«Le monde arabe au miroir de l’Algérie» est le thème de la conférence donnée à l’Institut français de Tlemcen, dimanche dernier, par Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant.

Par El Halloui Tlemçani
«L’actualité que connaît l’Algérie est parfois interprétée à la lumière des expériences arabes. Or il peut s’agir d’une erreur d’analyse, qui ne prend en compte ni l’histoire particulière de l’Algérie ni l’importance de sa propre expérience politique. C’est au contraire, à partir de l’Algérie, qu’il peut être intéressant de projeter aujourd’hui un regard neuf sur un monde arabe en profonde mutation», souligne-t-il d’emblée pour situer le cadre de son propos. Et de préciser : «Quand on a un mouvement, un bouleversement, un Hirak, les explications sont complexes du point de vue intellectuel.» Son exposé s’articulera autour de trois séquences historiques : la Nahda (18e siècle-19e siècle), le cycle des indépendances (1922-1971) et la période du détournement et la confiscation des indépendances (1949-1969). La Renaissance arabe ou mouvement des Lumières a plus de deux siècles d’histoire, selon le conférencier, qui soulignera que la Nahda du 19e siècle a été marquée par la diffusion de la langue à travers les imprimeries d’Etat, les journaux, ainsi que les échos auprès de la diaspora. Une révolution qu’il comparera aux réseaux sociaux du 21e siècle. Dans ce sillage, l’historien arabisant déplore «l’aveuglement des progressistes européens qui ne voient pas qu’ils ont des partenaires devant eux», non sans évoquer l’ethnocentrisme, pour ne pas dire le racisme, à cet égard de Jules Ferry et de Clémenceau. Sur un autre registre, l’historien  dira que «l’islamisation des Arabes, via le culte d’Etat et la fonctionnarisation des imams, et l’obsession des minorités continuent aujourd’hui à peser sur le débat en Europe»… Le cycle des indépendances qui touchera l’Egypte, l’Irak, la Syrie, le Liban, le Koweit, le Yémen, l’Algérie… s’étalera sur un demi-siècle (50 ans). Le monde arabe était soit sous occupation coloniale, soit sous domination ottomane. En 1932, c’est la naissance du premier Etat du monde musulman, l’Arabie Saoudite, «l’exacte négation de la Nahda, les Al Saoud installent leur théocratie sur les ruines de la Nahda», observe-t-il. La première Constitution du monde musulman (1861) basée sur la «maslaha» et la première indépendance du monde arabe par rapport à l’empire ottoman (1922) représentent deux autres repères historiques dans ce contexte. Quant à la séquence des détournements des indépendances qui durera 20 ans, elle est ponctuée de putschs marqués par le cycle des communiqués militaires (Syrie, Egypte, Algérie, Tunisie, Libye…). Le système a besoin d’une rente pour s’autonomiser du peuple : de la rente pétrolière à la rente stratégique ou géopolitique, en passant par la rente anti-terroriste ainsi que la transition démographique, d’où la redistribution, le clientélisme, l’oppression, la négation des potentialités du peuple. Octobre 1988 : percée démocratique, suivi de 2011, avec l’émergence d’une génération de jeunes parents avec des aspirations et des ambitions. S’agissant du Hirak, «c’est une séquence historique», estime-t-il. Et de constater : «Tout le monde arabe regarde l’Algérie, les régimes avec une certaine crainte, les peuples avec beaucoup de sympathie», avant d’ajouter : «La lutte armée divise, la rue unit». Jean-Pierre Filiu ne tarira pas d’éloges à l’égard de cette révolution en considérant que «la non-violence est une arme stratégique». Et de conclure avec une note d’optimisme : «Je suis convaincu que la principale ressource, l’énergie renouvelable, c’est le patriotisme des Algériens et des Algériennes, ce don de soi de la jeunesse à la patrie, qui est capable d’opérer une transition apaisée, je le souhaite…». Le débat qui s’ensuivra aura permis de soulever certains points, comme le mouvement social le plus ancien dans l’histoire de l’humanité, l’approche de la question de la domination turque par rapport à l’Algérie, la caution des puissances occidentales aux régimes corrompus, les revendications principales du Hirak, le Hirak de la diaspora, la contre-révolution, l’Etat de droit, la justice, la récupération des biens mal acquis, le concept de terrorisme, la notion de monde arabe, les «présents» de Hollande (l’alacrité de Bouteflika et «Souvenirs de voyage à Tlemcen» de Barges), l’affaire de l’assassinat des moines trappistes, la politique de l’Etat après le Hirak… Par ailleurs, l’illustre hôte de l’IFT a auparavant visité le sanctuaire de Sidi Boumediène, en compagnie du directeur François Maugrenier. Evoquant le legs de ce soufi célèbre à El Qods dit «Haï el Maghariba», l’historien arabisant dira : «Sept siècles d’histoire effacés par la guerre des sept jours». Il faut savoir que Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, est professeur des universités à Sciences Po Paris. Ses nombreux ouvrages ont été publiés en plus de quinze langues. Il anime, sur le site du quotidien «Le Monde», le blog «Un si proche Orient». A noter qu’il faisait partie de la délégation présidentielle (au titre du quota culturel) lors de la visite officielle de François Hollande en Algérie en 2012 (Alger et Tlemcen).n