Mardi, 6 juillet, tous les trains du réseau «banlieue» et «régions» de la SNTF étaient à l’arrêt. A l’origine, le mouvement de protestation organisé par un personnel cheminot, écœuré par les attaques récurrentes qu’il subit par des criminels. Il n’y a pas un autre mot pour les désigner, embusqués quasi quotidiennement à la sortie des gares et, le plus souvent, à la périphérie des agglomérations situées sur la ligne Alger-Oran-Alger.

Par Lyes Sakhi
La grève des cheminots a été déclenchée cette fois après qu’un de leur collègue, un conducteur, ait été blessé par un jet de pierre à hauteur de la gare de Birtouta, dans la banlieue d’Alger. Dans un communiqué, la SNTF a confirmé cet incident : «Mardi 6 juillet 2021, vers 15H00, des jets de pierres ont été perpétrés contre le train en provenance d’Oran vers Alger (Coradia) et le train en provenance d’El Affroun vers Alger (train de banlieue), et ce, au niveau de la localité de Birtouta (Alger)», indiquait son service de communication. «Cet acte de vandalisme a causé la blessure du conducteur du train en provenance d’El Affroun, qui a été évacué vers l’hôpital, et le bris de pare-brise et de vitres des deux trains», précisait le même service avec regret. «Ce comportement déplorable a conduit le personnel des trains à déclencher un mouvement de protestation, en solidarité avec leur collègue et en protestation contre ces actes inadmissibles qui sont perpétrés souvent aux abords de la voie ferrée», observait encore la même source. Ce n’est malheureusement pas la première fois que les trains de la SNTF sont attaqués à coup de pierres et autres projectiles. Le phénomène est très ancien et date d’au moins trois décennies, voire davantage. Il s’est cependant amplifié durant ces dix dernières années, en raison de la forte urbanisation aux abords du réseau ferré et de la multiplication des lotissements anarchiques, sans précaution de sécurité pour les professionnels du réseau ni de protection pour les populations qui se sont installées à proximité et au fur et à mesure des extensions urbaines, sans cohérence ni conformité aux lois et aux règles du domaine.
Ainsi, le spectacle qui n’est plus insolite de centaines de personnes longeant le rail, comme on traverse une rue, est devenu une banalité, incitant les conducteurs des locomotives à user de leurs avertisseurs sonores comme on klaxonne sur la chaussée. Il suffit de prendre un train entre Alger-Chlef et Oran pour le constater. Les points noirs des agressions sont aussi connus. Pour le réseau Alger-Oran-Alger, le plus sinistre d’entre eux est celui de Khemis Meliana, où le sport local pour des centaines d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes, consiste à atteindre les trains en les caillassant sans soucier de mettre en danger les voyageurs. Les usagers de cette ligne peuvent constater de véritables scènes de guerre animées par des groupes qui profitent de la nature du site – de petites collines qui surplombent la voie ferrée- pour se lancer à l’assaut des rames de passage avant de prendre la fuite. Certains ne prennent même pas cette peine et s’amusent à narguer les conducteurs impuissants et à insulter les passagers. Résultat, de beaux trains payés très chers voient leurs vitres endommagées.

Récurrence des agressions
Afin de s’attaquer à ce phénomène de criminalité, la SNTF a lancé il y a quelques années un plan de communication et de sensibilisation. Les services concernés ont même eu l’idée de solliciter les imams des mosquées pour alerter sur la gravité des actes d’agression et de vandalisme perpétrés contre les trains de voyageurs, bizarrement les trains de marchandises, eux, semblent moins ciblés. Mais l’opération a été un échec cuisant, les imams ayant visiblement prêché dans le vide ou cherché à atteindre une population de parents sans autorité sur leurs rejetons. Au vu des cas d’agressions signalés par le syndicat des cheminots et du nombre de grèves du personnel, la situation s’est, au contraire, aggravée mettant en équation, outre l’absence de l’autorité parentale, des défaillances impliquant les communes et les collectivités locales où il y a le plus grand nombre d’actes de vandalisme.
En effet, le manque cruel d’encadrement social et culturel comme la mise en place d’équipements susceptibles d’occuper ces personnes sous la supervision de groupes associatifs apparait comme une conséquence évidente de la récurrence des agressions.
Les agresseurs sont le plus souvent des oisifs qui n’ont rien à faire de leurs journées hors des heures scolaires ou de formation, les autres sont broyés par l’ennui et la pulsion de violence. Contre eux, la SNTF a annoncé la décision d’installer des équipements de surveillance, sauf que ces installations ne sont efficaces que dans les trains, à l’intérieur et aux abords des gares, peut-être pour dissuader des délinquants ou les trimardeurs et autres fraudeurs très nombreux qui ne payent pas leur voyage.
Pour traquer les autres, nous indique un cheminot, «il faut des moyens dissuasifs et opérants dans les endroits isolés où les trains sont attaqués». C’est-à-dire à la sortie immédiate des agglomérations et au niveau des bidonvilles ou de l’habitat anarchique qui sature de nombreux tronçons du réseau ferré à la périphérie des villes moyennes comme Khemis-Miliana ou Relizane.
Echec des opérations de sensibilisation et des prêches religieux
Des syndicalistes le disent clairement : «Il faut une police des chemins de fer !» Le texte existe depuis la fin des années quatre-vingt (mars 1988). Il a été appliqué pendant un moment lors de la «décennie rouge» durant laquelle la SNTF a fait appel à la Gendarmerie nationale puis, de manière plus continue, à des services de gardiennage pour sécuriser ses trains de voyageurs et ses convois de marchandise. Il est temps de le remettre à jour, pensent les syndicalistes qui appellent également à la création de patrouilles de police dans les rames et au niveau des points signalés comme dangereux pour la sécurité des personnes et des biens.
Avec l’échec des opérations de sensibilisation et des prêches religieux, le temps est sans doute venu pour la SNTF, qui souffre de crise financière aiguë, de fournir un bilan détaillé du préjudice qu’elle subit et de songer à un scénario de sécurisation plus adéquat pour protéger ses passagers, son personnel et son matériel.