Un appel à la solidarité financière a été lancé par le réalisateur Jean Asselmayer pour finaliser un documentaire sur la mémoire des luttes anticolonialistes et plus précisément sur l’histoire du combat 

du couple algérien Gilberte et William Sportisse qui, au crépuscule de leur vie continuent à militer
pour la justice sociale, en tant qu’Algériens à part entière, par leurs actes et leur vécu.

A l’heure où l’écriture de l’Histoire de l’Algérie revêt une importance capitale dans la transmission des mémoires aux nouvelles générations, plusieurs pans de notre histoire contemporaine demeurent occultés. Chaque effort pour lever le voile sur un pan ne serait-ce qu’infime de cette histoire, notamment à travers les témoignages sur des vécus individuels de personnes qui ont fait partie de la grande histoire, est un apport important dans la construction de notre mémoire collective dans toute ses variantes et ses composantes. Là où le bât blesse, c’est que parfois certains projets sont bloqués pour des questions financières, alors que le coût de cette écriture de la mémoire est bien dérisoire, lorsqu’on sait que le budget de certaines productions nationales se chiffre à des milliards de centimes. Tandis que pour certains projets, il suffit de si peu pour transmettre des messages de lutte, de résistance, de tolérance, d’espoir et surtout la fierté viscérale de son algérianité.

Parmi ces projets de transcription de la mémoire, il y a celui du réalisateur Jean Asselmayer, qui a besoin d’un soutien pour voir enfin le jour. En effet, dans un communiqué parvenu à la rédaction, Jean Asselmayer, lance un appel au crowfounding, expliquant qu’«avec une amie, Sandrine-Malika Charlemagne, nous essayons de réaliser ensemble un film documentaire sur la vie de deux militants du Parti communiste Algérien, «Gilberte et William Sportisse, un couple, des combats». Il explique que ce couple (100 ans et 97 ans aujourd’hui), témoigne dans le documentaire sur plus de soixante années de luttes pour l’Algérie indépendante, avec en toile de fond la ville de Constantine, ainsi que des éclairages inédits sur le PCA et la situation des Juifs Algériens. Ainsi «C’est ces vies de luttes, denses et riches que nous voulons documenter dans le film que nous avons commencé par nos propres moyens en tournant plus de cinquante heures d’entretiens», précise le réalisateur dans son appel, ajoutant que le film, qui se veut un apport inédit à la mémoire des luttes communistes, a pour objectif d’être «une véritable bouffée d’espoir, un partage de ce rayonnement généreux qui se dégage des personnes de Gilberte et William Sportisse. »

3 500 euros pour un pan de l’histoire des luttes anticoloniales

L’appel à la solidarité financière pour finir le film se fait au travers d’une plateforme sécurisée dite de crowdfunding ou financement participatif. Le lien est : https://fr.ulule.com/gilberte-william-sportiss/. Le réalisateur précise à propos de ceux qui veulent participer qu’«il n’y a pas de petite solidarité. Même 10, 20 euros nous permettront de réunir, d’ici à fin septembre, les 3 500 euros qui nous manquent encore sur les
5 000 nécessaires». Cet apport financier permettra de faire le tournage des images à Alger et Constantine, et d’assurer la postproduction pour terminer le film. Les frais sont estimés pour le reste du montage et de la postproduction à 3 000 euros, les frais de tournages en Algérie à environ 2 000 euros. Sur le lien de la plateforme de Crowfunding, les lecteurs peuvent découvrir plus de détails sur le résumé du projet de documentaire. Egalement sont disponibles dix minutes d’extraits de ce documentaire de Gilberte et William Sportisse, qui restent très actifs à leur âge, avec des images de leur engagement lors de la fête de l’Humanité en 2016. Ainsi le couple, qui défie le poids des ans, a continué à militer, en tant qu’internationalistes et Algériens fières de leur carte d’identité et de l’emblème national, au sein du PAGS et du PADS, dans la continuité du PCA.

Il est aussi précisé sur cette plateforme que, nés en Algérie, Gilberte et William Sportisse, forment un couple de combat, commencé pour l’indépendance de l’Algérie, toujours avec une foi inébranlable en l’humain. Un parcours de plus de soixante-dix années relaté dans le documentaire à travers des témoignages inédits sur la participation des Juifs algériens à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Le documentaire dévoile également des informations et archives inédites sur la lutte du Parti communiste algérien avant et après l’indépendance, ses luttes publiques et clandestines. A travers ce projet, l’ambition est «un apport à la compréhension entre des personnes d’origines ou de cultures différentes illustré par la vie de ces deux personnes»

Dans cet esprit, le film sera aussi marqué par l’intervention d’historiens tels qu’Ouarda Tengour et Benjamin Stora, le sociologue Abdelmadjid Merdaci, et des témoins de l’histoire du PCA comme Yvette Maillot, Sadek Hadjerès et Abdelkader Gueroudj.

