faut aussi rappeler que cette échéance électorale s’est déroulée dans une ambiance marquée par les sanctions économiques et financières criminelles contre l’Etat et le peuple vénézuéliens, associées au sabotage de l’industrie pétrolière du pays. Ces mesures ont aussi visé les entreprises privées étrangères qui ont des investissements au Venezuela. Je citerai, par exemple, des entreprises russes, chinoises ou encore indiennes qui ont été sommées de rompre leur collaboration et qui ont été lourdement sanctionnées pour ce faire. A titre d’exemple, les sanctions économiques contre notre trésorerie empêchent nos missions diplomatiques d’avoir accès à leurs ressources financières partout dans le monde, il y a un blocus qui gèle notre activité diplomatique, et ce, en violation du droit international et de la convention de Vienne. Ici à Alger, une banque française a bloqué le compte en gelant les avoirs de l’ambassade vénézuélienne, et une entreprise étrangère de transport de courrier diplomatique nous empêche d’avoir accès à nos correspondances. J’ajouterai que même les soins médicaux nous sont interdits. Nous avons une convention avec une clinique italienne qui soignait des enfants malades. Notre entreprise pétrolière nationale PDVSA et sa filiale américaine CITKO subissent un sabotage et un vol organisés en violation de la convention internationale. Vous constatez bien l’ampleur des sanctions contre l’Etat, les fonctionnaires et le peuple vénézuéliens qui ont été les circonstances difficiles dans lesquelles nous avons célébré les élections législatives du 6 décembre dernier.

Depuis quelques années, les Etats-Unis, l’Union européenne, le groupe de Lima, et d’autre pays, comme le royaume du Maroc, ne reconnaissent plus le gouvernement de Nicolas Maduro et soutiennent que le Président de la République vénézuélienne est le député Juan Guaido, représentant de l’opposition dans ce qui apparaît comme une entreprise de déstabilisation. Que répondez-vous à cela ?
Il y a un important segment de l’opposition qui a participé aux élections législatives et qui a obtenu plus de 2 millions de voix ; cette opposition est contre le projet bolivarien mais a choisi la voie légaliste, et ne reconnaît pas en la figure de Juan Guaido un chef de file. D’ailleurs, l’une des figures de l’opposition de droite Kapriles Radonsky a dit qu’il n’y avait pas de leader de l’opposition au Venezuela. Un sondage, fait récemment, démontre que 88% de la population pense que le député Juan Guaido est incapable de diriger le pays. Ce sondage montre la faiblesse de la base populaire du député Guaido qui n’est même pas une figure de proue de l’opposition nationale au projet bolivarien porté par le président Maduro et le grand pôle patriotique. Ceci est la conséquence de l’échec du coup d’Etat de 2019 tenté par Lepoldo Lopez et qui a entraîné la chute de la popularité du secteur de l’opposition, représenté par Juan Guaido, dont le seul soutien effectif est celui du président américain sortant Donald Trump et de la presse internationale, qui met en scène un spectacle autour de sa prétendue figure, comme ce fut le cas lors du renouvellement de la présidence de l’Assemblée nationale en janvier 2020, où il avait accusé les vigiles de ne pas lui avoir permis l’accès à l’Hémicycle, même si les preuves filmées montrent la fausseté de ses allégations. Néanmoins, avec la complicité de la grande presse internationale Guaido a organisé des élections fantoches et s’est autoproclamé président de l’Assemblée nationale obtenant l’appui des USA de l’OEA et de l’UE. Après les élections législatives du 6 décembre, l’Union européenne a annoncé qu’elle attendra un mois pour se prononcer. Peut-être attend-elle de voir la position du nouveau Président élu des Etats-Unis Joe Biden ainsi que l’expiration du mandat de Juan Guaido à l’Assemblée nationale le 5 janvier 2021 pour revoir sa position. Autre chose, nous avons lancé une consultation au niveau de la Cour suprême britannique pour débloquer 1,3 milliard de dollars d’or appartenant à l’Etat vénézuélien, détenus au niveau de la Banque d’Angleterre sous pression de Guaido qui ne reconnaît pas le Président Maduro comme autorité légitime. Or, selon la Cour suprême, il est nécessaire au représentant de l’Etat de démontrer qu’il détient concrètement les leviers du pouvoir étatique réel, ce dont ne bénéficie aucunement le député Juan Guaido.

