Trois semaines après la rentrée scolaire du primaire et près de dix jours après celle du moyen et du secondaire, le problème de la disponibilité des manuels scolaires se pose encore fois telle une rengaine depuis des années. En effet, il suffit d’arpenter le boulevard Che Guevara, sur le front de mer d’Alger-Centre, pour voir, à deux pas du Sénat, une longue file d’attente devant le point de vente de l’Office national des publications scolaires (ONPS) qui, dès les premières heures de la matinée, commence à se former.

Il s’agit de parents venus acquérir le précieux lot des manuels scolaires ; la file est surtout composée de femmes, qu’elles soient mamans, tantes, grands-mères et souvent accompagnées d’enfants.
Au fil des heures, la file d’attente devient de plus en plus dense et l‘attente de plus en plus longue, car l’accès à l’intérieur du point de vente se fait au goutte-à-goutte, dans le cadre du respect des mesures barrières contre le coronavirus.
A ce sujet, un des agents de sécurité, qui tente tant bien que mal de gérer les parents, nous explique la lenteur de l’accès au point de vente. « Les consignes sont strictes, on ne peut faire rentrer qu’une à deux personnes à la fois et elles doivent obligatoirement porter un masque. » A l’extérieur, on a beau expliquer qu’il faille respecter une distance entre les personnes qui attendent, mais depuis des jours, on a jeté l’éponge car les gens sont exaspérés et ne sont pas conscients que dans ce genre de rassemblement il y a un fort risque de contamination.
En effet, si la majorité des personnes présentes porte des masques de protection, il était souvent mal porté, soit il était baissé sur le menton, soit le nez dégagé tout en discutant collés les uns aux autres pour faire passer le temps.
L’agent nous explique également que cette année, les parents n’ont pas le choix, c’est le seul endroit où ils peuvent acheter les livres qui ne sont pas disponibles au niveau des écoles et surtout des lycées. Nous avons beaucoup de demandes par rapport aux livres du secondaire. En effet, si il y a quelques années, les manuels scolaires étaient disponibles au niveau des librairies, depuis deux ans cela n’est plus possible, et ce, afin d’éviter les couacs du marché parallèle qui avait nourri la polémique par le passé.

Des heures de queues…
Dès lors, les parents n’ont pas d’autres choix que le guichet de l’ONPS en prenant leur mal en patience. Une attente qui peut durer plusieurs heures, surtout lorsqu’il y a un nouveau stock de manuels scolaires qui arrive au point de vente en milieu de matinée. Le déchargement peut durer près d’une heure pendant laquelle l’accès au point de vente est interrompu, exaspérant encore plus les parents qui étaient là à 9 heures du matin et qui sont toujours à attendre à 11 heures passés.
Parmi ces personnes à bout de patience, Razika, accompagnée de sa fille lycéenne en deuxième année, nous confie : « Aujourd’hui, je n’ai pas le choix, quitte à rester toute la journée. Je viens de Bordj El Bahri et il faut absolument le lot complet de livres, car les professeurs sont intransigeants et exigent les livres pour les cours. Le Directeur de l’Etablissement nous demande de patienter car il y a un retard dans l’arrivée de manuels scolaires mais, en face, nous avons les enseignants qui mettent la pression sur les élèves et donc sur nous les parents. » Avec un soupir, elle ajoute : «Je n’ai vraiment pas le choix, il faut que j’achète les livres, aujourd’hui. J’ai demandé à l’agent et il m’a dit qu’ils sont disponibles. J’ai peur que si je reviens un autre jour, il y aura rupture de stocks. » Un risque confirmé par une dame qui suivait la conversation avec attention. « Oui, il vaut mieux patienter, je viens de Aïn Naadja et ma fille est en terminale, ils n’ont toujours pas de livres. Depuis la semaine passée, la directrice nous répète chaque jour, on n’a pas encore notre quota, faut attendre. Je suis venue il y a quelques jours en fin de matinée, mais il y avait trop de monde. Je suis partie faire un tour dans les magasins le temps que la file soit moins longue. Mais quand je suis revenue, au bout d’une heure d’attente, il n’y avait plus de livres de terminale. Aujourd’hui, je suis venue plus tôt et je ne partirais pas d’ici sans les livres de ma fille. »
En plus des livres du secondaire, dans le manque se fait ressentir dans plusieurs localités de la wilaya d’Alger, dont Bordj El Kifan, El Harrach, Réghaïa et certains lycées d’Alger-Centre, il y a également un manque de manuels scolaires pour le primaire à Alger-Centre, notamment à Telemly, Beaufraisier et Bab El Oued.
Une vieille dame, accompagnée de son petit-fils en 5e année primaire, témoigne que « dans l’école primaire à Alger-Centre, chaque année c’est la même histoire. Premiers arrivés, premiers servis. A la rentrée, certains parents ont réussi à acheter les manuels au niveau de l’école, mais quand cela a été notre tour, on nous a dit que le quota de livres était épuisé et qu’il fallait venir ici».
Elle s’exclame ensuite : « On ne comprend pas ce qui se passe, mon fils a failli en venir aux mains avec le Directeur de l’établissement. Il l’avait averti qu’il reviendrait acheter dès qu’il percevrait sa paye. Les temps sont difficiles, mon petit-fils est en 5e année primaire, et le lot de livres est à 2 000 dinars en plus des fournitures scolaires… C’est énorme pour un simple salarié en ces temps de crise».

