Reporters : Vous êtes le président de la Confédération générale des entreprises de Côte-d’Ivoire (CGECI). Vous venez d’effectuer, pour la première fois, à la tête d’une délégation d’opérateurs ivoiriens une visite de travail en Algérie à l’invitation de la Confédération algérienne du patronat citoyen (CAPC). A quoi ce séjour vous a-t-il servi ?
Jean-Marie P. Ackah : Cette visite de trois jours nous a permis de faire connaissance avec des parties représentatives du tissu économique et entrepreneurial algérien. En termes de mission exploratoire, elle n’était pas suffisamment longue pour nous afin de connaître la réalité profonde de ce tissu, mais c’est la première du genre à rassembler en Algérie des opérateurs algériens et ivoiriens sur des projets de coopération économique et commerciale. Elle ne sera pas la dernière et de ce que nous avons vu et entendu durant notre séjour nous a déjà permis d’avoir une idée intéressante du potentiel économique et industriel algérien et des pistes à explorer pour renforcer les relations économiques et commerciales entre l’Algérie et la Côte d’Ivoire, qui, pour l’instant, se limitent, pour la première, à la vente de produits pétroliers et de cimenterie essentiellement et, pour la deuxième, et pour plus de 80%, à la vente de café. Si notre présence en Algérie était à l’initiative de la Confédération algérienne du patronat citoyen (CAPC), ses dirigeants ont eu la belle inspiration d’élargir les contacts et les discussions avec d’autres organisations patronales algériennes et d’avoir été bien reçus au plus haut niveau des ministères du Commerce et de l’Industrie ainsi qu’au Conseil national économique, social et environnementale (CNESE). Nous avons eu des échanges forts instructifs et très enrichissants qui ont été couronnés par des visites sur le terrain où nous avons été à la rencontre sur sites de quelques acteurs représentatifs de l’entreprenariat industriel algérien avec lesquels on a discuté sur leur expérience et leur savoir-faire dans les domaines qui les concernent.

Entre l’Algérie et la Côte d’Ivoire, les échanges ne sont pas importants. Ils sont estimés à quelque 108 millions de dollars annuellement. Ils se limitent à quelques produits comme vous venez de le signaler. Pourquoi cette insuffisance alors que les deux pays sont en mesure de développer de vigoureux courants d’affaires ?
Ce chiffre autour de 100 millions de dollars n’est pas suffisant, en effet. Il ne l’est pas par rapport au potentiel économique des deux pays, l’Algérie et la Côte d’Ivoire. Il ne l’est pas par rapport à la qualité des relations historiques et politiques qu’ils partagent depuis les premières années de nos indépendances. La Côte d’Ivoire est un pays de 30 millions d’habitants. Il représente à lui seul 40% du PIB de l’Union monétaire ouest-africaine, la zone Umoa. Il est classé troisième économie de la Communauté économique des Etats d’ Afrique de l’Ouest, la Cedeao, après le Nigeria et le Ghana. L’Algérie est un acteur énergétique de premier plan à l’échelle africaine. C’est un marché de plus 40 millions d’habitants. Il dispose d’un outil industriel émergent et compétitif dans différents secteurs d’activité. Les deux pays disposent donc d’un potentiel significatif en matière de coopération et de partenariat bilatéraux. Il s’agit de le transformer en réalité en travaillant à corriger les faiblesses que nous avons constatées et confirmées lors de notre séjour en Algérie.

Quelles sont les causes de ces faiblesses ? Comment y remédier ?
Avant de répondre à votre question, j’aimerai préciser que la faiblesse des échanges économiques et commerciaux n’est pas exclusive à l’Algérie et à la Côte d’Ivoire, mais qu’il s’agit d’une réalité africaine. Le niveau des échanges interafricains est extrêmement faible, à peine 10%. A 25%, il est l’un des plus élevés en Côte d’Ivoire en raison de ses échanges avec la zone ouest-africaine. Cette réalité va changer avec l’intérêt croissant des pays du continent les uns pour les autres. Elle va changer à la mise en œuvre de la Zone africaine de libre-échange, la Zlecaf, dont les opportunités vont créer, consolider et renforcer les liens et les courants d’affaires entre les Etats membres. J’aimerai indiquer, également, que malgré les quelque 100 millions de dollars d’échanges entre l’Algérie et la Côte d’Ivoire, que nous considérons comme non significatifs, notre pays est, par rapport à l’Algérie, le premier partenaire africain du sud du Sahara. Il s’agit, maintenant, pour les deux pays, de renforcer cette relation en faisant en sorte que les opérateurs ivoiriens et algériens se voient plus souvent, se connaissent mieux et identifient les champs qui leur sont mutuellement profitables. Nous, partie ivoirienne, pensons que le chiffre de 100 millions s’explique par la méconnaissance et le manque d’information du potentiel qu’offre le marché algérien. Nos collègues algériens, également, n’ont pas une connaissance totale des réalités et des atouts du tissu économique et du marché ivoiriens. Il s’agit alors de travailler pour que les deux parties bénéficient de l’information nécessaire pour se rapprocher davantage l’une de l’autre et développer des courants et des liens d’affaires qui peuvent être multiples et dans différents domaines d’activité.

