Par Sihem Bounabi
La nécessité d’engager des réformes économiques et structurelles, dans un contexte plein de menaces à court et long termes, a été mise en exergue, hier, par l’analyste économique, Mahfoud Kaoubi. Il a soulevé l’urgence d’«un ajustement des différents outils qui pourrait éviter une dégradation de la situation dans les mois à venir», estimant que «l’Algérie doit rapidement ajuster sa politique monétaire».
Intervenant, hier, à la Chaîne III sur les ondes de la Radio nationale, il souligne que dans un contexte où «l’inflation a atteint, au niveau mondial, des taux jamais enregistrés depuis plusieurs décennies et impacte même les puissances économiques, à l’instar des Etats-Unis où le taux d’inflation est de 8%», «si on n’ajuste pas à temps notre politique monétaire, la contamination risque de ne pas se limiter à la dégradation du pouvoir d’achat, mais toucherait l’investissement et mettrait en difficulté toute l’économie du pays».
L’expert en économie alerte ainsi sur les «risques d’une dégradation encore plus accélérée du pouvoir d’achat qui, avec même le soutien de l’Etat aux couches moyenne et à faible revenu, risquerait d’accentuer le poids des déficits budgétaires».
Il suggère comme solution, afin de pallier ce risque éminent, «une révision du taux d’intérêt et une maîtrise d’offre de monnaie qui permettraient de créer les conditions d’une reprise sur la base d’indicateurs réels de l’économie et qui prend aussi en considération les indicateurs économiques internationaux».
Mahfoud Kaoubi affirme également que «l’heure est au sacrifice. Il faut à la fois revoir notre mode de consommation et créer un effet d’éviction pour la relance, la production et l’investissement», confiant qu’«un tel ajustement se ferait forcément dans la douleur».
Par ailleurs, dans le contexte géopolitique actuel, l’économiste explique que la situation sur le plan mondial annonce «une matérialisation d’une doctrine qui existait déjà et qui se manifestait au niveau des Bric’s refusant l’hégémonie du dollar sur l’économie mondiale».
Ainsi, l’émergence de la Chine, de l’Inde et d’autres pays a remis en cause cette hégémonie et cette domination du dollar. Il explique également, qu’actuellement, ce qui se passe en Ukraine et les demandes faites par Poutine, exigeant que les transactions soient faites par une autre monnaie que le dollar, annoncent sur le terrain «une doctrine qui se matérialise, certes, lentement au début mais qui tend à s’accélérer».
Mahfoud Kaoubi précise que cette exigence n’est pas «juste une annonce politique, mais répond à une réalité économique, d’une part, de plus en plus importante des autres économies que celle américaine, dans le négoce et le commerce internationaux». Ajoutant qu’«à mon sens, on enregistrera, dans les prochaines décennies, une diversification des monnaies dans le commerce international et le système international subira donc une profonde mutation».

Urgence de réformes basées sur les fondamentaux de l’économie
Dans le contexte de la redynamisation du commerce international à moyen et long termes, il devient nécessaire pour l’Algérie d’être adaptée à ce changement en mettant en place «beaucoup plus de moyens, de compétences et de maîtrise», affirme l’analyste économiste.
Il alerte également sur le risque de la détérioration des actifs, c’est-à-dire de la perte de la valeur des réserves de change, qui risque de se poser, d’autant les ressources de l’Algérie sont libellées en dollars, puisque le pétrole est vendu en dollars.
De ce fait, il est important dès maintenant d’apporter de réelles réformes afin d’anticiper la diversification de la monnaie et la connexion avec le marché de change sur le plan international.
Interpellé sur les raisons de l’immobilisme de la Bourse d’Alger, Mahfoud Kaoubi estime que «la Bourse d’Alger n’est que la traduction de la réalité économique en Algérie, celle où l’informel prend le dessus, où la compétition n’est pas consacrée et où la visibilité n’est pas une habitude ni une tradition dans la gestion des entreprises algériennes. Sans transformation économique réelle, la Bourse d’Alger ne pourra pas avoir la place qu’elle devrait occuper».
Concernant la diversification des financements, dont notamment celle des financements étrangers, l’expert en économie déclare que «la question du financement doit être abordée sans tabou, car souvent, le politique se mêle de l’économie». Rappelant que l’«on a souvent écarté le financement international alors que les conditions étaient beaucoup plus favorables qu’aujourd’hui en termes de taux et d’accès».
Il précise à ce sujet que la réserve fédérale américaine est en train de revoir à la hausse ses taux d’intérêt, en l’occurrence 25 à 50 points sur les douze mois à venir ; ce qui veut dire que le taux d’intérêt passe à 2,7% alors qu’il était à 0, il y a quelques années. Et c’est la même chose pour l’Europe, où les taux d’intérêt sont en nette augmentation.
Il estime dans ce contexte qu’il faut rester «rationnel et objectif» et faire appel au financement adapté qui «crée de la valeur et non pas pour des projets qui en consomment».
L’expert en économie, tout en faisant savoir que dans la prochaine décennie, les hydrocarbures continueront à être la locomotive qui tirera la croissance et l’investissement, il met en exergue la nécessité de «se réconcilier avec les fondamentaux de l’économie et d’avoir le courage de se réconcilier avec la réalité des marchés».
Il estime ainsi que dans le contexte actuel, il y a des opportunités à saisir mais, pour cela, «il faut être réactif et réaliste, loin des paroles mais avec des actes qui tranchent au niveau économique». Affirmant que «l’avenir, c’est la guerre d’occupation des espaces».
Il explique à ce sujet qu’«on a des espaces qui peuvent capter l’investissement en termes de partenariat ou d’investissement direct», et c’est à nous, donc, d’opérer les transformations, non seulement sur le plan juridique, parce que l’on a fait des efforts dans ce sens, mais aussi sur le plan réel, en excluant les logiques rentières en laissant parler la logique de fonctionnement des marchés qui sont l’excellence et la compétition et non pas la logique des bureaux. Et c’est là que les choses changeront». n