Le président iranien a ordonné l’ouverture d’une enquête pour «complot» à la suite de fuites audio dans lesquelles le ministre des Affaires étrangères déclare que l’armée a trop d’influence sur la diplomatie, a annoncé mardi un porte-parole du gouvernement. Hassan Rohani a demandé ces investigations, afin d’identifier le ou les auteurs du «vol» d’un enregistrement de trois heures dans lequel s’exprime le chef de la diplomatie et membre du gouvernement Mohammad Javad Zarif, a ajouté le porte-parole, Ali Rabii. La divulgation de l’enregistrement, qui intervient avant l’élection présidentielle de juin, a dominé les discussions en Iran depuis sa publication dimanche par des médias internationaux. «Nous pensons que ce vol de données est un complot contre le gouvernement, le système, l’intégrité des institutions nationales et aussi contre nos intérêts nationaux», a indiqué Ali Rabii à des journalistes. Des médias à l’étranger, parmi lesquels le New York Times, ont diffusé ce qu’ils ont présenté comme des extraits d’une conversation enregistrée de M. Zarif, sans préciser comment ils les avaient obtenus. D’après un extrait publié par le quotidien américain, le ministre a déclaré: «Dans la République islamique, le champ militaire règne. J’ai sacrifié la diplomatie au (profit) du champ militaire» alors que le «champ militaire» doit être «au service de la diplomatie», en référence au rôle du feu général Qassem Soleimani dans la politique étrangère du pays. Surnommé «l’homme des champs de bataille», Qassem Soleimani a été tué dans une frappe américaine de drone à Bagdad en janvier 2020.
Il était le chef de la Force Qods, chargée des opérations extérieures des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique d’Iran. M. Zarif n’a pas commenté la controverse mais a publié mardi un bref message audio sur Instagram: «Je crois que vous ne devriez pas travailler pour l’Histoire… Je dis ne vous inquiétez pas autant de l’Histoire, mais inquiétez-vous de Dieu et du peuple». Le ministère des Affaires étrangères a ensuite publié une vidéo montrant des photos de MM. Zarif et Soleimani, accompagnées d’une citation provenant de l’enregistrement, selon le ministère. «Je crois que notre pays a subi un grand coup après le départ du martyr Soleimani. Ce sont mes convictions et je les ai exposées partout, même dans des réunions privées», peut-on lire dans ces propos prêtés à M. Zarif. Lundi, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Saïd Khatibzadeh, n’a pas nié l’authenticité de l’enregistrement mais affirmé qu’il avait été extrait d’une interview de sept heures comprenant des «opinions personnelles». Les propos divulgués ont provoqué de vives critiques en Iran de la part de médias et d’hommes politiques conservateurs, le cas du général Soleimani étant particulièrement sensible. Le journal ultraconservateur Vatan-e Emrooz a publié une grande photo en noir et blanc de M. Zarif avec le titre «Méprisable» écrit en rouge. «La diplomatie doit oeuvrer pour accroître la puissance du système», écrit le quotidien critique des commentaires de M. Zarif concernant l’armée. Pour le quotidien ultraconservateur Kayhan, M. Zarif a enfreint les règles de «confidentialité» qui incombent à sa fonction et fourni aux ennemis de l’Iran «des renseignements et des munitions» pour leur guerre psychologique contre le pays.
De leur côté, les journaux réformateurs cherchent à savoir quelle faction a bénéficié de cette fuite. Le quotidien Shargh interroge en première page: «Qui l’a divulgué, qui en a profité?» pour conclure que cette fuite aurait pu être orchestrée par Téhéran et «(viserait) à éliminer Zarif» de la course à la présidentielle. Le chef de la diplomatie a été cité comme un candidat possible à la présidentielle du 18 juin, même s’il a déclaré ne pas avoir l’intention de se présenter. Pour l’analyste Abbas Abdi, cité par le journal Etemad, l’incident «n’aura pas d’impact sur la politique intérieure, mais son résultat minimal, c’est que M. Zarif ne sera certainement pas présent aux élections». L’élection verra le modéré M. Rohani quitter le pouvoir après deux mandats et après que les conservateurs ont remporté les élections législatives l’an passé avec un taux de participation très bas. n