Suite à l’agression violente des enseignantes à Bordj Badji Mokhtar, une vague d’indignation a secoué le pays, condamnant cet acte «ignoble, abominable et sauvage», appelant à l’intervention des pouvoirs publics et des hautes autorités de l’Etat pour que plus jamais une telle tragédie puisse se reproduire.

Par Sihem Bounabi
Maître Nadia Aït Zai, avocate et militante des droits des femmes, nous a déclaré, hier, que «ce qui s’est passé à Bordj Badji-Mokhtar est une agression lâche et abominable». Elle affirme que «dans ce genre d’agressions aussi spectaculaires et violentes, il est primordial que le procureur de la République de la localité informe pour qu’il n’y ait pas de spéculations et de commentaires inappropriés». La juriste insiste sur le fait que «le procureur est dans l’obligation de venir informer de l’instruction et de dire où ils en sont dans le suivi de l’enquête».
L’avocate spécialisée dans la défense des droits des femmes lance également un appel aux pouvoirs politiques et aux autorités afin qu’ils prennent position face à «cette violence envers les femmes que l’on est en train de banaliser». Elle précise à ce sujet : «En ce moment, il y a de plus en plus d’agressions envers les femmes et ce qui est malheureux c’est que ce sont des agressions que l’on passe sous silence. Il y a de plus en plus de féminicides, de viols et d’agressions physiques que l’on est en train de banaliser», martelant «qu’il est crucial que le politique intervienne et se prononce sur cette situation».
D’un point de vue juridique, Maître Nadia Aït Zai tient à rappeler que les lois de la République existent pour incriminer ce type de violence suite à la modification du code pénal avec des sanctions plus lourdes. Elle rappelle que suite à une agression coups et blessures, le médecin légiste établit un certificat d’incapacité de travail. Pour plus de 15 ou 20 jours d’incapacité de travail des victimes, les sanctions sont lourdes et les agresseurs sont pénalement sanctionnés par des peines de prison. Au cas où le viol est confirmé, la sanction est plus lourde, en l’occurrence, entre 10 et 20 ans d’emprisonnement pour les violeurs. L’avocate souligne qu’«il faut appliquer les lois et il est temps de créer des sections spécialisées au niveau du tribunal pénal consacrées aux affaires de violence à l’égard des femmes», estimant que «c’est un acte fort qui va contribuer à mettre fin à la banalisation de ce type d’agressions qui, malheureusement, est souvent impuni ou les agresseurs écopent de peine légères». Elle insiste ainsi sur l’importance de la création de ces sections spéciales en mettant en exergue le fait que «le juge qui sera spécialisé dans ces affaires appliquera la loi dans toute sa rigueur».

Appliquer la loi dans toute sa rigueur
Par ailleurs, elle soulève également le fait que cette agression est une atteinte au droit du travail en expliquant que «ces femmes sont mutées dans des endroits où on pensait qu’il y avait de la sécurité pour qu’elles puissent exercer leur métier mais finalement cette sécurité n’existe pas». Elle ajoute que la Constitution algérienne dans son article 40 prévoit la protection des femmes contre les violences commentant que «c’est le moment de dire voilà les mécanismes que l’on va mettre en œuvre pour protéger les femmes contre toutes les formes de violence». Elle met également en exergue le fait que ce type d’agressions «est une manière de dissuader les femmes d’aller travailler dans des endroits aussi loin, alors qu’elles sont là pour travailler pour la société et le pays».
De son côté, Dr Fatma-Zohra Sebaa-Delladj, psychologue et maître de conférence à l’université d’Oran, en psychologie clinique et psychopathologie, déclare : «C’est absolument inacceptable et ignoble cette agression envers ces enseignantes.» Ajoutant qu’il faut que l’Etat et l’appareil judiciaire, mais aussi la société civile, envoient des signes forts pour condamner ce type d’agression»
Dr Sebaa-Delladj insiste : «La loi doit être appliquée dans toute sa rigueur. Il faudrait un débat sur cette question au niveau des différents établissements scolaires, auprès des jeunes et même dans les mosquées pour dénoncer l’image que l’on est en train de véhiculer sur les femmes qui ont fait le choix de travailler sans accompagnement masculin. Il faut dénoncer le fait de cette mentalité sournoise qui sous-entend que si la femme n’est pas sous l’autorité d’un homme, père, mari ou oncle, elle devient une cible de toutes les formes d’agressions»
Spécialisé en psychopathologie et en psychologie sociale, Dr Fatma-Zohra Sebaa-Delladj explique ainsi l’audace de ce genre d’agression qu’«on peut traduire par le fait qu’un groupe de femmes ne peut pas habiter seules loin de leur lieu de résidence pour travailler sans qu’elles soient soumises à des menaces, des agressions physiques, des menaces de viol, et cela peut aller jusqu’au menaces de mort. En un mot, une femme seule n’a pas d’existence sociale».
Elle met ainsi en lumière, que «c’est un variable problème de fond d’une certaine mentalité dans notre société, car certaines personnes, pour ne pas dire beaucoup, confortées par certains discours pseudo-religieux, ne conçoivent pas que des femmes puissent travailler et vivre seules sans qu’elles soient des cibles».
Notre interlocutrice estime que le plus grave dans ce genre de raisonnement c’est qu’«il y a une forme de tolérance sociale sournoise pour trouver des justificatifs à ce type d’agression ignoble». Elle enchaîne en soulevant la nécessité d’une véritable prise en charge des victimes de cette agression en leur reconnaissant «haut et fort leur statut de victime» et ne pas les laisser seules face à leur traumatisme.
Dr Fatma-Zohra Sebaa-Delladj insiste encore une fois sur le fait qu’«il n’y a aucun justificatif à ce type d’agression», appelant à la responsabilité de tous. «On est tous responsables. Il faudrait que chacun prenne sa part de responsabilité des plus hautes autorités de l’Etat au plus simple des citoyens, en passant par l’appareil judiciaire et la société civile», a-t-elle martelé.