Le secteur de la culture, et plus précisément celui de l’industrie cinématographique, est parmi les sujets abordés, dimanche dernier, lors de la réunion du Conseil des ministres consacrée à l’évaluation du bilan annuel de différents secteurs présidée par le président de la République Abdelmadjid Tebboune. A l’issue de cette réunion, le Président Tebboune a relevé «l’impératif de pallier les lacunes enregistrées dans le domaine de l’industrie cinématographique qui n’a toujours pas atteint le stade de ressource économique, capable de générer des milliers de postes d’emploi permettant de contribuer à la relance de l’économie nationale».

Derrière cette formulation protocolaire, c’est un sévère constat sur le secteur dont l’échec ne peut être imputé uniquement à la crise Covid, puisque, concrètement parlant, la situation du secteur cinématographique en Algérie est toujours aussi complexe.
Pourtant, il y a une année, presque jour pour jour, le nouveau gouvernement semblait accorder une place importante au secteur de la culture, avec la nomination de Malika Bendouda en tant que ministre de la Culture, avec la grande nouveauté que pour la première fois en Algérie, le ministère est doté de deux postes ministériels, un secrétariat d’Etat chargé de l’Industrie cinématographique, confié à Youcef Sehaili, ainsi qu’un secrétariat d’Etat chargé de la production culturelle confié au musicien compositeur, chef d’orchestre, chercheur universitaire et président du Conseil national des arts et des lettres, Salim Dada. Les autorités algériennes semblent ainsi donner une grande importance au secteur de la culture, en misant sur des compétences, avec l’ambition d’impulser une nouvelle dynamique à un secteur moribond dont plusieurs chantiers sont en jachères.

Des annonces en attendant des actions concrètes
Concrètement parlant, lors de l’une des rares interviews qu’il avait accordées tout au long de cette année, Youcef Sehairi, secrétaire d’Etat, auprès du ministre de la Culture et des Arts, chargé de l’industrie cinématographique et de la production culturelle, avait déclaré au mois d’octobre dernier à l’APS que «le passage d’une activité cinématographique à une véritable industrie passe par la création d’un Centre algérien du cinéma, regroupant toutes les activités de gestion du secteur». Il avait expliqué que le projet du Centre algérien du cinéma était «actuellement à l’étude, ajoutant que cet établissement est conçu pour «regrouper les activités de gestion de l’industrie cinématographique». Deux mois après cette annonce, aucun détail n’a filtré sur la concrétisation de la création de ce Centre.
Sur le plan de la législation, le secrétaire d’Etat avait évoqué la révision entamée récemment de la loi sur le cinéma et l’audiovisuel estimant que ce cadre juridique «ne convient plus aux réalités du métier». Il s’agit de la loi 11/03 dont les professionnels réclament depuis des années la révision, mais également le résultat de cette révision n’est pas encore traduit concrètement sur le terrain.
Youcef Sehairi avait également rappelé que le ministère de la Culture et des Arts étudie de nombreux dossiers à même de redynamiser l’industrie cinématographique algérienne et de régler les problématiques soulevées par les professionnels du secteur à l’instar de la formation et du statut de l’artiste et devrait être à l’ordre du jour du ministère dans les prochaines semaines». Là aussi, près de neuf semaines et demie sont passées et toujours pas d’action concrètes.
S’agissant des professionnels du cinéma, le secrétaire d’Etat a évoqué un prochain accord entre le ministère de la Culture et des Arts et celui des Finances pour émettre une carte professionnelle à l’adresse des techniciens et professionnels du cinéma pour que ces derniers puissent enfin bénéficier «d’une couverture sociale et de facilitation dans les domaines de la production». A ce sujet aussi, les professionnels sont toujours en attente de la concrétisation de cet accord.

