Ce qui devait être une simple cérémonie protocolaire d’installation du comité des sages, s’est transformée en tribune de contestation et de dénonciation, après l’intrusion d’étudiants dans la salle de conférence du Centre culturel de la rue Larbi Ben M’hidi, siège du panel de Karim Younès.

Pour le citoyen lambda de passage devant le Centre culturel de la rue Larbi Ben M’hidi, rien ne laisse présager de la présence du panel de Karim Younès à cet endroit-là, si ce n’est, peut-être l’arrivée d’équipes de télévision et de photographes. Devant l’entrée, un service d’ordre minimum. Pas de policiers. Juste le service d’accueil du panel.
Il est 9h30 et la salle est déjà au deux-tiers pleine. Aux premiers rangs, des visages devenus familiers par la force de l’actualité. On reconnaît la constitutionnaliste Benabbou et la tonitruante avocate Benbraham. L’une en robe jaune et l’autre en ensemble veste et pantalon rouge, toutes les deux détonnent avec les couleurs austères dans la salle. Il y a aussi Ammar Belhimer, professeur d’université et ancien journaliste, Slimane Benaïssa, dramaturge, Mohamed Louber, ancien journaliste, Hadda Hazem, directrice de journal, Saïd Bouchaïr, autre constitutionnaliste, des avocats, le doyen des médecins Berkane Bekkat et bien d’autres personnalités, dont certaines remontent à l’époque de Chadli : Kamel Bouchama, ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, et Noureddine Djellouli, ancien SG de l’UNJA au temps de l’article 120.
Ambiance calme et sereine. C’est le temps des «bous-bous». Embrassades et congratulations. Pourtant, dehors sous un ciel bleu, une petite colère gronde. Celle des étudiants. Ceux du Hirak algérois du mardi. Ils ont appelé, depuis vendredi, sur les réseaux sociaux, à la tenue d’un sit-in de protestation devant le siège du panel. Leurs revendications ? Exprimer leur refus du dialogue tel que piloté par le panel et surtout dénoncer la mascarade de la supposée représentation estudiantine issue du Hirak qui, invitée par le panel, dialoguerait avec ce dernier, au nom des étudiants.
Aïssa de l’Institut de droit et quelques camarades d’amphi sont déjà là, sur l’autre trottoir face à l’entrée du Centre culturel. Dans la salle, Benabbou ne semble pas tenir en place. Elle fait de fréquents aller-retours entre la salle et la porte d’entrée, baie vitrée coulissante du centre. Une étudiante lancera : «Et dire qu’elle sera ma prof l’année prochaine.» Son camarade lui rétorque, remarquant ses allers et venues : «Pour l’instant, rahi ki moulet el ars !» (Elle se comporte en maîtresse de cérémonie). Cela peut se comprendre, le maître de céans n’est pas encore arrivé.
10h05. Dans la salle exigüe de conférence, l’arrivée de Karim Younès est annoncée par une armada de caméras et de flashs qui l’entourent tel un cocon. Salamalecs et embrassades. Recommencement. Les caméras s’installent sur leurs trépieds, coincées entre deux fauteuils pliants. Le service d’ordre a du mal à trouver des places pour les invités et les membres du comité des sages. Deux consœurs journalistes de la télévision nationale sont offusquées qu’on puisse leur demander de changer de place : «Nous sommes de la télévision, vous ne pouvez pas nous trimballer de la sorte !» Elles finissent par quitter la salle et se réfugient dans le hall. Elles seront aux premières loges. Dehors, les étudiants sont une cinquantaine. L’on reconnaît certaines figures du Hirak du mardi. Anaïs, Meriem, Daouia, Ines, Houda, Manel pour les filles et Samy, Abdou, Hamza, Omar, Amine pour les garçons. Ils traversent la rue. Il est 10h12. Deux emblèmes nationaux sont déployés devant l’entrée du Centre culturel. Eclatent les premiers slogans : «Makanch hiwar maâ el issabat» (Pas de dialogue avec la bande !) et «Les syndicats ne nous représentent pas ! Les syndicats à la poubelle !» Allusion aux organisations estudiantines. De l’intérieur de la salle, branle-bas de combat des journalistes-cameramen et photographes. Karim Younès est décrié en des termes peu avenants. Autre slogan : «Pas de dialogue, pas de proximité ! Transition obligatoire !». Grande cohue et petite panique à l’intérieur de la salle. Les vigiles sont pris au dépourvu. Les deux journalistes de la télévision sont des témoins visuels. Sans plus. Même avec caméra.