Depuis quelques années, la République vénézuélienne subit une guerre, qui comprend plusieurs dimensions allant de la stratégie de sanctions économiques maximales aux actes de sabotage (hydrique, électrique), en passant par le gel des avoirs et le blocage des actifs des grandes entreprises publiques, notamment dans le secteur pétrolier, ou encore par l’infiltration de paramilitaires et la perpétration d’attentats terroristes allant jusqu’à la tentative d’assassinat du Président Nicolas Maduro. Nous observons que différents pôles transnationaux sont impliqués dans cette offensive. Comment expliquez-vous les motivations de cette coalition ? Quels sont leurs objectifs ? En parallèle, quelle est la stratégie de défense de l’intégrité territoriale et de l’unité populaire déployée par le gouvernement bolivarien ?
Je voudrais d’abord préciser que la stratégie de ces différents pôles, notamment celle des USA, du groupe de Lima et de l’UE, qui exerce des pressions maximales, est devenue imprévisible. Il s’agit, pour eux, d’empêcher tout processus pacifique de résolution de crise par le dialogue démocratique entre le gouvernement et l’opposition. Ils ne se contentent pas d’essayer par tous les moyens de provoquer la chute du Président Nicolas Maduro, ils veulent plutôt effacer et détruire tout l’héritage du Chavisme, en utilisant des instruments locaux qui justifient l’ingérence étrangère, la destruction de l’économie nationale et le vol des ressources du peuple vénézuélien. Néanmoins, ils doivent se plier au fait accompli qui démontre que le chavisme comme mouvement politique et conception idéologique est un courant très fort qui bénéficie d’un soutien large au Venezuela et d’une grande sympathie en Amérique latine et dans d’autres régions du monde. Je cite l’ex-Président uruguayen Pepe Mujica, qui a dit : « Le Chavisme est au Venezuela un mouvement pérenne comme l’a été le courant péroniste en Argentine. On ne peut pas l’écarter d’un revers de la main.»
L’Union européenne doit donc absolument réfléchir à la redéfinition de sa ligne politique et de sa démarche. Je rappelle qu’au Venezuela, il y a une importante diaspora européenne, les communautés d’origine portugaise, espagnole et italienne dépassent les 4 millions d’âmes qui bénéficient de la double nationalité. Ainsi l’Union européenne doit penser au bien-être de ses ressortissants et tenter avec le groupe de Lima d’impulser un espace de dialogue pacifique et démocratique pour la résolution de la crise au Venezuela par cette voie, en faisant baisser les tensions, et en intégrant le secteur de l’opposition dans le processus de dialogue pour éviter l’effondrement de l’Etat vénézuélien. Le courant Chaviste a gagné la plupart des élections. Depuis 20 ans, nous sommes majoritaires dans les conseils communaux, nous avons gagné 20 gouvernorats sur 23 et obtenu une victoire claire lors des dernières élections législatives. Par conséquent, le courant représenté par le grand pôle patriotique ne peut pas être ignoré parce qu’il représente une force réelle dans la société. Maintenant, nous disons que ça suffit, halte aux stratégies de déstabilisation qui visent à faire chuter notre PIB, à détruire notre production pétrolière et à priver le peuple vénézuélien de ses ressources ainsi qu’à bloquer l’approvisionnement en produits de première nécessité, comme les produits pharmaceutiques en ces temps de pandémie. Nous appelons ces pôles internationaux à appuyer un processus politique et à répondre favorablement au dernier appel au dialogue du Président Maduro qui exhorte le président élu des USA à cesser la stratégie de pressions maximales et qui invite toutes les parties de l’opposition au dialogue et à stopper toutes les velléités d’ingérence et d’intervention étrangère par l’union nationale et le dialogue démocratique.

Le cessez-le-feu en vigueur au Sahara occidental depuis 1991 entre le Maroc et le front Polisario a été violé par l’attaque marocaine, le 13 novembre dernier, contre les civils bloquant la brèche illégale d’El Guerguerat. Quelle est votre position sur la nouvelle donne dans la région et sur la lutte du peuple sahraoui pour la consécration de son droit à l’autodétermination et l’indépendance, notamment au vu de l’évolution dangereuse avec la reconnaissance de l’administration Trump de la prétendue souveraineté marocaine sur cette région en violation du droit international ?
D’abord je cite le ministère des Affaires étrangères de la République bolivarienne du Venezuela qui a publié une déclaration le 13 novembre exprimant « son inquiétude quant à la réactivation du conflit entre le royaume du Maroc et la République arabe sahraouie démocratique », et qui a appelé incessamment à « la nomination et l’envoi d’un nouvel envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental, ainsi que son soutien aux efforts en vue de l’organisation d’un référendum d’autodétermination sous la supervision de l’ONU et de l’Union africaine. Le ministère vénézuélien des Affaires étrangères estime que le référendum d’autodétermination est clairement le mécanisme le plus efficace pour garantir un règlement pacifique du conflit et prévenir plus de tensions dans la région ». Je tiens ensuite à rappeler quelque chose de très important : le Venezuela a résisté aux pressions impérialistes par l’appui et la solidarité des pays amis et le Venezuela a toujours soutenu la souveraineté des nations et des peuples ainsi que la résolution des conflits par les moyens politique et pacifique que nous considérons comme des postures de principe que nous exigeons des autres à notre égard et que nous respectons scrupuleusement. Maintenant, concernant la position de la République bolivarienne du Venezuela de la cause du peuple sahraoui, elle a toujours été très claire et n’a jamais souffert d’une quelconque ambiguïté. Il n’y a jamais eu de changement de position de notre part, y compris 15 ans avant l’arrivée du Président Hugo Chavez, les partis au pouvoir à l’époque avaient déjà appuyé la cause sahraouie contrairement à l’attitude honteuse de Juan Guaido, qui a négocié sa reconnaissance par la monarchie marocaine en reconnaissant les allégations de cette dernière sur le Sahara occidental. Même les partis opposés au gouvernement bolivarien ont eux-mêmes commencé, premièrement, par la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique comme Etat à part entière et, deuxièmement, le soutien au Front Polisario représentant du peuple sahraoui dans sa lutte pour l’autodétermination et l’indépendance en pleine souveraineté sur son territoire. Cette position est restée ferme et ancrée dans la politique étrangère vénézuélienne comme le démontre la déclaration publiée par le ministère des Affaires étrangère, citée plus haut et parue le 13 novembre, en réaction à la violation du cessez-le-feu par le royaume du Maroc et à la reprise de la lutte armée décrétée par les autorités de la RASD. Nous appelons donc incessamment à l’application des résolutions des Nations unies, à l’envoi d’un envoyé spécial de l’ONU et à l’organisation d’un référendum d’autodétermination permettant au peuple sahraoui de choisir son destin librement et démocratiquement. Nous soutenons également la cause du peuple palestinien dans son droit inaliénable garanti par le droit international, notamment depuis la prise de position historique claire et sans ambages du président feu Hugo Chavez.