Dans son nouveau roman intitulé « 1984 les Oranges amères de Petite Kabylie », Jean-Claude Fournier offre aux lecteurs un récit autobiographique romancé, ponctué d’anecdotes racontées, de son séjour en Algérie dans les années quatre-vingts, où il raconte ce qu’était la vie quotidienne de coopérants français vivant côte à côte avec leurs voisins algériens à Béjaïa. Dans cet entretien, il nous confie les motivations qui l’ont poussé à l’écriture de ce roman ainsi que sa perception de l’Algérie vers la fin des années quatre-vingts, en pleine crise socio-économique et les prémices de la montée de l’islamisme.

Reporters : « 1984 les Oranges amères de Petite Kabylie » est le titre de votre dernier ouvrage. Un roman qui raconte l’histoire de deux jeunes Français venus travailler en Algérie dans les années 80. Avec une description du contexte économique et social de l’époque. Pourquoi écrire un tel livre ? Portez-vous un intérêt particulier à l’Algérie ? Pourquoi avez-vous choisi cette période ? Ce n’est pas au hasard, je suppose…
Jean-Claude Fournier : Je portais ce livre depuis longtemps, depuis le moment où j’étais coopérant (professeur d’anglais) chez vous, au lycée d’Oued Amizour, l’année scolaire 1983/84 d’abord, puis à Béjaïa, au lycée Ihaddaden ensuite, de 84 à 86. Pendant ce séjour, ma compagne était, elle, professeur à Ihaddaden, de 83 à 84. Nous étions en famille, avec nos enfants. Depuis notre arrivée, en fait, j’ai ressenti l’envie et le besoin d’écrire un jour le récit de cette aventure, de parler de nos raisons de venir en Algérie participer au développement du pays, dans un mouvement généreux pour ce pays, dont nous suivions avec intérêt et bienveillance le parcours depuis l’indépendance, en espérant qu’il réussisse à prouver à tous les nostalgiques de l’Algérie française que le peuple algérien saurait montrer au monde que les pays décolonisés pouvaient se débrouiller sans nous. Dès le début de notre installation, les difficultés à trouver un logement, les pénuries, les tracasseries administratives ont tempéré le bel optimisme que nous affichions contre ceux des anciens coopérants en poste, qui portaient, eux, un regard critique sur les choix politiques, économiques, linguistiques et politiques opérés par le pouvoir depuis 1962. Et malgré les difficultés de la vie quotidienne, nous voulions croire que le pays allait vers des jours meilleurs. Nous avions milité contre le colonialisme depuis notre adolescence et nous refusions d’admettre que tout n’allait pas pour le mieux, en dépit de la réalité, qui démentait cet espoir en des lendemains qui chantent. Peu à peu nos espoirs ont été déçus, mais les gens, eux, se sont toujours montrés accueillants, généreux et ne nous ont jamais mal traités. C’est ce contraste entre l’accueil de la population et la manière dont l’administration se comportait envers les coopérants dont j’ai voulu témoigner dès notre arrivée à Béjaïa. Je n’ai pas commencé à écrire lorsque j’étais à Bougie, mais je collectionnais des articles d’un magazine (l’Algérie aujourd’hui) dont je comptais me servir pour écrire un témoignage documentaire de notre séjour en revenant au pays. De retour en France, la vie a contribué à différer ce projet et ce n’est qu’à la retraite que je me suis mis à écrire, mais sans les documents journalistiques, amassés, qui ont disparu dans un déménagement. En l’absence de ces coupures de journaux, je n’avais plus assez de sources écrites pour rédiger un essai documentaire, mais il me restait suffisamment de souvenirs précis, d’anecdotes à raconter pour un récit de vie documenté mais ayant recours à la fiction pour rendre compte de notre vécu en tant qu’étrangers qui assistent à des événements conduisant inexorablement aux émeutes de 1988. Nous n’avons pas vécu les troubles postérieurs à notre départ, qui ont débouché sur les élections de 89 gagnées par le FIS et sur la décennie noire des années 90, mais il était évident que les tensions montaient, que nos élèves filles et même certaines professeures se voilaient de plus en plus, et que les choses finiraient mal. D’où notre départ et celui de nombreux autres coopérants français dès 1986.



