Le procès en appel des «affaires du montage automobile» et du «financement occulte de la campagne présidentielle» de l’ex-président Bouteflika pour un 5e mandat s’est ouvert hier à la Cour d’Alger. Ce nouveau jugement, qui intervient après que la Cour suprême ait accepté le pourvoi en cassation introduit par la défense, a principalement été marqué hier matin par l’audition et l’incroyable aveu de l’ancien Premier ministre Ahmed Ouyahia.

Le prévenu, qui doit répondre de très lourds chefs d’accusation, dont «corruption» «blanchiment» et «octroi d’indus avantages», s’est toutefois montré déterminé dans sa défense. Ahmed Ouyahia, condamné, pour rappel, à 15 ans de prison, a rejeté toutes les charges, remettant en substance ses éventuelles «fautes» sur le compte de l’urgence de la situation économique et de la nécessité de gestion.
Cependant, l’ancien Premier ministre, qui intervenait par visioconférence, a fait des déclarations pour le moins surprenantes sur l’origine d’une partie des fonds retrouvés sur ses trois comptes bancaires. Des comptes qu’il aurait «oublié» de déclarer ; une situation d’autant plus compromettante qu’ils contiendraient le fruit de la «revente» de «cadeaux» reçus alors qu’il occupait la fonction politique de Premier ministre.
En effet, le second point soulevé hier matin par la justice, le «blanchiment d’argent», a pour la première fois été éclairci par les déclarations du prévenu. Ahmed Ouyahia, tout en niant les chefs d’accusations, «je refuse la corruption et le blanchiment d’argent», a toutefois reconnu avoir «oublié» de déclarer l’existence de trois comptes bancaires ouverts en Algérie dès 2014, et contenant 30, 25 et 15 milliards de centimes, selon les précisions entendues hier. Le plus surprenant restant toutefois l’origine totale ou partielle de ces sommes.
L’ex-Premier ministre, dans une prise de parole apparut comme spontanée, mais inattendue, explique : «La source n’a rien à voir avec mes fonctions (…) Je ne porterais pas atteinte à des pays frères en parlant de la source de ses fonds (…) mais je l’ai déjà expliqué dans un P-V qui se trouve au 4e étage du Tribunal». Puis, quelques minutes plus tard, le prévenu a finalement ajouté de lui-même avoir reçu «60 lingots d’or en cadeau de la part de quatre visiteurs des pays du Golfe» ; des présents qu’il aurait par la suite, entre 2014 et 2018, «vendus au marché parallèle pour la somme de 350 millions de dinars».
Reconnaissant de ce fait avoir outrepassé la législation, «oui, j’ai enfreint le règlement en les vendant sur le marché parallèle», l’ancien Premier ministre a cependant tenté de minimiser les faits en expliquant qu’il aurait pu les vendre à l’étranger en marge de ses déplacements officiels. Une partie de ces sommes aurait par ailleurs été transmise à ses proches, notamment son épouse et ses fils. Quant à l’oubli de déclaration de ce patrimoine, il ne constituerait pas une faute selon l’ancien Premier ministre, qui explique en substance qu’un oubli n’est légalement pas «une fausse déclaration».
L’audience de l’ex-Premier ministre a par ailleurs débuté par un «retour» en détail sur la question de la politique du montage automobile. Ahmed Ouyahia, qui s’est exprimé tout au long de la matinée d’une voix très claire, toujours calme et déterminée, a conservé ici la même logique de défense que lors des précédents procès en première instance et en appel. Réfutant toutes les charges retenues contre lui, celle «d’octrois d’indus avantages», il a notamment expliqué que le transfert de certains dossiers de projet de montage du ministère de l’Industrie vers le Premier ministère était une procédure conforme, «le Premier ministère» ayant une «vision horizontale de l’ensemble des secteurs». Quant à la prolongation des avantages accordés aux opérateurs alors que la législation l’avait restreint dès 2018, il explique qu’en avril 2018 «j’ai reçu une lettre du ministre de l’Industrie (Youcef Yousfi). Il proposait une prolongation de 6 mois au profit du projet d’Ahmed Mazouz (…) J’ai pris la décision d’une prolongation de 12 mois pour tous les opérateurs. Cela avait pour but de leur laisser le temps de se conformer au décret 17344». Un délai supplémentaire qui n’a cependant «pas suffi». La prolongation des avantages accordés aux opérateurs aurait au contraire entraîné la perte «de 77 milliards de dinars» à l’Etat, selon un rapport de l’IGF, évoqué hier par la justice. <