L’entrée fracassante des étudiants
Un étudiant pro-panel tente de s’interposer à l’action des étudiants contestataires et se revendique lui-même du Hirak. «Nous te connaissons suffisamment, lui rétorque un étudiant, tu as même soutenu le 5e mandat. Les preuves existent sur le net !» Il ne résistera pas à la poussée des étudiants qui s’engouffrent dans le hall du Centre culturel. L’étudiant-cachiriste, comme le nomme ceux du Hirak, tente de leur barrer la route. «Arrête de jouer au bodyguard !» lui lance un étudiant. Petite bousculade. On en arrive presque aux mains avec lui. Mais les étudiants réussissent à investir la salle de conférence, scandant des slogans hostiles au dialogue et au panel. «Pas de dialogue avec les laudateurs du système !» et «Lutte jusqu’à la chute du système !».
Au bout de quelques minutes, le gros des étudiants ressort de la salle et prennent possession du hall. «Les panelistes à la poubelle !» clament-ils. Un étudiant demande à ses camarades de sortir dehors et de rester groupés surtout. Arrivée imminente de la police, bizarrement absente pour ce type d’événement. La crainte des interventions musclées des forces de l’ordre est encore présente dans l’esprit des hirakistes du mardi.
Les premiers policiers arrivent. En tenue et en civil. Les étudiants quittent l’enceinte du Centre culturel, mais campent sur le trottoir. «Nous ne partirons pas sans nos amis !» Effectivement, trois étudiants sont restés à l’intérieur : Samy, Aïssa et Imène. Une étudiante lance : «Et s’ils les prennent en otage ?».
Les policiers sont plutôt conciliants. Ils essayent surtout de calmer les ardeurs des étudiants et de les disperser. A l’intérieur de la salle, c’est le grand cafouillage. Benabbou continue ses va-et-vient. A la recherche de quelqu’un ou de quelque chose. Ou tout simplement d’une issue.
Décidément, la rencontre du comité des sages a pris une tournure inattendue. Un vent de fraîcheur a soufflé sur le panel. La sagesse n’est certainement pas dans l’apparente solennité de vieilles émanations du système. Elle est, peut-être, dans la fougue d’une folle et belle jeunesse qui rêve d’une Algérie meilleure.

Samy vs Karim Younès
Retour à l’intérieur de la salle. C’est plutôt l’impression, que ce sont nos trois étudiants qui semblent avoir pris en otage le panel. Après des échanges multiples et les interventions des uns et des autres, l’un des trois étudiants, Samy, prend le micro pour apporter quelques mises au point et les éclaircissements nécessaires quant à ce que l’on serait tenté de nommer une action «coup de poing» des étudiants.
En guise d’introduction, il s’adresse à Karim Younès : «Est-ce que le gouvernement actuel est légitime ?» Benyounès se lève et évoque «les nécessaires mesures d’apaisement…». Samy, quelque peu excédé, rétorque : «Pouvez-vous me répondre directement ? Je ne suis pas politicien !» Dialogue à l’issue incertaine auquel s’ajoute le monologue de ce «représentant» des étudiants du Constantinois et prompt défenseur du panel. Il pose le problème en termes de prééminence régionale de fait : il y aurait Alger et le reste du pays. Pour lui, Alger ne représente pas le Hirak. Ce à quoi Samy rétorque : «Nous ne prétendons pas représenter le Hirak. Ni tous les étudiants». Et ce représentant de Constantine, a-t-il un mandat du Constantinois ? Du moins des étudiants de l’université de Constantine ? Le dernier communiqué du seul comité constantinois élu et connu a rejeté l’idée de toute autre représentation estudiantine, autre que celle issue des consultations démocratiques de la base…
Karim Younès reprend le micro et revient sur les préalables posés par le panel quant à la légitimité, voire la légalité du gouvernement actuel : «Eloigner le gouvernement actuel de toute responsabilité dans la gestion de la phase de sortie de crise».
Samy répond de façon catégorique : «Le gouvernement de Bensalah est illégal et nous ne lui reconnaissons aucune légitimité.» Puis, il enchaînera sur le volet de la justice : «Ce dont nous avons besoin en vérité, c’est d’une justice indépendante, libre. Où en est le dossier Tliba, par exemple ?»
Il s’en prend ensuite à la presse : «Pourquoi la presse travestit-elle la réalité ? Nous marchons depuis des semaines et entre ce que nous disons et ce que nous voyons à la télé, il y a un fossé énorme !»
Enfin, sur la question de l’ANP, Samy a tenu à réfuter «toutes les allégations qui voudraient que nous nous opposions à l’Armée. Jamais cela ne se produira. Nous avons confiance en notre Armée populaire !» Ce qui fera rebondir le Constantinois paneliste : «L’Armée et les institutions de l’Etat restent complètes et complémentaires !» Samy tranche : «Nous voulons vivre dans un Etat civil ! Et puis en tant que citoyen, pourquoi devrais-je me farcir les discours du chef d’Etat-major à la télé ? Il y a bien un supposé président de la république non ? Et surtout, pourquoi orienter le seul débat possible vers l’élection présidentielle uniquement ? N’y a-t-il pas d’autres choix ? Le peuple a le droit de choisir !»
Avant de quitter la salle avec ses amis, Samy s’adressera une dernière fois à Karim Younès : «On vous a désigné d’en haut, mais ayez à l’esprit que seule la démocratie permettra d’aller vers une nouvelle Algérie.»
En sortant, Aïssa lance aux journalistes : «Inchallah vous aurez le courage de passer ça intégralement !». Derrière eux, l’avocate Benbraham tente, elle aussi, de se frayer un passage en appelant : «Samy ! Samy !». Mais Samy ne l’entend pas. Ou ne veut pas l’entendre.
10h50. Sur le perron du Centre culturel, point d’étudiants. Un moment, Samy, Imène et Aïssa pensent qu’ils ont été embarqués dans la «galoufa», fourgon cellulaire stationné à quelques mètres. Ils sont sur le point de retourner en salle. Un officier de police les rassure. Ils sont juste plus haut. Le fourgon cellulaire était, peut-être, une petite intimidation de circonstance. On laisse entendre, aussi, que Karim Younès a expressément tenu à ce qu’aucune interpellation n’ait lieu.
Les étudiants manifesteront encore quelques instants, répondront aux questions des journalistes. Et improviseront une marche qui les mènera, vers midi, jusqu’à la Fac centrale. Pendant ce temps, le panel peut reprendre son rituel et se complaire dans ses certitudes avec la bénédiction d’Ennahar TV, qui passera en boucle, en bandeau déroulant en bas d’écran, que l’action des étudiants au siège du panel est le fait de militants de l’association «RAJ». Mais point d’images…