L’immigration est finalement l’une des questions spécifiques posées au «grand débat national», lancé en France le 15 décembre 2018 par le président de la République Emmanuel Macron, en guise de réponse au «mouvement des Gilets jaunes». Une donne nouvelle qui défraye, depuis novembre 2018, l’actualité médiatique et la vie politique française… La question de l’immigration est toutefois incluse dans la problématique plus large de la citoyenneté et de la démocratie. Mais il y a dans l’air le souvenir du débat sur l’«identité nationale», initié en 2009, sous la présidence de Nicolas Sarkozy… Et thématique sous-jacente, la place de l’islam dans une «géographie laïque». Une problématique qui renvoie à d’anciens débats et autres récurrentes controverses.

Jacques Berque (1910-1995), le traducteur inspiré du Coran, fut aussi l’auteur lucide du «Rapport sur l’immigration à l’école de la République (1985)» dont l’actualité est restée longtemps de mise. Autre enjeu de taille qui intéresse aujourd’hui la France : la place de l’Islam dans une géographie laïque. A cet égard, visionnaire, J. Berque interrogeait et plaidait pour que l’émigration devienne une chance au «lieu d’être un poids mort, une charge dont s’occupent seulement les flics ou, à la rigueur, les humanitaires…»

UNE CHANCE

Une émigration comme chance pour la France et une chance pour l’islam frotté aux exigences de la modernité : «non pas un islam français mais un islam de France. Disons, pour simplifier, un islam gallican, c’est-à-dire un islam qui soit au fait des préoccupations d’une société moderne, qui résolve les problèmes qu’il n’a jamais eu à résoudre dans ses sociétés d’origine». Soulignons avec René Naba (in «Les mondes arabo-musulmans d’Europe : un atout de la France dans le dialogue des cultures»), un fait désormais irréversible, l’ancrage durable des populations musulmanes en Europe et, en particulier, en France, avec l’arrivée à maturité de la troisième génération. Elle se traduit par la profusion des établissements cultuels et culturels, des médias communautaires et des performances sportives remarquables. Des «îlots d’excellence» se sont certes constitués dans les domaines du sport, de la chanson, de la littérature sans une percée qualitative des postes de responsabilité.

DE L’EMIR ABDELKADER AUX MARCHEURS POUR L’EGALITE
Il a existé par ailleurs des parcours pionniers, dès la moitié du XIXe siècle jusqu’aux mutations radicales de ces dernières décennies. Témoins premiers du long processus d’enracinement et de ses épreuves, les deux conflits mondiaux, la colonisation puis les guerres d’indépendance, la problématique de la sédentarisation inexorable mais toujours en débat et sujette à polémiques récurrentes… Retracer et raconter ce siècle à partir des itinéraires de personnalités et de personnages, maghrébins ou français, qui en ont été les acteurs encore trop souvent méconnus : de l’Emir Abdelkader aux marcheurs de 1983, du Kabyle Ahmed Ben Amar El Gaïd, fondateur du cirque Amar, aux vedettes d’aujourd’hui ; et enfin, passer de la mémoire à l’histoire, sans occulter ni les conflits ni les rencontres et les métissages (en prenant en compte toutes les facettes, des orchestres judéo-musulmans, encore actifs au début des années 1970, aux dynamiques et interrogations d’aujourd’hui. Ce fut l’objet d’une mémorable exposition à Paris…
Au cours de la Première Guerre mondiale, environ 132 000 immigrants issus d’Afrique du Nord étaient venus travailler en France mais, la plupart d’entre eux sont rentrés dans leurs pays d’origine en 1918. .L’autre grande période d’immigration débute dans les années 1950, avec les besoins en main-d’œuvre pour la reconstruction de la France ravagée par la guerre.

