Ce n’est pas seulement en raison de leur statut professionnel que les enseignantes de Bordj Badji Mokhtar ont été sauvagement et impitoyablement agressées, comme le relèvent les syndicats de l’éducation nationale qui appellent à une meilleure protection de leur corps, c’est en raison de leur condition de femmes au travail et en quête d’autonomie qu’elles ont été saignées.

Par Selma Allane avec Chahinez Ghellab à Ouargla
Des enseignants à Adrar ont cessé les cours et manifesté hier leur colère et leur solidarité avec leurs collègues sauvagement agressées dans leur résidence de travail à Bord Badji Mokhtar, la nuit du lundi à mardi. Ces protestataires, qui ont observé un sit-in devant le siège du chef-lieu de la wilaya d’où sont également originaire les institutrices assaillies et brutalisées par un groupe d’individus dans le logement de fonction de l’école primaire où elles professaient, ont déclaré ne pas reprendre le travail. Ils ont affirmé ne pas revenir en classe tant que la lumière ne sera pas faite sur les circonstances et les auteurs de ces violences qui ont alarmé l’opinion sur les réseaux sociaux et tant que la sécurité des «éducateurs» n’était pas assurée.
Alors qu’un rassemblement d’entraide a eu lieu à Bordj Badji Mokhtar et dans d’autres localités du grand sud comme Timiaouine, les syndicats du secteur se mobilisent pour apporter leur soutien aux institutrices suppliciées et rapatriées hier à Adrar pour une prise en charge et des soins adéquats, selon nos sources, toutes ayant subi des violences et des dommages psychologiques importants. Ces organisations appellent à davantage de protection du corps enseignant face aux menaces qui lui sont faites et aux risques qu’il court fréquemment, l’affaire des professeures violentées étant selon elles le symptôme paroxystique des dangers qu’il rencontre. Certaines d’entre elles réclament une loi «spécifique» analogue à celle qui a été promulguée récemment contre les auteurs de violences contre les médecins et le personnel soignant dans l’exercice de leur fonction.
Alors que le ministre de l’Education nationale Mohamed Oudjaout a réagi hier par une déclaration verbale aux médias audiovisuels, exprimant sa «solidarité» et rendant un hommage à la «famille de l’éducation, symbole du savoir et garante de l’élite du futur», les premières indications de l’enquête ouverte par le parquet près le tribunal de Bordj Badji Mokhtar faisaient état hier de l’arrestation de deux personnes soupçonnées d’avoir fait partie du groupe des assaillants. Ces individus auraient été reconnus par les victimes. Selon un communiqué de la Cour d’Adrar, la juridiction compétente, les services concernés «travaillent pour arrêter les responsables avec tous les moyens légaux et le plus tôt possibles». Le parquet «informera l’opinion publique des résultats de l’enquête à la fin de la procédure», lit-on encore dans ce document.
En attendant les conclusions de l’enquête ouverte, les éléments d’information que nous avons pu recueillir hier et sur lesquels la prudence est de mise jusqu’à vérification des récits collectés font apparaître que les enseignantes agressées, neuf femmes dont l’une avec un bébé (d’autres sources avancent le chiffre de huit victimes), ont déjà été menacées précédemment sans que la direction de l’éducation locale ne prenne les mesures de protection adéquates. Les versions que nous avons entendues oscillent entre le sentiment de «jalousie» et d’«aigreur» que ces institutrices suscitaient dans «un milieu ultra masculin et de chômeurs» dans cette sombre et désertique localité de Bordj Bou Badji Mokhtar (récemment promue au rang administratif de wilaya) et le risque qu’elles avaient à travailler dans un «climat d’insécurité» typique de ces zones frontalières où la délinquance peut surgir à tout moment…
Entre ces deux variantes, il surgit en modèle réduit le mauvais souvenir des femmes d’El Haicha, ces ouvrières sauvagement agressées dans un bidonville de Hassi Messaoud par une centaine d’individus chauffés par un imam en juillet 2001. Les violences qu’elles ont subies ont choqué l’opinion et inspiré à Said Ould Khelifa un long métrage, «Vivantes !», sorti en 2008, et un livre de témoignages, «Laissées pour mortes», à la comédienne Nadia Kaci en 2010 aux Editions Max Milo. Elles restent idiopathiques de cette grande partie de la société algérienne qui n’admet pas que des femmes peuvent travailler et habiter seules. Elles demeurent caractéristiques de la chronique féminicide et les crimes en hausse contre des femmes parce qu’elles sont femmes. Une réalité que de nombreuses personnes ont pointé hier sur le réseau Facebook, appelant à ne pas se tromper de jugement et à ne pas se focaliser uniquement sur le statut d’enseignantes des victimes de Bordj Badji Mokhtar, mais sur leur condition de femmes !