La crise sanitaire provoquée par le nouveau coronavirus dans notre pays offre un panorama exceptionnel des comportements humains en période d’exception et de nécessité à se conformer à des règles – dont celles du confinement – que beaucoup ne respectent pas.
A la lecture des comptes rendus des services de sécurité, police et gendarmerie nationale, ces comportements sont le plus souvent des formes d’incivilité résultant de réactions de peur, d’un manque d’information ou, parfois, d’un manque de conscience, voire de rejet des consignes des autorités pour limiter la propagation de l’épidémie qui a déjà fait pourtant plus de 200 victimes selon un décompte provisoire du ministère de la Santé publique et du comité scientifique de suivi du Covid-19. Mais il s’agit également de formes de criminalité qui vont du détournement de denrées alimentaires pour les vendre au marché de noir, aux agressions physique, le vol et le cambriolage, en passant par la diffusion de « fake news » ou de messages visant à créer des situations d’instabilité, voire de désordre social.
Au baromètre de la crise, la montée des incivilités et des délits ? C’est aux laboratoires d’étude et de recherche spécialisés de répondre à la question et d’organiser, on l’espère, un grand débat, pas seulement limité aux scientifiques, sur ce moment de crise sanitaire que connait l’Algérie à l’instar des autres pays de la planète impactée par la pandémie mondiale. Il n’empêche que des pistes peuvent êtres d’ores et déjà avancées pour constater qu’au moins, dans ce qui arrive dans notre pays, il y a des continuités et des ruptures qui rendent possibles, sur la question des incivilités précisément, des indications de nature politique également sur l’organisation de notre société, comme la difficulté, pour de nombres groupes, de suivre et respecter les règles (qui ne sont pas dans le cas actuel imposées, mais conseillées contrairement à ce que l’on voit dans d’autres pays où l’on n’hésite pas à recourir à la sanction répressive) de prévention et de précaution.
Ces pistes n’appellent donc pas au recours à la sociologie ou à l’anthropologie seulement comme clés de lecture et d’analyse, mais aussi à l’économie, aux sciences de l’éducation, à l’information ainsi qu’au rapport à l’Etat à travers ses différentes représentations face auxquels ces groupes sont en contact : mairies, police, etc. Vite fait, elles signalent par exemple la permanence de zones de contestation ou de dissidence qui passent du réel au virtuel où elles se retrouvent renforcées par la puissance des réseaux sociaux, Facebook en particulier.
Et qui, outre le fait d’inviter à s’interroger sérieusement sur l’efficacité et la crédibilité des médias de masse face à l’émergence des médias et des réseaux sociaux numériques, laissent voir des postures et des discours de deux sortes : les uns organisés en des débats d’opposition et en des contenances critiques qu’on observe depuis longtemps à l’égard du pouvoir et du gouvernement et ne posant pas sérieusement de problèmes de sécurité sauf pour ceux qui refusent toute critique et toute polémique, les autres, désordonnés, et procédant de réflexes distincts.
Parmi lesquels, l’émotion et la colère qui incitent à diffuser des rumeurs ou des informations difficilement vérifiables et d’effet anxiogène dangereux comme le « post » de cette jeune oranaise actuellement sous contrôle judiciaire pour avoir affirmé que des gens en quarantaine au complexe des Andalouses avait usé de leur influence pour sortir de leur lieu de confinement et risque. Puis des actes qui relèvent purement et simplement de la cybercriminalité comme d’amplifier les effets de peur et de crainte déjà palpables chez les gens ou, plus gravement, lancer des appels viraux à ne pas respecter les règles de confinement comme celui lancé par cette personne arrêtée dans la commune de Rahmania près d’Alger, selon un communiqué de la gendarmerie nationale hier.

Etat et réalités sociales
Ces pistes viennent aussi rappeler tout simplement – mais frontalement – ces solides réalités sociales algériennes comme l’extrême difficulté pour une population habitant majoritairement les grands ensembles immobiliers – les cités-dortoirs pour bien les nommer – à limiter leur présence dehors et respecter le confinement synonyme – comme on l’entend à travers ce témoignage d’un jeune d’une cité à Meftah dans la banlieue d’Alger – d’«embouteillage » dans de petits appartements où les familles sont jusqu’à dix personnes. Certains jeunes parlent même de réclusion – «habss » – et sont ceux parmi ceux signalés dans les légers incidents qui ont opposé il y a quelques jours des éléments de la DGSN à des jeunes de la cité d’El Malha, toujours dans la banlieue d’Alger, qui refusaient de rentrer chez eux pour respecter le confinement partiel.
Dans un système économique où l’informel domine l’activité commerciale, c’est presque faire de l’humour mauvais que d’astreindre les détaillants dans les marchés ou les ambulants de s’astreindre à des règles qu’ils considèrent d’emblée comme agressives, tout comme leurs clients d’éviter l’effet de foule alors qu’ils n’ont pas d’autre choix que de s’approvisionner là où c’est possible et sans des contraintes supplémentaires. Et c’est cette domination de l’informel qui engendre et encourage d’autres activités souterraines, menaçantes par leur impact collatéral de la cohésion sociale, comme la spéculation à haute échelle sur les produits de large consommation, l’organisation des pénuries pour la revente à des prix prohibitifs des denrées subventionnées.
Toutes aussi intéressantes à interroger, les pistes qui nous « documentent » sur la manière dont les pouvoirs publics, dans leur gestion de la conjoncture exceptionnelle actuelle, réagissent-ils en s’appuyant sur le réflexe de solidarité qu’ont les Algériens en période de difficulté – un élément de crise à ne pas négliger même s’il est à considérer comme une réaction de défense et comme un antidote naturel au désordre et aux risques de dégradation des rapports sociaux. Mais aussi sur la sécurité. Dans son bilan du 24 mars au 6 avril, la DGSN a fait état d’un total de 738 affaires impliquant 830 personnes ainsi que de la saisie d’importantes quantités de semoule, de farine et légumes secs, tous types confondus. Elle rapporte que 953 infractions avaient été enregistrées, dont 131 concernent des camions de transport de marchandises et des véhicules de transport de voyageurs et 770 des taxis ». Hier, encore, les services de la gendarmerie nationale ont communiqué la saisie de 72 quintaux de différents types de céréales et dérivés dans la région de Sidi Abdallah près d’Alger.
Mais aussi en s’appuyant sur des Affaires religieuses dont l’action de coordination avec le ministère de la Communication mérite une analyse sérieuse, en ce qu’elle fournit comme indications intéressante sur la manière dont l’Etat et le gouvernement – le pouvoir pour reprendre une expression usitée – agissent pour garder la main ou pour la reprendre dans des territoires sociopolitiques qu’ils ont délaissés depuis le début des années 1990 ou « sous-traités » de manière équivoque par rapport à l’exigence républicaine durant les décennies 2000. n