Le ministre de l’Industrie pharmaceutique Lotfi Benbahmed est revenu sur la stratégie de son ministère pour réguler le marché
du médicament en Algérie et garantir sa disponibilité.

Par Sihem Bounabi
Dans un entretien accordé au site électronique santénew-dz, le ministre a assuré que «2022 sera l’année de la production de l’insuline et des produits anticancéreux», précisant que trois usines sont déjà entrées en production et sept autres projets sont en cours de réalisation, afin d’assurer la disponibilité des médicaments pour les malades cancéreux, notamment les enfants qui ont beaucoup souffert, ces deux dernières années, de la rupture de médicaments anti-cancer.
A propos des raisons de la tension et des ruptures des médicaments anticancéreux, le ministre a indiqué que «la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH) avait rencontré plusieurs problèmes dus essentiellement à des positions monolithiques de certains laboratoires défaillants». Son département a œuvré à trouver des solutions, a-t-il assuré, en insistant sur «la meilleure façon d’assurer la disponibilité de ce type de médicaments et qu’ils soient produits localement».
Le ministre a également annoncé que des efforts sont déployés pour le lancement rapide et effectif, en 2022, de deux projets de production d’insuline. Il a également souligné que les médicaments qui coûtent le plus cher au budget de l’Etat concernent les produits anticancéreux et les insulines dont la facture s’élève à un milliard d’euros. Ainsi, parmi les objectifs du département de Lotfi Benbahmed, c’est la diminution de la facture d’importation de médicaments, tout en assurant leur disponibilité en encourageant la production nationale. Il affirme à ce sujet que la facture des importations des médicaments a été réduite de 800 millions d’euros environ, en même temps que la production nationale a été augmentée d’un milliard d’euros en valeur.
Tout en soulignant que ces deux dernières années ont vu une montée en cadence en matière de fabrication de médicaments des laboratoires pharmaceutiques nationaux, Lotfi Benbahmed déclare qu’«actuellement, 3 médicaments sur 4 consommés localement sont fabriqués en Algérie, soit l’équivalent de 66 % en valeur». Ajoutant que «notre ambition est d’arriver à 70 % suivant les engagements du président de la République. En 2022, on devrait dépasser ce taux».

Mettre fin aux ruptures
Concernant les ruptures et les tensions sur la disponibilité des médicaments, qui ont touché ces derniers mois l’Algérie, notamment au plus fort des différentes vagues de la Covid-19, le ministre de l’Industrie pharmaceutique a tenu d’abord à souligner que c’est une problématique «complexe et multidimensionnelle», en rappelant qu’il existe 4 500 types de médicaments dans la nomenclature algérienne. «C’est une chaîne fabriquée par des centaines de laboratoires dans le monde et que le moindre problème dans cette chaîne au niveau mondial peut engendrer un problème de disponibilité.»
De ce fait, plusieurs mécanismes ont été mis en place pour assurer la disponibilité des médicaments, dont le plus important est de revitaliser la production nationale. Il cite également la mise en place de la plateforme numérique qui permet le suivi en temps réel des programmes prévisionnels d’importation, de production et de stocks disponibles. «Cela permet de réguler le marché et d’anticiper les perturbations possibles», a-t-il précisé.
Il ajoute que «des instructions ont été données aux grossistes distributeurs pour avoir toujours un mois de stock stratégique qui comprend les 2/3 de la nomenclature de médicaments distribués en pharmacie». Il rappelle également que les programmes d’importation et de production sont signés une année à l’avance afin d’anticiper les besoins en médicaments de la population. Le ministre de l’Industrie pharmaceutique met également en exergue le rôle de l’Observatoire sur la disponibilité des médicaments qui se réunit très régulièrement, «ce qui a permis une amélioration de la situation. Nous sommes aujourd’hui passé d’une centaine de médicaments en rupture à une vingtaine, et dont certains sont dus à des facteurs exogènes».
Par ailleurs, concernant les outils juridiques et réglementaires, le ministre a tenu à mettre en valeur les efforts du ministère de l’Industrie pharmaceutique pour la mise en place de «tout un nouveau dispositif avec une cohérence réglementaire et économique avec la préparation de 20 décrets exécutifs et 39 arrêtés ministériels». Il rappelle ainsi que le cahier des charges pour les établissements pharmaceutiques a été publié la semaine dernière avec notamment 9 nouveaux arrêtés dont celui consacré à l’établissement de distribution de produits pharmaceutiques. Il estime à ce sujet qu’«il fallait que l’industrie pharmaceutique algérienne soit mise à niveau selon les normes des meilleurs standards internationaux avec les bonnes pratiques de fabrication et de distribution afin d’assurer la qualité, l’accessibilité et la disponibilité du produit pharmaceutique.
Il tient toutefois à ajouter qu’«on a mis en place un décret pour les établissements pharmaceutiques et on doit agréer de nouveau l’ensemble de ces établissements, que ce soit pour la production, l’importation ou la distribution, ainsi que de nouveaux établissements comme l’exploitation ou l’exportation, où nous délivrons aussi des agréments».
Il a aussi ajouté que ce dispositif réglementaire permet notamment d’intensifier la lutte contre des pratiques illégales à l’instar de celle contre les spéculations et la vente concomitante.