Les professionnels du cinéma en attente d’éclaircissements
Par rapport à ce énième constat moribond d’un secteur qui, pourtant, pourrait être un véritable levier économique pour peu qu’une véritable réflexion puisse être menée en profondeur et surtout suivie d’action concrète, Yasmine Chouikh, la talentueuse réalisatrice et cinéaste, maintes fois primée au niveau national et international, membre de l’Association des producteurs du cinéma algérien, nous a confié, hier, qu’«au début de l’année 2020, on était tous contents parce que pour la première fois, il y a eu un secrétariat d’Etat dédié à l’industrie cinématographique». Toutefois, elle souligne qu’«après, on a été rattrapés par la réalité car cela a été une année difficile pour tous les secteurs et toute l’Algérie à cause de la pandémie de la Covid et des conséquences que cela a engendrés. Professionnellement parlant, cela a beaucoup ralenti de projets et d’espoir que l’on avait au début de 2020. Concernant le secteur du cinéma en Algérie, Yasmine Chouikh explique qu’«il y a eu une réflexion sur la loi du cinéma 11/03 et on avait parlé au début de l’année à travers l’association des producteurs algériens sur la nécessité de sa révision». Elle souligne qu’«il y a eu un travail qui a été fait à ce sujet avec le secrétariat d’Etat de l’industrie cinématographique, en présence de cinéastes indépendants et de tous les métiers du secteur que cela soit dans le domaine de la distribution, de l’exploitation et de la production, lors de réunions de travail qui ont duré plusieurs mois et j’espère qu’il y aura bientôt des modifications de cette loi». Ajoutant qu’«il y a eu d’autres projets en réflexion».
Toutefois, la cinéaste reconnaît que «maintenant, l’aboutissement de toutes ces réflexions n’est pas palpable et on ne connaît pas les raisons. En tant que cinéaste on n’arrive pas à comprendre ni à répondre à la question pourquoi, après une année de tout ce travail de réflexion, cela ne se traduit pas par des actes concrets sur le terrain ?». Déclarant que «l’on aimerait plus d’éclaircissement sur tout le travail qui a été fait, tant sur la formation que sur le statut de l’artiste et du technicien et aussi sur la révision de la loi du cinéma».
Concernant, l’existence d’une industrie cinématographique en Algérie, la talentueuse réalisatrice confie que «c’est un rêve pour nous les gens du cinéma que cette industrie puisse réellement exister sur le terrain. Mais je pense qu’il faut être réaliste et que pour parler d’industrie cinématographique, on doit d’abord avoir une production cinématographique, une réflexion et une politique cinématographique pour réellement accéder à l’industrie cinématographique».
Enchaînant que «bien sûr, par la suite, cette industrie va créer des emplois, des choix, des films et surtout de l’art parce qu’au final en parle d’art. Mais, franchement, au bout d’une année, je ne pense pas que l’on puisse parler d’industrie proprement dite, surtout que cette année n’a pas été une année favorable pour créer à partir du néant une industrie cinématographique».
De son côté, Drifa Mezenner, réalisatrice primée et fondatrice de la plateforme «Tahya Cinéma», dédiée aux professionnels du secteur, lancée cette année malgré les conditions difficiles de la pandémie de la Covid-19, déclare que dans le secteur du cinéma en Algérie «on ne peut pas parler de projets, de lacunes, et de création d’emplois dans l’industrie cinématographique alors qu’à la base même, cette industrie est quasi inexistante».

Un véritable chantier où tout est à construire
Elle précise à ce propos que déjà la base même pour construire cette industrie n’existe pas, notamment concernant la formation ou la création d’une école de cinéma qui est réclamée depuis des décennies. Elle souligne que «le secteur cinématographique en Algérie est un véritable chantier où tout est à construire. Pour cela, il faudrait d’abord parler de projet concret sur le terrain pour poser les bases de cette industrie. Drifa Mezenner explique : «Certes, il y a des choses qui sont en train de se faire, à l’instar de la question de l’élaboration de la carte professionnelle, ce sont des détails qui peuvent aider les professionnels à déjà sortir de la précarité. Ensuite, on pourra organiser le secteur de telle sorte que le producteur puisse faire travailler les techniciens avec des contrats en bonne et due forme. Les techniciens pourront alors travailler en ayant un statut professionnel où ils sont juridiquement protégés».
Elle considère dès lors que c’est à partir de là que l’on pourra avoir un secteur juridiquement et professionnellement parlant. Mais après, il faudrait passer à une véritable vision et poser un projet pour la relance de la production cinématographique en Algérie. Il faudrait pour cela relancer les projets de création en encourageant la liberté de créations.
La fondatrice de la plateforme Tahya Cinéma estime ainsi que «depuis la création du département ministériel chargé de l’industrie cinématographique, rien n’a été fait et pour le moment nous n’avons rien vu de concret. Il y a bien eu des assises et une commission pour les techniciens, mais c’est toujours marqué par la lenteur. Et encore une fois, les dossiers vont traîner en longueur» selon notre interlocutrice, les priorités du secteur «c’est d’abord de faire un état du lieu du secteur, car si on ne fait pas un diagnostic réel du secteur du cinéma, on va encore essayer de trouver des solutions temporaires et on ne va pas résoudre les vrais problèmes. C’est toute la chaîne de la création et de la production cinématographiques qui doit être traité depuis la formation jusqu’à la production».