Pourquoi ce livre et votre intérêt pour le pays et qu’est-ce qui a défini le choix de cette période précise ?
Parce qu’elle correspond aux années de notre séjour en Algérie. Ce n’est bien sûr pas un hasard. Le titre, qui comporte la mention de la date 1984, n’est pas non plus fortuit, car l’année 84 est celle qui correspond à l’adoption du code de la famille, qui était ressenti par nos interlocuteurs libéraux comme une régression depuis l’indépendance pour ce qui est de la condition des femmes algériennes. 1984, c’est aussi un clin d’œil à la célèbre dystopie de l’écrivain anglais Georges Orwell, dont le titre est précisément cette date. Il s’est contenté d’inverser les deux derniers chiffres de la date des nouveaux procès de Moscou (1948) ce qui a donné 1984. Certes, l’Algérie de 1984 ne correspondait pas au tableau d’un monde totalitaire dressé par Orwell. Il n’y avait pas d’extermination de masse, bien sûr, et les gens ne se gênaient pas pour critiquer oralement le pouvoir. Il n’y avait pas une surveillance absolue des consciences comme c’est le cas dans la dystopie orwellienne. Mais on retrouvait certains invariants des régimes staliniens dans les choix adoptés par le FLN, ceci en contradiction avec le projet de l’Algérie nouvelle imaginé par le Congrès de la Soummam. Au lieu d’une Algérie laïque, démocratique, multi culturelle, il y avait un parti unique, censure, religion d’Etat, sur le plan économique, c’est la voie socialiste « autogérée» qui avait été choisie, pas si « autogérée »que ça d’ailleurs. Ce qui engendrait les mêmes phénomènes de pénuries de biens de consommation courants que dans les pays de l’Est. Heureusement, il existait un secteur privé où nous autres « riches » coopérants, nous pouvions nous approvisionner tant bien que mal, mais on ne trouvait pas grand-chose au Souk el fellah, le magasin d’Etat. Même chose dans les pays communistes que j’avais visités en tant que guide grâce à ma licence de russe.

Vous avez assisté, dans les années 80, à la montée de l’islamisation de la société algérienne… Dans votre livre, vous avez largement évoqué la situation économique et politique du pays dans cette période, qu’est-ce qui vous a poussé à prendre ce chemin, car il semble que vous vous êtes éloigné du sujet initial…
Je ne pense pas m’éloigner du sujet, -si vous pensez que le sujet « principal » est la montée de l’islamisme, ce qui n’est pas certain-, bien au contraire, en décrivant le contexte économique et politique. Je ne pense pas être « hors sujet » en donnant des détails sur la situation économique et politique du pays. Je ne suis d’ailleurs pas certain que la montée de l’islamisation soit le thème principal du livre, ni même ce que vous appelez le sujet « apparent » ou « profond ». Il me semble au contraire que c’est la dégradation de la situation économique et sociale et du climat politique général, ainsi que la perte d’un espoir à voir le régime devenir plus démocratique, à répondre aux aspirations du peuple, qui a conduit les gens à rêver d’un régime à caractère religieux, plus vertueux, qui mettrait fin à la corruption et redistribuerait les richesses de manière plus égalitaire. C’est à peu près ce qu’il s’est passé en Iran, lorsque le peuple a placé tous ses espoirs de renouveau dans l’avènement d’une république islamique. Beaucoup de nos interlocuteurs, qui n’étaient pourtant pas convertis à une lecture salafiste des textes religieux, nous disaient qu’un retour aux sources de l’islam produirait peut-être plus de fraternité entre les citoyens et une meilleure discipline civique de leur part. Voilà pourquoi je pense avoir tenté de montrer l’interdépendance entre les différents niveaux de lecture, qui sont de nature à faire comprendre en quoi la faillite du système économique, due principalement, selon moi, aux choix d’une voix socialiste de développement et à la confiscation des richesses du pays par une nomenklatura militaire, issue de la guerre de libération, d’une part, à l’alignement sur les pays communistes pour les échanges économiques, d’autre part, ont pu produire et conforter l’emprise de l’islam radical dans les cœurs et les âmes des citoyens. C’est ce que je tente, non pas de démontrer (car le livre n’est pas un essai mais un récit autobiographique romancé), mais d’illustrer à travers les anecdotes, qui racontent ce qu’était la vie quotidienne de coopérants français vivant côte à côte avec leurs voisins algériens dans un HLM de la banlieue populaire bougiote.
Dans chaque roman, il y a le sujet apparent et le sujet profond. Quel est votre sujet profond ?
Comme je l’ai dit dans ma réponse précédente, je ne suis pas certain que l’islamisation soit le sujet « apparent » (je préfère l’appeler « principal » du livre. Je pense plutôt que les différents sujets « apparents » ou « profonds » interagissent entre eux (comme pour l’économie, la politique et la religion (voir réponse précédente). C’est, en tout cas, ce que j’ai essayé de faire, en m’efforçant de les traiter tous sans en privilégier aucun par rapport à d’autres. Mais s’il ne fallait retenir qu’un sujet « profond », je dirais qu’il s’agit des illusions perdues par un groupe de coopérants français anticolonialistes et progressistes qui découvrent peu à peu que leurs idéaux souffrent de la dure confrontation avec la réalité du pays qu’ils avaient idéalisé.
Mais un autre sujet « profond », (pas si profond que ça mais très apparent en vérité à travers l’histoire de Leïla), est bel et bien la condition de la femme algérienne.
Les sujets « apparents », eux, seraient ce que Marx appelle l’infrastructure économique du pays, qui conditionnent ce qu’il appelle les superstructures culturelles, sociales, sociétales, politiques de la société, avant la chute de Chadli et l’adoption d’une économie beaucoup plus libérale depuis la fin des années 80.

