Jim House, brillant historien britannique et spécialiste du Maghreb et de l’Algérie, est l’auteur avec son collègue Neil Mac Master, d’une des meilleures contributions à la recherche sur la genèse et le déroulé des évènements tragiques du 17 octobre 1961. Entretien.

Entretien réalisé par Nordine Azzouz


Reporters : «Paris 1961. Les Algériens, la mémoire et la terreur d’Etat» est considéré comme un livre majeur pour la connaissance du contexte et des faits marquants de la répression de la manifestation des Algériens à Paris le 17 octobre 1961. La première question qui survient après la lecture de cet ouvrage est : pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser à cet aspect plutôt qu’à un autre de l’histoire de la longue séquence coloniale française en Algérie ?
Jim House :
C’est dans le cadre de ma thèse sur l’histoire de l’antiracisme en France que j’ai découvert le 17 octobre 1961. J’avais voulu étudier l’impact de la guerre de libération, à la fois sur l’émigration algérienne et sur les milieux antiracistes de la gauche française. J’ai découvert à quel point la guerre aura été un facteur de division entre la gauche «respectueuse» (de la légalité) et «irrespectueuse» (Marcel Péju). Par la suite, et comme pour mon co-auteur, Neil MacMaster, Britannique lui aussi et expert de l’histoire de l’émigration algérienne en France, je me suis intéressé à la question des rapports entre colonie et métropole qui constitue un thème clé des études postcoloniales.
Au départ pour cet ouvrage, c’était l’optique métropolitaine qui primait. Depuis la première publication de «Paris 1961», en 2006, mes recherches se sont surtout portées sur la situation coloniale en Algérie et au Maroc, notamment dans les quartiers populaires d’Alger et de Casablanca. C’est à ce titre que j’ai réalisé des études comparatives entre les mobilisations de rue et leur répression à Casablanca en décembre 1952 (au moins deux cents morts), à Alger en décembre 1960 et le 17 octobre 1961 à Paris. Analyser le souci de l’Etat colonial de contrôler les déplacements des habitants algériens ou marocains pauvres d’un quartier à l’autre, et le soi-disant «danger» qu’ils représentaient pour les Européens, l’adhésion populaire à l’idée d’indépendance nationale, fournissent des cadres de lecture comparatifs, parmi d’autres. Il est instructif, aussi, d’étudier les pratiques d’occultation étatique du bilan humain de la répression en Algérie et au Maroc en même temps qu’à Paris.

Pour votre travail de recherche, on sait que vous avez consulté et étudié une part importante des archives administratives, judiciaires et policières françaises. Qu’en est-il des sources de la Fédération de France du FLN ?
Nous avons pu consulter une partie de la correspondance concernant l’organisation des manifestations du FLN en octobre / novembre 1961. Parmi ces documents, il y a non seulement la correspondance publiée par Mohammed Harbi dans la revue Sou’al (n°.7, septembre 1987), mais également de très nombreux documents saisis par la DST, les services de renseignement français, lors de l’opération Flore (novembre 1961) qui permettent de retracer les communications entre les responsables à Paris et les membres du Comité fédéral de la Fédération de France, basé en Allemagne de l’Ouest. Ces derniers documents nous ont permis de mieux comprendre la manière dont la pression de la base militante en faveur d’une riposte au couvre-feu a incité les responsables parisiens et plus largement métropolitains à proposer la tenue d’une manifestation à Paris. Dans cette masse de documents saisie lors de l’opération Flore, on trouve également beaucoup de rapports écrits par des militants et militantes après les manifestations, et donc après la répression, ce qui donne une perspective nouvelle pour comprendre comment les Algériens de Paris ont vécu ces journées, entre enthousiasme et peur. Y figure de nombreux rapports rédigés par des femmes. L’intérêt de ces sources conservées aux archives de la préfecture de police, c’est également de voir la dynamique qui existait entre soutiens métropolitains, répandus dans différents réseaux ou agissant à titre plus individuel, et les responsables du FLN à Paris. Les soutiens arrêtés en novembre 1961, dont de nombreuses femmes métropolitaines, sont en général moins connus du grand public car l’Etat français n’a pas souhaité renouveler l’expérience du Procès Jeanson (procès des militants nationalistes et leurs soutiens, septembre 1960) qui avait marqué une grande victoire politique pour le FLN. Ajoutons à ces sources écrites, des entretiens et témoignages publiés avec des acteurs algériens depuis 1961.