La surfacturation, une saignée pour le budget de l’Etat
Le ministre de l’Industrie pharmaceutique a dévoilé que, dans le cadre de la régulation du marché de l’importation, il a été découvert que le phénomène de surfacturation a atteint une terrible dimension, d’où la mise en place d’attestations de régulation dans le but de combattre ce phénomène qui grève les finances publiques. Il affirme que ce mécanisme a révélé des pratiques de surfacturation à l’importation de médicaments qui sont «une véritable saignée dans le budget de l’État». Il cite ainsi le cas d’un laboratoire pharmaceutique, sans le nommer, qui surfacturait 300% de plus le prix réel. Pour preuve, il a importé, en 2019, l’équivalent de 70 millions d’euros de matières premières, alors qu’en 2020 et en 2021, et pour les mêmes quantités et produits, la facture a été de 350 000 euros. Le ministre s’insurge contre cette pratique en s’exclamant : «Cela signifie qu’on payait chaque année plus de 69 millions d’euros sans aucune plus-value pour l’Algérie. Cela s’appelle un pillage de l’économie nationale.
Par conséquent, le ministre de l’Industrie pharmaceutique a annoncé la mise en place d’un nouveau cahier des charges pour l’importation de médicaments qui permet d’agir sur trois niveaux. Premièrement, il s’agit «d’importer uniquement les médicaments essentiels. Ce choix n’est pas fortuit, il a été fait en concertation avec les médecins à travers le comité des experts cliniciens, au nombre de 340, représentant l’ensemble des spécialités médicales». Deuxièmement, l’établissement d’une liste de médicaments essentiels, opération sur laquelle se penchera une commission qui a été installée. Il ajoute que «l’attention est focalisée sur la liste des médicaments remboursables par la Sécurité sociale».
Avec cette précision, «il ne sera permis d’importer que les produits qui ne sont pas fabriqués en Algérie ou produits en quantités insuffisantes». Concernant le troisième point, sur lequel va travailler son département pour réguler l’importation, c’est la prise en considération du prix des médicaments importés dans les critères d’importation.
Finalement, le ministre a souligné la volonté de l’Algérie à encourager l’exportation de médicaments en annonçant «la mise en place d’un dispositif pour que l’Algérie soit un paradis pour l’export». Soutenant que les producteurs pharmaceutiques «se félicitent que le premier navire de ligne maritime commerciale Alger-Nouatchok compte à son bord des exportations de dispositifs médicaux et de médicaments produits par une entreprise pharmaceutique 100% algérienne d’un montant d’un million d’euros».

Renforcement des mécanismes juridiques
Toujours dans la stratégie du ministère de l’Industrie pharmaceutique de réguler le marché du médicament en Algérie et de garantir sa disponibilité, un nouveau texte règlementaire est en cours d’élaboration et sera incessamment présenté aux membres de l’Observatoire de veille sur la disponibilité des médicaments, alors que ce dernier a annoncé l’élargissement des réquisitions sous tensions, a indiqué un communiqué du ministère de l’Industrie pharmaceutique publié mardi dernier. Il est précisé à propos du nouveau texte réglementaire qu’il contribuerait à définir «les différentes notions liées à la disponibilité des produits pharmaceutiques» ainsi que «les mesures nécessaires à entreprendre en cas de perturbation de l’approvisionnement et de l’indisponibilité des produits pharmaceutiques notamment essentiels». Une fois finalisé, le texte sera proposé aux membres de l’Observatoire de veille sur la disponibilité des produits pharmaceutiques et aux différents partenaires pour consultation en vue d’un éventuel enrichissement, a-t-on ajouté. Le directeur de la régulation des activités pharmaceutiques, Bachir Allouache, est revenu, hier, sur l’élaboration de ce nouveau texte réglementaire en déclarant, sur les ondes de la Chaîne I de la Radio nationale, «pour la première fois en Algérie, l’Observatoire de la vigilance et de l’approvisionnement en matériels pharmaceutiques et le ministère de l’Industrie pharmaceutique ont proposé l’élaboration d’un décret exécutif pour s’occuper de tous les problèmes liés à la disponibilité des médicaments et déterminer la responsabilité de toutes les parties». Il estime également que la mise en place de la nouvelle réglementation permet d’œuvrer à assurer aux citoyens leurs besoins en produits pharmaceutiques, «tous les médicaments seront disponibles».
Justement, afin de garantir cette disponibilité des médicaments, dont une vingtaine connaissent encore de fortes tensions, lors de la session ordinaire de l’Observatoire, qui s’est déroulée lundi dernier par visioconférence, il a été annoncé que sur instruction du ministre de l’Industrie pharmaceutique, certaines dispositions prévues initialement dans les réquisitions seront «élargies pour les médicaments sous tension ou en rupture, notamment la libération des quantités disponibles dans un délai n’excédant pas 48 heures et le contrôle du respect de ces mesures par des inspections qui seront diligentées à cet effet».
Cette annonce a été faite en présence des membres de l’Observatoire de veille, représentant les ministères de la Défense nationale, de la Santé et du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité Sociale, de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques, ainsi que des représentants du Comité des experts cliniciens, des Ordres et des syndicats des pharmaciens et des médecins, ainsi que les associations des producteurs et des distributeurs et des consommateurs.