Il y a aussi le thème de la revendication berbère que nous avons découvert en arrivant en Algérie et dont nous n’avions pas conscience avant, mais qui fut très présente tout au long de notre séjour.

Selon vous, « l’Algérie est un pays aux mille visages ». Qu’est-ce vous entendez par cette expression ?
Je ne pense pas avoir prononcé moi-même la formule « un pays aux mille visages ». Mais admettons encore que je l’ai prononcée moi-même et qu’elle n’est pas une interprétation de ce que j’ai voulu dire. Je pense en effet que votre pays avait plus d’un visage. Nous avons en effet ressenti fortement, après avoir quitté Béjaïa, la contradiction, la béance même, qui existait entre l’accueil chaleureux que nous ont a la population et la promulgation de l’avertissement diffusé par le GIA quelques années seulement après notre départ, qui annonçait que désormais tout étranger foulant le sol du pays le ferait à ses risques et périls. Cette « fatwa » nous a toujours semblé d’autant plus incompréhensible que nous avons campé avec les enfants dans des endroits isolés sans jamais nous sentir en danger. Bien au contraire, les gens venaient toujours nous demander si nous avions besoin de quelque chose, sans esprit mercantile comme cela peut se constater au Maroc ou en Tunisie. Les nombreux passages qui parlent de nos incursions dans le Sud montrent au contraire à quel point les gens se montraient gentils et nous proposaient parfois de dormir chez eux, dans leur chambre même, tout en couchant dans le salon avec leurs enfants sur des mousses. Cette hospitalité, cette gentillesse, ce manque de rancœur envers nous, Français, que l’on aurait pu comprendre si on l’avait rencontré en raison de la colonisation, rendent encore aujourd’hui incompréhensible le vote de 1989 en faveur des islamistes, qui nous considéraient a priori comme des ennemis en tant que non musulmans, alors que nous ne nous considérions même pas comme chrétiens, étant tous athés comme une majorité de gens de gauche en France.

Pourquoi avoir choisi le titre « les Oranges amères ?
Je voulais appeler le livre « les Oranges amères de Yemma Gouraya », en référence au pic qui surplombe Béjaïa et aux espoirs qu’avaient suscités l’Algérie indépendante chez les personnages de l’histoire, espoirs déçus qui ont provoqué une amertume chez ces idéalistes et ces progressistes un peu naïfs. Mais, associé à la date 1984, il faut comprendre le titre simplement comme un double clin d’œil ironique à la chanson d’Enrico Macias et du livre d’Orwell, 1984, qui parle d’une utopie virant au cauchemar. Là encore, précisons que l’Algérie indépendante n’a pas tourné au « cauchemar ». Simplement, pour les idéalistes naïfs que nous étions, ce pays ne correspondait pas aux espoirs que nous avions placés en lui… Certains des nombreux amis algériens (et notamment kabyles) sur Facebook, qui voudraient pouvoir lire le livre, me font remarquer qu’il n’y a pas de Petite Kabylie mais une seule et unique Kabylie. Le titre exact et complet est en effet « 1984 les oranges amères de Petite Kabylie ». Je tiens à préciser que l’emploi de l’adjectif « petite » pour désigner la wilaya de Béjaïa n’a aucune connotation péjorative ou politique. J’ai simplement employé le terme de l’administration pour désigner une entité administrative et non la « région » dans son ensemble. Il ne m’appartient pas, en tant qu’étranger, de me prononcer sur les contours et le nom à employer pour désigner cette région. Je laisse les Algériens régler cette question épineuse comme bon leur semblera.