Mon co-auteur, Neil MacMaster, a publié un ouvrage (2013) en anglais (disponible gratuitement en ligne) qui analyse dans plus de détail l’organisation des manifestations d’octobre 1961 : Inside the FLN: the Paris massacre and the French Intelligence Service – UEA Digital Repository
La thèse de votre livre est que la répression du 17 octobre 1961 n’était pas un évènement isolé, mais inscrit dans un long cycle de violences et de répressions coloniales érigées en système, d’abord pratiqué sur le «théâtre nord-africain» avant d’être introduit en Métropole et dans sa capitale précisément. Vous parlez de «terreur d’Etat». Un concept qu’on n’admet pas en France. Pourquoi ?
Notre ouvrage cherche en effet à montrer à quel point des méthodes répressives en Algérie et au Maroc (dont certaines, pour le cas algérien, étaient inspirées par l’expérience indochinoise) ont pu informer le système de lutte contre le FLN mis en place par l’Etat français à Paris. De manière générale, l’on peut définir la «terreur d’Etat» comme un instrument utilisé par un gouvernement pour contrôler le système politique et la société civile sur son territoire. Dans cette perspective, la violence, sous diverses formes (du massacre aux «disparitions») n’est pas le sous-produit inopiné d’opérations policières ou militaires. Elle constitue, bien au contraire, un mode opératoire soigneusement planifié, approuvé et coordonné au plus haut niveau de l’Etat. L’un des principaux objectifs de la terreur d’Etat n’est pas seulement de capturer, d’incarcérer et d’éliminer physiquement les membres actifs de telle ou telle opposition. Il est de répandre un tel climat d’insécurité et de peur dans la population que celle-ci soit finalement dissuadée de prêter son appui aux forces anti-gouvernementales et se dépolitise un peu, minée par un sentiment d’impuissance et de renoncement.
Sur ce plan, la terreur d’Etat vise également à faire imposer le silence sur cette violence, à la fois sur le moment et par la suite, d’où son impact sur les enjeux mémoriels, car les victimes ont peur. Avec la «terreur d’Etat», il s’agit donc d’un système répressif qui cultive à la fois la violence physique et la violence symbolique. L’on imagine donc facilement qu’un Etat démocratique n’admettrait que bien plus tard, si jamais, l’existence de telles pratiques et la complicité qui avait dû exister, au sein des institutions républicaines, pour garantir l’impunité de ses agents, en l’occurrence ceux qui avaient mené la lutte contre les nationalismes d’indépendance tant en Algérie qu’en France métropolitaine.
Que sait-on de plus, aujourd’hui, sur l’organisation des manifestations du 17 octobre 1961 et sur les réseaux de soutien du FLN qui l’ont mise en place en amont comme en aval. Dans une communication présentée lors d’un colloque en juin 2006, vous disiez qu’il faut comprendre cette organisation «dans la dialectique entre Cologne et Tunis, et entre Cologne et Paris». Que voulez-vous dire au juste ?
Je ne suis pas très compétent pour parler de ce sujet, c’est mon co-auteur qui a le plus traité cette question. J’ai essayé d’y répondre dans des termes plus généraux dans la question sur les sources du FLN.

La question du nombre de victimes de la répression fait polémique. En France, elle a opposé des historiens comme Jean-Luc Einaudi et Jean-Paul Brunet. Dans votre livre, vous avancez l’estimation de «plus de 120 Algériens assassinés» en région parisienne. L’ouverture de nouvelles archives pourrait-elle aboutir à de nouveaux éclairages sur ce bilan ?
Afin d’avancer sur la question du bilan humain de cette répression, sans doute faudrait-il mettre en place une équipe, voire une commission d’historiens qui, en se servant de bases de données élaborées à partir de différentes sources archivistiques, imprimées et orales, tenterait d’établir la compréhension la plus exacte et complète possible de cette répression ; c’est une mission qui dépasse de loin les capacités de travail, compétences et connaissances d’un seul individu. Il faudrait bien définir les bornes chronologiques qu’étudierait une telle mission. Pour avoir une vue d’ensemble de la période, je pense que l’approche adoptée dans l’ouvrage «Paris 1961», c’est-à-dire qui prend en compte les violences des mois de septembre et octobre 1961, fournirait une séquence suffisamment large, tout en reconnaissant que ces violences, y compris létales, contre les Algériens avaient commencé bien avant.
En aval de l’événement, il reste peut-être des éléments à voir dans les archives de la gendarmerie sur les cas d’expulsions d’Algériens après le 17 octobre 1961 depuis Orly et Marseille et leur internement en Algérie. Je souhaiterais savoir, également, si la destruction des archives de la Brigade fluviale de Paris (unité qui repêchait les corps retrouvés dans la Seine) s’est effectuée selon les normes administratives en vigueur à l’époque, ou bien selon d’autres motivations.
Dans le récit de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, une figure importante apparaît, Maurice Papon. Quel lien politique y a-t-il à déchiffrer entre ses responsabilités à Vichy, qu’il a exercées en tant que préfet Igame en Algérie, et la manière dont il a organisé le dispositif policier contre les manifestants algériens ? Etait-il le seul responsable dans ce qui est arrivé ?
Il ne faudrait pas tout focaliser sur un seul individu, d’où l’avantage de parler en termes de «terreur d’Etat», ou de production étatique de la violence et de l’impunité. Le 17 octobre 1961, chaque acteur institutionnel se savait couvert par sa hiérarchie, et Papon par le gouvernement gaulliste. Toutefois, le parcours de Maurice Papon se révèle utile à la compréhension de cette époque marquée par les crises de décolonisation (si l’on se situe par rapport à une perspective étatique française) et la guerre froide. Il faudrait préciser que le rôle exact de Papon en tant que secrétaire général à la Préfecture de la Gironde (Bordeaux) sous Vichy et son implication directe dans la déportation des Juifs vers les camps d’extermination n’était pas bien connu en 1961. Papon était un fidèle serviteur, surtout de régimes répressifs. Pour bien des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur des années 1930, 1940 et 1950, le passage par l’Afrique du Nord représentait une étape importante dans leur formation et, par la suite dans leur montée dans les rangs. De par ses postes au Maroc et en Algérie, Papon s’était spécialisé dans la répression des nationalismes d’indépendance dans des contextes et à une époque de bouleversements politiques et sociaux en Algérie et au Maroc (grèves, soulèvements, manifestations, situations de guerre).
Le territoire colonial permet, en effet, une marge de manœuvre assez grande à l’Etat colonial, avec moins de regards critiques sur place, et facilite donc l’initiative personnelle des hauts fonctionnaires dans leurs visées répressives. S’ajoute à cette expérience pratique de Papon et d’autres, un certain regard méprisant porté sur l’adversaire nationaliste, regard qui est un mélange de préjugés orientalistes racistes et d’un anticommunisme poussé. Signalons aussi pour Papon son passage comme secrétaire général de la Préfecture de police de Paris entre 1951 et 1954, avec sa nomination en mars 1958, mais en tant que préfet cette fois-ci. Papon ne fait donc que réintégrer cette préfecture où il avait déjà combattu le MTLD (répression du 14 juillet 1953) tout comme les policiers communistes, ces derniers étant souvent susceptibles de dénoncer la répression illégale. En effet, Papon savait comment intimider les rares voix critiques dans les rangs de la police, ce qui n’est pas sans importance pour comprendre la production du silence et de l’impunité après le 17 octobre 1961.

