On pensait que la foudre avait quitté les tartans, dans le sillage de l’éclair Usain Bolt. Ces moments d’électricité juste avant la détonation du pistolet de starter, la foule qui se tait pour laisser les artistes seuls face au silence, cette montée d’adrénaline propre aux moments d’histoire, et ce léger flottement une fois la ligne franchie : le petit symbole «WR» sera-t-il accolé au nom du vainqueur ? Hier, dans le stade olympique de Tokyo, il n’y avait pas de public. Mais le coup de tonnerre aura résonné bien au-delà de l’épicentre japonais. L’onde de choc est planétaire et le monde entier a été soufflé par un 400m haies de légende remporté par Karsten Warholm. « C’est la plus grande course de l’histoire des Jeux olympiques, n’a pas hésité à affirmer Rai Benjamin, le dauphin, ému au possible, dont on se souviendra. Je vais mettre du temps à tout digérer. Mais je suis très heureux d’avoir fait partie de l’histoire ainsi ».

TROIS HOMMES SOUS L’ANCIEN RECORD DU MONDE DE YOUNG
L’histoire justement, et la place de cette course dans celle-ci, aura été au centre des conversations après coup. Plus que l’identité du champion olympique, c’est la performance en elle-même, de tous les acteurs, qui a estomaqué le monde de l’olympisme. « Je n’arrive pas à y croire… vraiment », a tweeté un Kevin Mayer qui symbolise parfaitement le sentiment général. Un duel au couteau, une remontée avortée, un suspense dingue et un record du monde au bout, tous les ingrédients du blockbuster étaient réunis. Preuve en est, la densité de cette finale fut ahurissante : trois hommes ont passé la sacro-sainte barre des 47 secondes et battu l’ancien record du monde de Kevin Young à Barcelone en 1992 qu’on pensait intouchable il y a encore un an (46»78). Warholm et Benjamin, en 45’’94 et 46’’17, lui ont mis une claque phénoménale tandis que le Brésilien Bra l’a battu de peu (46»72). Et les autres ont quasiment tous battu des records nationaux, à l’exception de l’Italien Sibilio. Bref, ce fut une folie furieuse. Suffisante pour devenir la course la plus folle de l’histoire de l’athlétisme ? « Je pense que même les 9»5 de Bolt (9.58 réalisés en fait aux Mondiaux en 2009, NDLR) ne peuvent rivaliser, a osé Benjamin. On a trois gars plus rapides que l’ancien record du monde. […] Tous les athlètes de cette course devraient être payés… En gros billets ! À tous les directeurs de Diamond League : ouvrez vos chéquiers à partir de maintenant ».
« JE PEUX FAIRE MIEUX DANS LE FUTUR »
Aussi prolixe devant la presse qu’impressionnant dans sa finale, Benjamin était presque beau joueur face au «gamin incroyable» qu’est Warholm : « Si vous m’aviez dit que j’allais courir en 46’’1 et perdre malgré tout, je vous aurais probablement cogné et dit de vous barrer », s’est-il marré. C’est pourtant ce qu’il s’est passé. Après coup, le nouveau recordman du monde était aussi sous le coup d’un tel choc émotionnel. Est-ce la plus belle course de l’histoire selon lui ? « Si c’est le cas, je suis très heureux de l’avoir gagnée, a-t-il concédé, avant de se projeter sur la suite. Nous entrons dans une nouvelle ère, la renaissance du 400 m haies, et je pense que l’on peut s’attendre à de nouvelles courses comme celle-là dans le futur ».
Le tout avant de rendre hommage à ses concurrents, autant partenaires dans l’histoire que rivaux face à celle-ci. « Je veux dire aux gars à côté de moi (Benjamin et Dos Santos), avec tout le respect que je dois aux autres, que de nombreux athlètes beaucoup moins forts ont gagné des médailles d’or aux Jeux, a-t-il avancé. Ça a juste été un honneur de faire partie de cette course qui dépasse mon imagination. Je suis désolé pour Benjamin, il mériterait l’or aussi.»
Mais comme tout tremblement de terre, les répliques pourraient être violentes. Désormais, les attentes autour d’eux vont continuer à aller crescendo. A mesure que le chrono continue de descendre ? « Je vais profiter mais je pense que je peux faire encore mieux dans le futur », a pronostiqué le nouveau champion olympique. Car, c’est bien connu, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. n