Passe-droits et cafouillages dans les établissements
La dame continue à vider son cœur et à s’insurger contre le responsable de l’établissement en affirmant que «quand mon fils est reparti pour acheter les livres, confiant, surtout que les quinze premier jours les enfants faisaient juste des révisions, le directeur a eu le toupet de lui dire que le stock était épuisé. » Elle explique le sentiment de révolte face à cette injustice, en affirmant qu’« on sait dans le quartier que le directeur accepte de vendre deux à trois lots de livres à une seule personne, qui a les moyens d’acheter pour les revendre plus chers ou les donner à des parents ou des élèves qui sont dans d’autres établissements. C’est révoltant».
Si la majorité des parents viennent pour acheter des lots complets, certains se sont déplacés juste pour un seul manuel qui manque au niveau de l’école, à l’exemple de la jeune Mayssa, la vingtaine qui s’est déplacée de Aïn Benian, pour acheter le manuel en langue tamazight pour sa sœur en 4e année, ou bien cette mère qui s‘est déplacée pour acheter le manuel des exercices en langue arabe non disponible au niveau d’une école à El Biar.
A propos de ce manuel d’exercices, une autre maman réagit en confiant qu’au niveau du primaire et du collège à Alger-Centre, où vont ces deux enfants, les livres sont disponibles, mais elle s’inflige ces longs moments d’attente pour acheter les doubles des manuels d’exercices d’arabe et de français pour son fils en 5e année primaire, afin de bien le suivre à la maison.
Et voilà que cette histoire de double achat déclenche une autre discussion animée autour de la spéculation des parents au détriment de l’accès des livres scolaires à d’autres enfants qui eux se retrouvent sans livres.
Finalement, le constat est que, cette année, ceux qui souffrent le plus du manque de disponibilité sont les élèves du secondaire, dont les directeurs d’établissement ont pourtant eu largement le temps de les mettre à leur disposition, coronavirus oblige, la rentrée a eu lieu au début de novembre.

Défaillance dans la chaîne de distribution
A ce propos, Meziane Meriane, président du Syndicat national autonome des professionnels de l’enseignement secondaire et technique (Snapest), estime que le problème d’indisponibilité de livres scolaires est dû à une défaillance du réseau de distribution.
Il souligne à ce sujet : « Je ne pense pas qu’il y a une pénurie de manuels scolaires, car ce problème n’existe pas au niveau des autres wilayas et aucun problème concernant les livres du secondaires ne nous a été signalé.» Concernant la situation au niveau de la wilaya d’Alger, illustrée par les longues queues au niveau du point de vente de l’ONPS, il insiste sur le fait qu’il s’agit d’une défaillance du réseau de distribution, en expliquant que « s’il y avait une pénurie de livres, nous aurons eu des doléances au niveau de notre syndicat. Mais pour le moment, aucun signalement ne nous est parvenu des autres wilayas ».
Le président du Snapest souligne que cette forte demande au niveau du point de vente de l’ONPS sous-entend qu’au niveau de certains établissements d’Alger il n’y a pas eu assez de livres commandés ou un retard dans leur acheminement. Meziane Meriane précise également que c’est une question « d’organisation » car les directives sont que les manuels scolaires « doivent être disponibles au niveau de l’établissement dès la rentrée des trois paliers».
A la question de savoir à qui incombe la responsabilité de cette situation, le président du Snapest estime que c’est la responsabilité de tous ceux qui sont impliqués dans la chaîne de distribution des manuels scolaires, en l’occurrence l’ONPS, l’Académie et les responsables d’établissements.
En attendant que cette coordination soit optimisée, des parents désespérés et harassés continuent à s’agglutiner devant l’ONPS, sans respect des mesures barrières, alors que la question de la fermeture des écoles à cause de la propagation de la Covid-19 dans les écoles anime les débats.