REGROUPEMENT FAMILIAL ET INTEGRATION ?
Dans les années 1960, elle va s’accélérer avec la fin de la guerre d’Algérie. Cette immigration, en provenance d’Algérie et d’autres anciennes colonies ou protectorats d’Afrique du Nord, est essentiellement masculine. Elle a été complétée par une immigration féminine après la loi autorisant le regroupement familial en 1974. Pour la première génération, le fait d’être musulman n’était qu’un élément parmi d’autres de leur identité ; c’est leur identification avec leur pays d’origine, leur culture ou leur langue (arabe ou berbère) qui prédominait. Pour les générations suivantes, elles ne parlent pas souvent la langue de leurs parents. Il faut préciser que pour les migrants algériens, avant 1962, le terme «immigration» n’était pas employé par les pouvoirs publics puisque l’Algérie était un département français…Prenant acte du poids grandissant de la communauté arabo-berbéro-musulmane résidant en France, le gouvernement a décidé de créer une institution appelée à jouer le rôle d’un pont entre le monde arabo-musulman et le monde occidental, l’Institut du monde arabe (IMA).
Fruit d’un partenariat entre la France et 22 pays arabes, cette institution a été créée en 1987 par le président Mitterrand, qui en a fait l’une des grandes réalisations de son mandat. Citons aussi la Mosquée de Paris, inaugurée en 1926, suivant le style architectural andalou, en remerciement officieux aux musulmans qui ont combattu pour la France.
Avec 12 millions de personnes, dont 5 millions en France, la communauté arabo-musulmane d’Europe occidentale apparaît comme le socle principal de la population immigrée malgré son hétérogénéité linguistique et ethnique. L’agglomération parisienne concentre, à elle seule, le tiers de la population immigrée de France, 37 % tous horizons confondus (Africains, Maghrébins, Asiatiques et Antillais), alors que 2,6 % de la population d’Europe occidentale est d’origine musulmane, concentrée principalement dans les agglomérations urbaines.

TROISIEME GENERATION
Fait désormais irréversible, on a assisté à un ancrage durable des populations musulmanes en Europe et, en particulier, en France, avec l’arrivée à maturité de la troisième génération. Elle se traduit par la profusion d’établissements cultuels et culturels, de médias communautaires et de performances sportives remarquables. Des «îlots d’excellence» se sont certes constitués dans les domaines du sport, de la chanson, de la littérature sans une percée qualitative de postes de responsabilité.
L’euphorie, qui s’est emparée de la France à la suite de la victoire de son équipe multiraciale à la Coupe du monde de football, en juillet 1998, n’a pas pour autant résolu les lancinants problèmes de la population immigrée, notamment l’ostracisme de fait dont elle est frappée dans sa vie quotidienne, sa sous-employabilité et la discrimination insidieuse dont elle fait l’objet dans les lieux publics, avec les conséquences que comportent une telle marginalisation sociale, l’exclusion économique et, par la déviance qu’elle entraîne, la réclusion carcérale. Avec quelque 200 millions de locuteurs natifs, l’arabe compte parmi les langues numériquement les plus parlées dans le monde.
En France, l’arabe est pratiqué au quotidien par, approximativement, plus de 3 millions de personnes : citoyens français ou résidents étrangers, très majoritairement sous sa forme maghrébine. (Cf. Bulletin de l’observatoire des pratiques linguistiques, Numéro 15, octobre 2009).

LE «CHEIKH 
DES DEUX RIVES»
Parmi les premiers à se pencher sur la problématique de l’intégration, de l’échange et du dialogue, Jacques Berque, par ses origines «syncrétiques», était le lieu même d’élaboration de la culture de l’échange et du dialogue entre les deux rives.
D’aucuns n’ont pas hésité à le qualifier de «Cheikh» des deux rives, au sens de maître de la connaissance et de la sagesse, des deux rives. Et pour cause. Il a vu le jour à Frenda (ex-Molière) en Algérie en 1910. En France, il a assuré durant vingt-cinq ans la chaire d’histoire sociale de l’islam contemporain au collège de France. A la fois, homme d’érudition et de pratique, Jacques Berque s’imposa comme un passeur de cultures et de solidarité méditerranéenne. Loin de la complaisance et du dogmatisme, Jacques Berque s’est passionnément intéressé à l’espace singulier de l’Islam dans toute l’étendue de ses racines et la complexité de ses expressions. Il est reconnu, à juste titre, comme celui qui a donné du Coran une traduction en français exemplaire, c’est-à-dire fidèle et inspirée. Chez Jacques Berque, le poète (il a d’ailleurs traduit de nombreux poètes arabes) est indissociable du savant. Auteur d’une œuvre fertile, cette figure du XXe siècle n’a jamais bénéficié des feux de la rampe ni recherché une médiatisation facile. Dans sa quête pour de nouvelles Andalousies, Jacques Berque a proposé le chemin de l’échange, de l’intercession et l’interpellation entre Occident et Orient. Jacques Berque s’occupa à mettre exergue les dissonances entre le signe et la chose, le glu des faits et l’incantation. Rappelons-nous ses paroles d’avenir : «Andalousies toujours recommencées dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelées et l’inlassable espérance». Une telle voix manque, mais il reste son œuvre féconde, vivifiante, édifiante à l’heure des déplorables procès en sorcellerie d’un autre âge.