Quinze millions de boîtes de Paracétamol sur le marché
Dans un autre registre, il a été procédé à l’évaluation du respect de la réquisition du 18 janvier 2022 concernant les médicaments inscrits au protocole de thérapeutique de la Covid-19 ainsi qu’à l’étude de la disponibilité des médicaments dispensés en officine notamment les insulines et certains collyres. S’agissant des médicaments utilisés dans le cadre du protocole de thérapeutique anti-Covid-19, le président de l’Observatoire s’est félicité «du respect, par l’ensemble des acteurs de la chaîne du médicament, des mesures de réquisitions qui ont contribué à une meilleure disponibilité de ces produits, avec la mise sur le marché de plus de 2, 400 millions unités d’Enoxaparine, 15 millions de boîtes de Paracétamol, 1,150 million de boîtes d’Amoxicilline clavulanique, durant la période du 14 janvier au 24 février 2022. La réunion a également permis l’étude de la disponibilité de certains médicaments dispensés en officine. S’agissant des insulines notamment la rapide, le président de l’Observatoire a annoncé la livraison de tous les programmes d’importation, soit plus de 3 millions de boîtes pour l’année 2022. Le document a souligné que durant le mois de février plus de 500 000 boîtes d’insulines ont été mises sur le marché avec une livraison et une libération continues de ces produits, de quoi «satisfaire largement» les besoins du marché, sachant que les besoins mensuels sont de l’ordre de 200 000 unités de vente. Concernant, certains collyres qui ont connu des perturbations d’approvisionnement, le président de l’Observatoire a annoncé la mise sur le marché prochaine de quantités satisfaisantes par les opérateurs pharmaceutiques, ainsi que la priorisation du traitement des dossiers relatifs à ces produits au niveau de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques.

Plateforme numérique : la PCH à la traîne
Par ailleurs, et conformément aux instructions du Premier ministre, relatives à l’adhésion de la Pharmacie centrale des hôpitaux (PCH) au système de veille stratégique, mis en place par le ministère de l’Industrie pharmaceutique à travers la plate-forme numérique, le président de l’Observatoire, Redha Belkacemi, a rappelé, lors de cette réunion, la «nécessaire coordination» entre la «PCH et les services compétents du ministère de l’Industrie pharmaceutique», afin «d’anticiper les ruptures et de veiller à la disponibilité continue des médicaments à usage hospitalier», souligne le communiqué.
Il est à noter que ce n’est pas la première fois que l’Observatoire lance des appels à la PCH à plus de transparence en rejoignant la plateforme numérique du ministère, un outil essentiel pour connaître en temps réel l’état des stocks disponibles.
En filigrane, c’est la question de la disponibilité des médicaments anticancéreux qui est posée sachant que seule la PCH est habilitée à distribuer ses traitements thérapeutiques aux cancéreux qui ont subi, ces deux dernières années, de multiples ruptures de médicaments anti-cancer. La nécessité de plus de transparence concerne également les stocks des anticoagulants dont les ruptures ont fait couler beaucoup d’encre, certaines voix se sont alors élevées pour dénoncer que la majorité de la production disponible d’anticoagulant était acquise par la PCH. Ce qui a créé une pénurie au niveau des pharmacies d’autant plus que même les patients hospitalisés étaient orientés vers les officines devant l’indisponibilité de ces anticoagulants au niveau de certaines structures hospitalières.