Soixante ans après, le paysage mémoriel concernant le 17 octobre 1961, actif aujourd’hui en France, a beaucoup évolué. Il sort d’une longue période d’oubli que vous assimilez, dites-vous, à une «construction sociale de l’indifférence». Dans la gauche, davantage propice à affronter le sujet, on a parlé davantage du «massacre du métro Charonne» que du 17 octobre. Pour les Algériens, l’Amicale des Algériens en France, qui n’existe plus aujourd’hui, n’a commencé à commémorer le 17 octobre 1961 qu’à partir de 1968. En Algérie, la place réservée par l’historiographie officielle au combat anticolonial de l’immigration pose toujours problème. Quelles réponses à cela ?
Sur le plan mémoriel, il y a la question de la reconnaissance directe de l’apport financier et politique de l’émigration à la lutte de libération. Il existe également des points d’approche plus «indirects» pour mettre en valeur le rôle de l’émigration dans les combats pour l’indépendance, car certains émigrés en France durant la guerre de libération rentrent dans différentes catégories dont on commémore à juste titre la contribution, par exemple, en tant que chouhada, anciens condamnés à mort, prisonniers. S’il y a l’apport de l’émigration pour les années 1954-1962, ce rôle s’insère également dans des séquences plus longues qui remontent aux années 1920 : sur ce plan, des progrès ont été enregistrés en Algérie ces dernières décennies, avec une meilleure prise en compte de la diversité du champ national et nationaliste.
En Algérie, le 17 octobre 1961 fait désormais partie des grands événements de la lutte pour l’indépendance. En France, la «visibilisation» du 17 octobre 1961 a été assurée par des mobilisations militantes directes, mais aussi par des processus plus larges, comme un intérêt plus poussé pour l’histoire et la mémoire de l’immigration algérienne en France, et pour la décolonisation et ses séquelles.

On assiste aujourd’hui à un regain du «conflit mémoriel» entre Alger et Paris. Comment un historien comme vous perçoit-il ce phénomène, les mots et les postures qui l’accompagnent de part et d’autre ? Comment l’historien de métier doit-il se positionner par rapport à ce conflit ?
L’historien doit ici se faire aussi politiste, et analyser les différents usages politiques du passé et leur évolution, au-delà des moments de tension et de crises ponctuels. Malgré ces crispations diplomatiques, la coopération économique et sécuritaire entre Alger et Paris persiste. L’on voit bien qu’actuellement, en France, ce sont des enjeux d’ordre essentiellement électoraux qui dominent la question, avec un capital électoral à accumuler.
De par ses déclarations récentes sur la nation algérienne notamment, le président Macron aura réussi l’exploit de rassembler contre lui pratiquement tous les acteurs politiques en Algérie. En ce qui concerne la France et le 17 octobre 1961, il faudrait signaler que les progrès enregistrés au niveau de la reconnaissance officielle sont venus uniquement en raison de la pression de la société civile. Toutefois, les déclarations présidentielles sous Hollande et Macron n’ont pas directement nommé la police comme responsable de ces violences. Nous allons voir ce 17 octobre si Macron va franchir ce pas ou non.