70 ans de luttes au nom de l’Algérie

Gilberte est née à Alger en 1917 et William à Constantine en 1923. En 1938, Gilberte s’engage dans la lutte pour l’indépendance en rejoignant, à vingt ans, le Parti communiste algérien (PCA), parce qu’elle pense que cette organisation est la seule qui lutte pour l’indépendance. Elle sera arrêtée et condamnée en 1940 à deux ans de prison par l’armée française. Quant à William, après avoir été expulsé du lycée en tant que juif, il rejoint le PCA à dix-sept ans, peu après l’assassinat de son frère Lucien par les nazis en 1944 à Lyon, où il avait rejoint la Résistance très tôt, il entre dans la clandestinité. Et commence alors un engagement qui n’a jamais cessé, malgré des échecs et des années d’emprisonnement de 1965 à 1968, après l’indépendance. Il ne renoncera pas pour autant à se définir comme algérien. En 1943, à dix-neuf ans, il est appelé sous les drapeaux. Il rejoint une unité, non armée, réservée aux juifs, où il construit des routes. Quelques mois plus tard, il est incorporé dans un régiment de zouaves où il sera victime de traitements antisémites. De 1954 à 1962, il participe activement à la lutte de libération du peuple algérien. De mai 1954 à août 1955, il anime La Voix de l’indépendance et de la paix, une émission de radio diffusée depuis Budapest. Ensuite, et jusqu’à l’indépendance, il est, dans la clandestinité, dirigeant du PCA de Constantine. Il supervise, avec d’autres militants, les actions armées du parti, en liaison avec l’ALN. Après l’indépendance de l’Algérie, il est engagé au quotidien Alger Républicain, dont le rédacteur en chef est Henri Alleg. Le couple continue sa lutte au sein du PCA et connaîtra à nouveau la prison et l’assignation à résidence. En 1963, Gilberte est devenue la compagne de William. Ils s’installeront après les années de prison à Alger, où William occupera un poste de direction dans une société nationale, la Sonatram (Société Nationale des Travaux Maritimes). En 1994, le couple algérien, doublement menacée par les terroristes, est contraint à quitter sa terre natale, la patrie pour laquelle il s’est engagé corps et âme durant la guerre de Libération nationale, pour se réfugier au Val de Marne en France.

Malgré l’exil, William et Gilberte continuent de lutter en tant qu’Algériens et militants communistes pour des causes humanistes, avec toujours le drapeau algérien à leur côté. Ainsi, tel qu’il est souligné dans la présentation du couple sur la plateforme, Gilberte et William forment un «couple de combat, d’un extraordinaire rayonnement, d’une foi inébranlable en la vie. Ensemble, ils ont traversé la seconde moitié du vingtième siècle en acteurs d’une histoire sur laquelle leur récit ouvre de nouvelles perspectives».

Fascination de Jean Asselmeyer pour l’Algérie contemporaine

Jean Asselmeyer est spécialisé dans la réalisation de films documentaires. Après une formation pratique de deux ans à la télévision de la Bayerische Rundfunk à Munich, où il collabore à de nombreux téléfilms et sujets d’informations, il se lie avec le jeune cinéma allemand en particulier Fassbinder, Alexander Kluge, et Volker Schlöndorff. Une grande partie de sa filmographie est consacrée à l’Algérie et à son histoire. Ceci notamment, à travers le portrait du plasticien algérien Rachid Koraïchi, le film «Alger, regard d’en face», ou à travers la rencontre avec des personnalités de la culture, on découvre l’empreinte de l’architecte Jean-Jacques Deluz à Alger.

Il a également fait deux films abordant une partie de la mémoire algérienne occultée. Le premier, «Ils ont choisi l’Algérie», est une série de portraits d’Algériens d’origine européenne qui ont décidé de vivre en Algérie après l’indépendance par amour du pays et de son peuple. Et le second, «Ils ont rejoint le front», est axé sur des portraits d’européens qui ont fait le choix de s’engager aux côtés de leurs frères algériens durant la guerre de Libération nationale.

Lors de la présentation d’ «Ils ont rejoint le front », à Alger en 2012, Jean Asselmeyer avait confié, à propos de son intérêt pour l’Algérie, que c’est dû au fait que «pour ma génération, l’Algérie représentait un immense espoir. Très jeune, je me suis passionné pour ce pays. Je suis venu dans les années 1970, et depuis je constate la formidable aventure de construction d’un pays neuf».

Il avait également ajouté à propos du devoir de mémoire, que, «La mémoire, c’est quelque chose qui nous permet de revenir un petit peu sur nos expériences et d’éviter de faire les mêmes erreurs pour le futur. Il y a deux choses : pour moi, la mémoire, ça veut dire condamner, apprendre à savoir ce qu’a été le colonialisme, savoir le refuser, le condamner parce qu’il n’est pas mort, il perdure de par le monde, dans différents pays. La mémoire nous apprend aussi cette formidable chose qui doit toujours continuer à exister, qu’est la résistance, et celle-ci est la vie même».