Un exemple à citer ?
Oui, à titre d’illustration, je rappelle que l’Algérie développe aujourd’hui une industrie des pneumatiques à travers les activités de l’entreprise privée IRIS. Je crois savoir que cette PME achète sa matière première en Asie et en Malaisie en particulier, loin de ses terres et à des coûts, j’imagine, importants. Je rappelle aussi que la Côte d’Ivoire est le premier producteur africain de caoutchouc naturel, le latex, et elle occupe le 4e rang mondial. Elle livre sa matière première aux grands du secteur des pneumatiques en Amérique, en Europe, à des groupes comme Michelin, Goodyear et d’autres. Pourquoi elle ne le ferait pas à l’Algérie, qui est un pays presque voisin ? La réponse à cette question viendra par une meilleure connaissance de ce que font les opérateurs industriels des deux pays. Elle viendra par la multiplication du genre de visites et de rencontres que nous venons de faire en Algérie. A ce titre, je vous informe qu’une délégation de chefs d’entreprise et opérateurs économiques algériens est attendue à Abidjan à la fin du mois d’octobre prochain. Ce sera une occasion pour eux aussi de mieux connaître le tissu économique ivoirien et les opportunités qu’ils peuvent trouver en Côte d’Ivoire soit en termes de matières premières, soit en termes de produits finis ou pour créer avec leurs partenaires ivoiriens des joint-ventures. Les deux parties ont un savoir-faire qui leur permet de créer des sociétés mixtes dans certains domaines comme l’agro-industrie. Il est temps de partager les avantages comparatifs des uns et des autres.

Avec la CAPC, vous avez signé un mémorandum d’entente. A quoi ce document va-t-il servir ?
Le mémorandum d’entente que nous avons signé avec la CAPC vient couronner les contacts préalables que nous avons eus avec la Confédération. Il vient confirmer la vision commune que nous avons de la complémentarité des marchés algérien et ivoirien et de la nécessité de renforcer les relations économiques entre les deux pays dans beaucoup de domaines d’activité industrielle et entrepreneuriale. Ce désir de renforcement est justifié et encouragé par le cadre institutionnel propre aux deux pays. Il s’agit maintenant de réaliser ce désir et le mémorandum fait figure de chemin à suivre par étapes. La première étape est d’échanger l’information économique et constituer une base documentaire permettant aux opérateurs des deux pays de connaître dans le détail le réel et le potentiel qu’ils peuvent exploiter et valoriser. Nos collègues algériens doivent nous dire quelles sont les industries porteuses, quels sont les domaines de compétences profitables aux deux parties. Nous, en retour, il faut que nous soyons en capacité de leur fournir une photographie de l’économie ivoirienne, quels sont les objectifs stratégiques inscrits dans le plan de développement du gouvernement ivoirien qui peuvent les guider dans leurs affaires et dans leurs investissements, quelles sont les industries que le gouvernement ivoirien souhaite développer et qui pourraient intéresser les opérateurs algériens. Cela, nous allons le mettre en œuvre dès notre retour à Abidjan. La deuxième étape est de créer un conseil d’affaires algéro-ivoirien qui va servir de tableau de bord et d’outil de pilotage, si j’ose dire, de mise en œuvre du processus de rapprochement entre les entreprises ivoiriennes et algériennes, en les accompagnant et en les aidant à mieux connaître les secteurs portés par l’Etat et à identifier ceux portés par le privé.

Le Nigeria est aujourd’hui le premier partenaire de la Côte d’Ivoire. Serait-il un modèle pour les échanges futurs entre votre pays et l’Algérie ?
Avec le Nigeria, nous avons une relation économique davantage caractérisée en valeur absolue par les échanges énergétiques et les produits pétroliers. Ce n’est donc pas forcément un modèle pour les échanges que nous voulons avec l’Algérie. Les PME algériennes disposent d’une expérience et d’un savoir-faire que nous avons constaté lors de notre visite et nous pensons qu’elles sont en mesure de produire pour le marché ivoirien des produits manufacturés dont il a besoin, développer des liens d’investissement dans différents secteurs hors hydrocarbures et créer des sociétés mixtes. Sachant que nous avons avec la Cedeao et la zone Umoa l’un des espaces économiques les plus aboutis en Afrique, la Côte d’Ivoire pourrait même servir de plateforme ou de hub aux entreprises algériennes qui auraient l’appétit de s’intéresser à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. La perspective de la Zlecaf, qui sera avant tout une opportunité pour développer des formes de partenariat et de coopération sous-régionaux -car il sera difficile de faire des affaires avec l’ensemble des 52 pays membres -, servira de moteur accélérateur. Nos gouvernements suivront.