Salaires «corrects» et stabilité, la Fonction publique fait saliver nombre de jeunes diplômés mais elle «épuise» les finances de l’Irak, pays embourbé dans des crises politique et économique où le secteur privé peine à séduire. «On veut du travail !» : la scène se reproduit quasi-quotidiennement depuis plusieurs années. A Nassiriyah (Sud), de jeunes hommes fraîchement diplômés manifestent pour exiger des postes dans le secteur public, «un droit légitime», martèle Maïtham Mohammed Redha, 32 ans. Las, dans le sud paupérisé comme dans le reste du pays, seul compte le piston, la «wasta».

Par Guillaume DECAMME
Maïtham n’a pas de «wasta», il interpelle donc directement le gouverneur de sa province pour trouver un poste, dans un pays de 42 millions d’habitants où l’Etat est, de loin, le premier employeur. Riche en hydrocarbures, dont il tire 90% de ses revenus, l’Irak marche sur une seule jambe, la Fonction publique. Les jeunes actifs, dont quatre sur dix sont au chômage, y voient un refuge face aux turbulences que traverse leur pays.
Mohammed Al-Obeidi, fonctionnaire dans un ministère depuis 19 ans, en sait quelque chose. «Les salaires sont corrects», fait-il savoir. «Certains ministères ont de bonnes mutuelles» et le départ à la retraite est «autour de 55, 60 ans», ce qui permet de reprendre un travail dans le privé tout en touchant une pension.

«Pratiques pourries»
Mais la Fonction publique a un coût qui donne des maux de tête au Premier ministre Moustafa al-Kazimi. Il affirmait cet été que «les gouvernements précédents avaient fait gonfler le nombre d’employés du secteur public dans un vain populisme qui a épuisé l’économie». De 2004 -un an après le renversement de Saddam Hussein- jusqu’à 2019, leur nombre «a augmenté de 400%», s’échauffaie-t-il, notant que la Fonction publique comptait pour «deux-tiers du budget de l’Etat» fédéral. Un tissu économique difficilement tenable dans ce pays où «le secteur public emploie environ 3,3 millions de personnes, soit 37,9% de la population active, l’un des taux les plus élevés au monde», résume Maha Kattaa, cheffe de l’antenne irakienne de l’Organisation internationale du travail (OIT). «C’est une pression énorme sur le gouvernement», relève-t-elle. Moustafa al-Kazimi l’a reconnu lui-même : il n’a pas les «mains libres» pour réformer, sa survie à la tête du gouvernement dépend des tractations entre les caciques de la politique. Or, un an après les législatives d’octobre 2021, ils n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord sur un nouveau gouvernement. Dans le secteur public, comme dans le privé, le recrutement se fait souvent par cooptation entre membres d’une même tribu ou d’un même parti politique. Les compétences et les diplômes importent peu. Des «pratiques pourries qui annihilent la morale et les fondements matériels» de l’Irak, dénonçait en août l’ancien ministre des Finances, Ali Allawi, dans une lettre lue au Conseil des ministres le jour où il a démissionné avec fracas de son poste. L’ancien ministre avait mis l’accent sur la corruption, «un cancer» selon lui, estimant que «l’Etat n’était pas parvenu à se libérer du contrôle de partis politiques et de groupes d’intérêts étrangers».

«Améliorer les conditions»
L’occasion pour le secteur privé de tirer son épingle du jeu ? Oui, estime Maha Kattaa de l’OIT, mais les entreprises doivent «améliorer les conditions de travail». «Il y a uneassurance maladie à payer. Ensuite elles devront atteindre les mêmes niveaux de salaires que le public. C’est plus compliqué car, dans le privé, ce qui compte c’est le profit», dit-elle. Pourtant, timidement, des entrepreneurs se lancent. Ils espèrent profiter d’une économie en pleine reconstruction après des décennies de guerre et qui devrait croître de 10% cette année, selon le Fonds monétaire international (FMI).
A l’instar de Maïtham Saad. Cet Irakien de 41 ans a créé, il y a trois ans, Berhyah, une société qui commercialise des dattes du sud de l’Irak. Sa PME d’une trentaine de personnes a pourtant du mal à recruter, notamment des jeunes. «Mais une fois qu’ils sont employés dans le privé et si leur patron est correct, ils sont sereins, ils peuvent négocier leur salaire (…) et font vraiment partie d’une famille», explique-t-il.
Source AFP