Synthèse de Feriel Nourine
Inquiétudes chez les agriculteurs face à la flambée des prix des engrais azotés ainsi que ceux du gaz qui sert à leur fabrication. La tonne d’engrais s’arrache aujourd’hui entre 550 et 600 euros, contre tout juste 165 euros l’année dernière. Autrement dit, c’est plus que le triple que doivent payer les agriculteurs pour pouvoir fertiliser leurs terres dans quelques mois. Mais ces derniers disent qu’ils ne maîtrisent pas la situation et qu’ils risquent de rater leur saison agricole.
Les fertilisants azotés sont fabriqués à partir d’ammoniac, obtenu en combinant l’azote de l’air et l’hydrogène provenant du gaz naturel. Et c’est principalement l’envolée des prix de ce gaz naturel qui est à l’origine de la montée vertigineuse de la facture payée par les agriculteurs pour ces fertilisants, le GN constituant près de 80% du coût de production de l’ammoniac. Le phénomène est particulièrement ressenti en Europe en raison de sa dépendance aux importations russes de gaz naturel.
Une tendance aussi alimentée par le fait que «la Chine, qui fabrique de l’urée (une autre forme d’engrais) à base de charbon, essaie de produire plus vert, en se reportant sur le gaz naturel», souligne Isaure Perrot, analyste au cabinet Agritel, alors que la dynamique chinoise est elle-même encouragée par la hausse du prix du charbon.
L’envolée des cours alarme la Banque mondiale. «La hausse des prix du gaz naturel et du charbon a, en effet, réduit la production d’engrais, dont la hausse des prix a elle-même fait grimper les coûts des intrants pour les principales cultures vivrières», a déclaré jeudi John Baffes, économiste au sein du département Perspectives, cité dans un communiqué.
Soucieux de réduire leurs coûts de production, plusieurs fabricants européens d’engrais tournent au ralenti. Le groupe norvégien Yara a réduit de 40% sa production d’ammoniac et le chimiste allemand BASF a annoncé une réduction de sa production dans son usine d’Anvers (Belgique).
Cette disponibilité réduite des engrais se cumule avec la hausse du prix du fret, «multiplié par trois depuis le début de l’année», et avec un euro plus faible qui renchérit les importations européennes, poursuit Isaure Perrot. La Confédération européenne des producteurs de maïs a, de son côté, demandé à la Commission de suspendre les tarifs douaniers qui frappent les importations de solution azotée depuis 2019.
Les analystes du marché conseillent malgré tout aux agriculteurs d’acheter, même au prix fort, pour «couvrir leurs premières applications d’engrais au printemps». Ils jugent que la crise peut avoir un impact sur les cultures pour la prochaine campagne, avec plus de tournesol et d’orge, moins gourmands en azote que le blé et le maïs. Cette crise jette une lumière crue sur la dépendance de l’agriculture traditionnelle aux engrais minéraux, qui ont permis de doper les rendements. Des alternatives existent, notamment en agriculture biologique, avec l’épandage d’azote organique sous forme de fientes de poules notamment, ou la culture de luzerne qui fixe l’azote dans le sol. Mais à court terme, pour l’Unifa (producteurs français de fertilisants), il n’est guère envisageable de remplacer les solutions chimiques par des engrais organiques. «Le niveau d’azote est beaucoup moins élevé en organique», affirme sa déléguée générale Florence Nys. «En termes de volumes et d’efficacité, c’est l’éolien face au nucléaire.» <